Les villageois afghans racontent l’horreur du bombardement de Granai

mardi 19 mai 2009
popularité : 1%

« “Quand nous sommes arrivées-là, nous nous sommes senties en sécurité et je me suis endormie ???, déclare Tillah. Elle dit avoir entendu le bourdonnement d’un avion, mais se souvient ensuite seulement du moment où quelqu’un l’a tirée des décombres le lendemain matin. » En entendant de tels témoignages, comment prendre au sérieux l’armée américaine qui prétend avoir visé des habitations depuis lesquelles tiraient les talibans ? « Les étrangers sont coupables », déclare l’un des parents des victimes. « Pourquoi ne bombardent-ils par leurs cibles, mais viennent au lieu de cela bombarder nos maisons ? », s’indigne-t-il, en un écho lointain aux paroles de la Marseillaise : jusque dans nos bras... Enquête sur place du New York Times.

Par Carlotta Gall et Taimbor Shah

Le nombre de civils tués par les raids aériens américains dans la province de Farah, la semaine dernière pourrait ne jamais être complètement connu. Mais les villageois, au nombre desquels deux jeunes filles souffrant de brûlures, décrivent la dévastation de ce bombardement que les fonctionnaires et les travailleurs des organisations humanitaires considèrent comme la pire circonstance ayant provoqué des victimes civiles durant les huit années de guerre en Afghanistan.

« Nous étions très nerveuses et apeurées, et ma mère a dit : Viens vite, nous allons quelque part et nous allons être en sécurité », déclare sur son lit d’hôpital Tillah, âgée de 12 ans, qui raconte comment femmes et enfants avaient fui les bombardements et cherché refuge dans une vaste bâtisse, qui a ensuite été touchée.

Les bombes étaient si puissantes que les victimes ont été déchiquetées. Les survivants ont déclaré avoir recueilli uniquement des morceaux de corps. Plusieurs villageois ont dit qu’ils ne pouvaient pas reconnaître tous les morts et qu’ils n’ont jamais retrouvé certains de leurs proches.

Les responsables gouvernementaux ont reçu les listes manuscrites compilées par les villageois dénombrant 147 morts civils. Une organisation humanitaire afghane indépendante indique qu’elle a compté 117 morts, en se basant sur des entretiens. Les responsables américains affirment que même le chiffre de 100 serait une exagération, mais n’ont pas encore publié leur propre décompte.

La catastrophe subie par le village de Granai, situé à environ 18 miles de Farah, illustre à l’extrême les défis auxquels devra faire face l’administration Obama au moment ou elle a décidé de déployer plus de 20 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, et a nommé un nouveau commandant, le lieutenant-général Stanley A. McChrystal, tout en voulant développer une nouvelle approche pour lutter contre l’insurrection des talibans.

Ce sont des bombardements comme celui là qui ont amené de nombreux Afghans à se retourner contre le gouvernement soutenu par l’Amérique et contre la présence militaire étrangère. Les événements de Granai soulèvent à nouveau et plus fortement encore la question de la pertinence et de l’efficacité des bombardements aériens dans une guerre de guérilla dans laquelle les insurgés se fondent délibérément dans la population civile pour combattre puis disparaître.

Les insurgés talibans sont bien conscients de cette faiblesse et tentent de l’exploiter au maximum, soulignent les officiels américains et afghans. Seul un petit nombre de soldats étrangers des forces spéciales et de formateurs qui travaillent avec la police afghane et les unités de l’armée sont cantonnés dans la vaste province de Farah, située à l’Ouest du pays. Tirant parti de l’éparpillement de ces forces peu nombreuses, les insurgés ont cherché à prendre le contrôle de Granai et ont provoqué une bataille acharnée au milieu de la population civile afghane, indiquent les responsables américains.

Après des heures de combats, les forces américaines qui avaient plusieurs blessés ont fait appel à leur arme la plus puissante, les forces aériennes, sur au moins trois cibles situées dans le village.

Les inhumations de masse des victimes qui ont rapidement eu lieu et la présence continue d’insurgés dans la région ont entravé les enquêtes. Les journalistes ont été mis en garde contre un déplacement à Granai. Les villageois ont été interrogés à Farah, capitale de la province, où ils sont venus percevoir des compensations en numéraire, et dans la province voisine de Herat, où certains ont été acheminés pour recevoir des soins.

Une grande partie des récits des villageois correspondent aux comptes-rendus donnés par le porte-parole de l’armée américaine, le colonel Greg Julian, et le chef de la police provinciale, le colonel Abdul Ghafar Watandar. Mais elles divergent sur un point important : les talibans avaient-ils ou non déjà quitté Granai avant le début des bombardements ?

La colère est grande chez les villageois qui affirment que les bombardements ont eu lieu après, les talibans étant déjà partis à la tombée de la nuit, et disent que les combats avaient diminué en intensité, si bien que les hommes étaient allés à la prière du soir à 7 heures puis s’en étaient retournés s’asseoir avec leurs familles pour le dîner.

Le chef de la police indique que des combats sporadiques ont continué durant la nuit et que les Taliban étaient probablement présents dans le village jusqu’à 1 heure du matin

Quoi qu’il en soit, des avions américains ont bombardé après 20 heures en plusieurs vagues, alors que la plupart des villageois croyaient que les combats étaient terminés. Et quel que soit le nombre réel de victimes, les récits des villageois indiquent clairement que des dizaines de femmes et d’enfants ont été tués après avoir tenté de s’abriter.

Un groupe s’était rendu dans une grande bâtisse appartenant à un homme du nom de Said Naeem, située sur le côté nord du village, où les deux jeunes filles ont été blessées. Seule une femme et six enfants présents dans l’enceinte ont survécu, affirme l’un des pères.

Un autre groupe s’était réunis à la maison de l’imam du village, le mollah Manan. Cette maison a elle aussi été bombardée, ce qui a provoqué également un grand nombre de victimes, rapportent les villageois. Le colonel Julian, le porte-parole militaire américain, déclare que les frappes aériennes ont touché des maisons à partir desquelles tiraient les talibans. Les énormes explosions ont fait de tels ravages que les villageois peinent à les décrire. « Il y avait les jambes de l’un, les épaules de l’autre, les mains de quelqu’un », se souvient Jamal Said, un vieil homme à barbe blanche, qui a perdu deux fils et une fille. « Les morts étaient si nombreux. »

Une délégation conjointe du gouvernement et des militaires américains a visité Granai la semaine dernière, mais est revenue très divisée sur les conclusions. Le gouvernement afghan a indiqué que 140 civils avaient été tués, 25 autres blessés, et que 12 maisons ont été détruites.

L’armée américaine considère que ce nombre est beaucoup trop élevé. Cette semaine, un enquêteur militaire confirmé, le Brigadier Général Raymond A. Thomas III, est arrivé sur place afin de procéder à une enquête approfondie qui sera transmise au commandant de la région militaire, le général David H. Petraeus.

Une ONG afghane, Afghanistan Rights Monitor, a déclaré mercredi qu’au moins 117 civils ont été tués - dont 26 femmes et 61 enfants - en s’appuyant sur des entretiens avec 21 villageois et les parents des morts. Le groupe reproche aux talibans d’avoir combattu au milieu des civils et aux militaires américains d’avoir utilisé une force excessive.

Le chef de la police, le colonel Watandar, a confirmé une grande partie des comptes rendus des combats effectués par les villageois. Un important groupe de combattants talibans, au nombre de 400 estime-t-on, sont entrés dans le village et ont pris position à l’aube du 4 Mai. En milieu de matinée, les Taliban ont commencé à attaquer les postes de police sur la route principale, situés à quelques mètres du village, disent les villageois.

Les combats ont fait rage toute la journée. La police à appelé en renfort d’autres fonctionnaires de police, des unités de l’armée afghane, ainsi qu’une force de réaction rapide américaine basée à Farah.

Dans l’après-midi, les échanges de tirs se sont intensifiés et déplacés vers l’intérieur du village. Les combattants talibans tiraient depuis des maisons, et, à un moment une unité de Marine a demandé un bombardement aérien afin de permettre aux Marines d’aller se porter au secours d’un soldat afghan blessé, indique le colonel Julian. Ensuite, les tirs des talibans ont baissé de manière significative, précise-t-il.

Un villageois du nom de Multan raconte qu’une maison située le long de la lisière sud du village a été touchée par une bombe et qu’un combattant taliban a été tué là. Mais les villageois ne mentionnent pas de victimes parmi la population civile jusqu’à ce que les avions américains aient bombardé durant la nuit.

Tillah, la fillette de 12 ans, dont le visage porte encore les stigmates de l’explosion, est toujours tordue par les douleurs provoquées par les brûlures de sa jambe à l’hôpital provincial de Herat, où elle et d’autres survivants ont été admises dans un service spécialisé pour les brûlés. Ses deux soeurs, Freshta, 5 ans, et Nuria, 7 ans , sont à peine visibles sous les bandages qui entourent leurs têtes et leurs membres.

Les trois jeunes filles étaient en visite avec leur mère chez leur tante lorsqu’un avion a bombardé la mosquée à proximité, aux alentours de 8 heures, raconte Tillah. C’est alors qu’elles ont fui vers la maison de Said Naeem, pourvue de sept pièces.

« Quand nous sommes arrivées là, nous nous sommes senties en sécurité et je me suis endormie », déclare Tillah. Elle dit avoir entendu le bourdonnement d’un avion, mais se souvient ensuite seulement du moment où quelqu’un l’a tirée des décombres le lendemain matin.
Une deuxième fille, Nazo, 9 ans, installée sur le lit d’hôpital voisin, se rappelle avoir vu deux éclairs rouge soulever la poussière dans la cour quelques secondes avant l’explosion.
« J’ai entendu une forte explosion et le bâtiment était en feu et le toit s’est écroulé », dit-elle. Sept membres de la famille sont morts, et quatre autres ont été blessés, déclare son père, Said Malham.
« Pourquoi ont-ils la ciblé les talibans à l’intérieur du village ? », se demande-t-il avec peine. « Pourquoi ne pas les bombarder quand ils sont en dehors du village ? »
« Les étrangers sont coupables », poursuit-t-il. « Pourquoi ne bombardent-ils par leurs cibles, mais viennent au lieu de cela bombarder nos maisons ? »

Source : nytimes.com
Traduction : Contre Info
contreinfo.info


Commentaires

Agenda

<<

2017

 

<<

Décembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
27282930123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois