Dérives du monothéisme

dimanche 29 mars 2009
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Par Jean Daniel

1 - Le fait qu’un évêque brésilien ait pu excommunier la mère d’une fillette martyre plusieurs fois violée et devenue enceinte et les médecins qui avaient procédé sur elle à un avortement que tout imposait ; le fait que des imams, au nom de Dieu et de la charia, préconisent encore les « crimes d’honneur » qui permettent aux frères de tuer leur propre soeur coupable d’un comportement amoureux contraire à la tradition, ou simplement victime d’un viol ; le fait, enfin, que des militaires israéliens se soient résignés à un massacre de civils à Gaza, s’exposant ainsi à l’accusation de « crime de guerre » : tous ces faits confirment que si l’homme est un animal politique selon Aristote et s’il est surtout un animal religieux selon Durkheim, l’inspiration religieuse est encore loin de se confondre avec l’exigence éthique ou ce que l’on appelle « les valeurs universelles ». Or la religion originelle, dans ces trois cas monstrueux, est bien ce monothéisme qui est supposé avoir procuré aux peuples le sens de l’histoire (avec un commencement et une fin), le sens du péché, de la miséricorde et la tentation de la sainteté.

Sans doute le rapprochement que j’ai choisi entre les trois cas que j’ai cités peut-il susciter, chez les adeptes de chaque religion, une surprise embarrassée et un vrai malaise. D’autant que l’évêque brésilien a été désavoué par sa hiérarchie avec autant d’empressement que le pape avait condamné, après les avoir réintégrés dans son Eglise, les évêques « négationnistes ». Mais j’assume ce risque, car j’éprouve le besoin de vérifier les pensées que j’ai eues très tôt sur le monothéisme. Après avoir reconnu que ce ne sont pas les croyants qui ont inventé les camps d’extermination, les goulags et les génocides, j’ai vu revenir le danger des idéologies religieuses. J’ai écrit que je refusais le judaïsme à cause de l’Élection et le christianisme à cause de la Résurrection [1].

2 - J’ai retourné ces questions en tous sens avec quelques interlocuteurs aussi éminents que critiques. ? Aucun d’eux ne m’a détourné d’une conviction qui s’est enracinée avec les années. Je pense que l’Élection (le fait pour un peuple d’être élu) ne devrait avoir de sens que si, comme dit Levinas, elle est une « incitation à l’excellence » adressée à tous les hommes. Autrement dit, chaque homme peut être élu et, en somme, devenir juif s’il arrive à mériter de faire partie des « prêtres et des témoins » que Dieu a choisis. S’il préfère la sainteté qui élève au sacré qui sépare. Je ne respecterais à la rigueur l’Élection que si on la séparait de l’Alliance avec un seul peuple et, surtout, si on éloignait le Moïse du Décalogue du Josué conquérant de la Terre promise.

L’idée m’a été suggérée que le judaïsme ainsi revu, infléchi et corrigé n’était rien d’autre que le christianisme. J’ai alors rencontré l’idée de l’incarnation, du Dieu fait homme, et j’ai pensé qu’il s’agissait d’une invention merveilleuse. Comment pouvait-on consoler les hommes de l’existence du mal et de la compréhension qu’en avait Dieu, sinon en faisant en sorte que Dieu lui-même éprouve toutes les souffrances de la persécution, de l’injustice et du martyre ?

Mais je me suis heurté alors à ce qui ne pouvait relever à mes yeux que de la magie et de la sorcellerie : la Résurrection. Comme Ernest Renan, je trouvais divin que le Christ eût souffert sur la croix et qu’il eût reproché à son père de l’avoir abandonné. On pouvait se reconnaître en lui. Mais tout l’humanisme de l’Incarnation m’a semblé disparaître avec cette idée que le Christ ait pu savoir qu’il allait ressusciter. Et il y a eu bien sûr, ensuite, toute l’histoire non pas du Christ mais des Eglises, dont l’historien chrétien Jean Delumeau rappelle avec une cruauté implacable la liste des manquements à la charité depuis l’Inquisition. Au point d’en conclure que les chrétiens se sont souvent conduits comme des « élus » à jamais supérieurs aux mécréants.

3 - Pour ce qui est de l’islam, tous les « réformateurs » actuels n’ont qu’une seule obsession : rétablir Mahomet dans son histoire et le Coran dans son contexte historique. Peut-être retrouve-t-on chez tous ces esprits exigeants le besoin commun de distinguer ce qui restait de Moïse dans le message d’Allah et ce qui ressuscitait de Josué dans le chef de guerre Mahomet. Ils procéderaient ainsi à une recherche fondamentaliste où l’islam radical ne pourrait plus jamais trouver aucune place.

Ces pensées se sont ravivées en lisant le dernier livre de Régis Debray [2], qui est un hymne sans doute pathétique à la fraternité, mais qui s’appuie singulièrement sur le respect du sacré et le procès de la « sensibilité humanitaire ». Il parle des morts comme le faisait Maurice Barrès et de la priorité du « nous » sur le « je », comme l’a fait jadis Jean Jaurès et aujourd’hui Barack Obama. Il s’alarme à l’idée que les droits de l’homme, comme je l’avais simplement constaté, puissent devenir la religion des incroyants : un nouveau monothéisme en somme. Je reviendrai avec lui sur la difficulté de certaines de ses positions, quitte à le rejoindre, pour espérer cette « heure de pleine fraternité, comme il y a une heure de plein midi », selon Victor Hugo cité par lui.

Reste que, pour moi, surtout après la Shoah qui a structuré la pensée de plusieurs générations, c’est Paul Ricoeur, français, monothéiste, protestant très proche parfois de la pensée juive et particulièrement de celle de Levinas, qui a tout résumé dans la pensée qu’il faudrait citer tout entière : « Si vraiment les religions doivent survivre [...], il leur faudra en premier lieu renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui d’une parole désarmée [...], il faudra surtout, et c’est le plus difficile, chercher au fond même de leurs enseignements ce surplus non dit grâce à quoi chacune peut espérer rejoindre les autres, car [...] c’est en profondeur seulement que les distances se raccourcissent. ».

Jean Daniel
In Le Nouvel Observateur


[1)« Dieu est-il fanatique ? Essai sur une religieuse incapacité de croire », Arléa

[2"Le Moment fraternité", Gallimard


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Brèves

HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info