De braves Américains devenus tortionnaires

lundi 11 mai 2009
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Les documents rendus publics le 16 avril par l’administration Obama, relatifs aux pratiques de torture dans les prisons de la CIA, jettent une nouvelle lumière sur une question : comment s’expliquer la facilité avec laquelle les personnes œuvrant au nom du gouvernement des Etats-Unis ont pu accepter et pratiquer la torture à l’endroit de leurs prisonniers ? Les faits même de la torture étaient déjà bien connus mais les nouveaux documents apportent de nombreuses informations sur la manière dont se déroulaient les séances de torture et dont celle-ci était perçue par ses agents.

Par Tzvetan Todorov

Ce qui frappe avant tout, c’est la découverte d’une réglementation incroyablement tatillonne, formulée dans les manuels de la CIA et reprise par les responsables juridiques du gouvernement. On pouvait s’imaginer jusque-là que les pratiques de torture relevaient de ce qu’on appelle les bavures, dépassements involontaires des normes provoqués par l’urgence du moment. On s’aperçoit au contraire qu’il s’agit de procédures fixées dans les moindres détails, au centimètre et à la seconde près.

Ainsi, les formes de torture sont au nombre de dix, lequel monte ensuite à treize. Elles sont réparties en trois catégories : préparatives (nudité, alimentation manipulée, privation de sommeil), correctives (les coups) et coercitives (arrosage d’eau, enfermement dans des boîtes, supplice de la baignoire). Pour les gifles, l’interrogateur doit frapper avec les doigts écartés, à égale distance entre l’extrémité du menton et le bas du lobe de l’oreille. L’arrosage d’eau du prisonnier nu peut durer vingt minutes si l’eau est à 5 °C, quarante si elle est à 10 °C, et jusqu’à soixante si elle est à 15 °C. Les privations de sommeil ne doivent pas dépasser 180 heures, mais, après un repos de huit heures, elles peuvent recommencer. L’immersion dans la baignoire peut durer jusqu’à douze secondes, pas plus de deux heures par jour, pendant trente jours consécutifs (un prisonnier coriace a subi ce supplice à 183 reprises en mars 2003). L’enfermement dans une petite boîte ne doit pas dépasser deux heures, mais si la boîte permet au prisonnier de se tenir debout, on peut aller jusqu’à huit heures de suite, dix-huit heures par jour.

On apprend aussi en quoi consiste l’entraînement des tortionnaires. La majorité de ces tortures est copiée du programme que suivent les soldats américains qui se préparent à affronter des situations extrêmes (cela permet aux responsables de conclure que ces épreuves sont parfaitement supportables). Plus important, les tortionnaires eux-mêmes sont choisis parmi ceux qui ont eu « une expérience scolaire prolongée » de ces épreuves extrêmes, autrement dit : les tortionnaires ont été, dans un premier temps, torturés eux-mêmes. A la suite de quoi, un stage intensif de quatre semaines suffit pour les préparer à leur nouveau travail.

Les partenaires indispensables des tortionnaires sont les conseillers juridiques du gouvernement, qui sont là pour assurer l’impunité légale de leurs collègues. Cela aussi est une nouveauté : la torture n’est plus représentée comme une infraction à la norme commune, regrettable mais excusable, elle est la norme légale même. Les juristes recourent pour cela à une autre série de techniques. Pour échapper à la loi, il faut conduire les interrogatoires à l’extérieur des Etats-Unis, même si c’est dans des bases américaines. On suggérera donc aux tortionnaires de nier l’intention de faire souffrir. Ainsi les gifles ne seront pas données afin de produire une douleur, mais pour provoquer la surprise et l’humiliation. L’enfermement dans une boîte n’aura pas pour but d’entraîner un désordre sensoriel, mais de donner au prisonnier un sentiment d’inconfort ! Le bourreau doit toujours insister sur sa « bonne foi », ses « croyances honnêtes » et ses prémisses raisonnables. Il faut utiliser des euphémismes : « techniques renforcées » pour torture, « expert en interrogatoire » pour tortionnaire. Il faut aussi éviter de laisser des traces matérielles, et pour cette raison la destruction mentale est préférable aux dégâts physiques ; les éventuelles captations visuelles des séances seront détruites après-coup.

Plusieurs autres groupes de professionnels sont impliqués dans la pratique de torture : la contagion se répand bien au-delà du cercle limité des tortionnaires. En dehors des juristes fournissant une légitimation à leurs actes, sont régulièrement mentionnés des psychologues, des psychiatres, des médecins (obligatoirement présents au cours de chaque séance), des femmes (les tortionnaires sont des hommes, mais l’avilissement sous le regard des femmes aggrave l’humiliation), des professeurs d’université produisant les justifications morales, légales ou philosophiques.

Qui, aujourd’hui, doit être tenu pour responsable de ces perversions de la loi et des principes moraux les plus élémentaires ? Les exécutants volontaires de la torture le sont moins que les hauts fonctionnaires légaux les ayant justifiées et encouragées ; et ceux-ci, moins que les décideurs politiques qui leur ont demandé de le faire. Les gouvernements étrangers amis, et notamment européens, portent eux aussi une responsabilité : alors qu’ils ont toujours été au courant de ces pratiques, et ont bénéficié des informations obtenues par ce moyen, ils n’ont jamais élevé la moindre protestation, ni même signifié leur désapprobation. Dans une démocratie, la condamnation des hommes politiques consiste à les priver du pouvoir, en ne les faisant pas réélire. Quant aux autres professionnels, on pourrait s’attendre à ce qu’ils soient sanctionnés par leurs pairs, car qui voudrait être l’étudiant d’un tel professeur ? Le justiciable d’un tel juge ? Le patient d’un tel médecin ?

Si l’on veut comprendre pourquoi ces braves Américains ont accepté si facilement de devenir tortionnaires, point n’est besoin de chercher du côté d’une haine ou d’une peur ancestrale des musulmans et des Arabes. Non, la situation est bien plus grave. La leçon de ces révélations est plutôt que n’importe quel homme, à condition d’être bien encadré, obéissant aux nobles principes dictés par le «  sens du devoir », par la nécessaire « défense de la patrie » ou mû par l’élémentaire peur pour la vie et le bien-être des siens, peut devenir un tortionnaire.

liberation.fr


Commentaires

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Vieilles canailles !
mardi 12 mai 2009 à 10h23 - par  Michel Berthelot

Des naïfs doivent probablement penser que les services secrets de nos chers pays européens ne torturent pas… Et n’ont pas, eux, dûment planifié cela dans des manuels très techniquement sophistiqués et raffinés dans l’efficacité…

La meilleure preuve de la qualité de notre technicité et de notre talent en la matière étant que les services américains nous ont toujours considérés, nous les français, comme les meilleurs spécialistes de la chose depuis… la guerre d’Algérie. Allant jusqu’à demander à certaines de nos vieilles ganaches les plus expérimentées dans la spécialité d’aller les former sur place à ces techniques…

Quand on aura compris qu’il n’existe pas de guerres propres (ou d’"opérations de maintien de l’ordre") pour user d’un euphémisme d’époque !), on aura fait déjà un tout petit pas vers l’humanité !

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jeudi 14 mai 2009 à 14h49 - par  Anny Paule

Les techniques de la CIA ne sont pas nouvelles, ont été mises au point de façon très méticuleuses, dans des laboratoires dédiés à cet effet... et ont aussi, comme le dit Michel, fait appel à des experts y compris français en la matière : ne jamais oublier Aussarès... Elles se sont également fondées sur des expériences d’Ewen Cameron sur les "chocs" capables de déstructurer les esprits (usage des électrochocs et privation graduée des repère sensoriels)...
La barbarie ne s’est pas seulement limitée à la torure sous toutes ses formes, elle a aussi consisté, une fois que certains esprits avaient été "formatés", à induire l’acceptation de leur idéologie...
Ne perdons pas de vue le "laboratoire" grandeur nature constitué par certains pays latino-américains (pour ne pas dire tous !)... Ne perdons pas de vue un certain slogan sur "la rupture" (le choc, la crise, utilisés à des fins inavouées...).

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Brèves

Sans papiers

mardi 3 juillet 2007

Selon le quotidien O Globo, les autorités brésiliennes ont infligé une amende à la compagnie Alitalia pour avoir transporté deux voyageurs sans papiers, arrivés à Sao Paolo le 9 mai dernier.

Le premier, connu sous le nom de Benoît XVI, s’appelle Joseph Ratzinger.
Le second, Tarcisio Bertone, est secrétaire d’Etat du Vatican.
Ni l’un ni l’autre n’avait songé à emporter son passeport.
O Globo ne précise pas si les deux clients d’Alitalia avaient subi le contrôle de sécurité au départ de Rome.

Les photos montrent pourtant, très distinctement, un objet métallique assez volumineux, en forme de croix, sur la poitrine de l’un et de l’autre.
Il serait étonnant qu’à leur passage le portique n’ait pas sonné.
A-t-on procédé alors à une fouille manuelle ?
Les longues robes des deux voyageurs - blanche pour le premier, noire avec une ceinture rouge pour le deuxième - devaient bien cacher quelque livre subversif.

Peut-être même le plus subversif de tous : celui qui invite à aimer ses ennemis, tendre l’autre joue et accueillir l’étranger, même sans papiers.

Transmis par Linsay

rougemidi.org

Martin Hirsch a des absences...

mercredi 27 juin 2007

Reçu de Daniel Deriot

Mercredi après midi, près d’une centaine de familles de mal logés de PARIS ont envahi un amphithéatre du Conservatoire National des Arts et Métiers,ou se déroulait un colloque intitulé "travailleurs pauvres et action sociale : nouvelle question sociale ? de l’impensé vers l’action..."Le Haut Commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, M.Martin HIRSCH aurait dû conclure cette rencontre, mais il ne s’est pas déplacé.

Alors que se terminait le quatrième mini forum de ce colloque organisé par l’École Supérieure de travail Social de PARIS, près d’une centaine de familles ont envahi un amphithéatre du C.N.AM (Paris 3éme) et ont déployé une banderole sur laquelle l’on pouvait lire "Mal logés en colère, non aux expulsions ". Les manifestants souhaitaient attirer l’attention de M.HIRSCH qui n’est autre que l’ancien président d’EMMAUS FRANCE sur les conditions de logement que rencontrent un nombre croissant d’habitants de l’Ile de France.

Le tout nouveau haut Commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté ne s’est pas déplacé, il devait conclure ce colloque de deux jours qui a regroupé des étudiants, des chercheurs et acteurs de l’action sociale autour des thèmes de la nouvelle pauvreté, de la valeur travail et de la construction du lien social... Les participants ont néanmoins mis à profit la fin de ces deux jours pour nouer des liens avec les familles en difficultés qui entendaient faire droit à leurs revendications avec une certaine détermination.