Afghanistan : le pari d’Obama

jeudi 4 juin 2009
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Le conflit afghan n’aura pas de solution militaire. La stratégie d’Obama, consistant à rééditer le « surge » irakien, vise dans un premier temps à stabiliser la situation sur le terrain, mais ne peut à terme déboucher sur une issue qu’à condition de poursuivre les négociations qui ont déjà lieu en coulisse avec les talibans pachtounes. Cette double dénomination décrit l’espace politique dont dispose Obama. A défaut de parvenir à un accord - peu vraisemblable - avec les talibans du Mollah Omar, ne resterait pour les américains que l’option consistant à tenter de se rallier les chefs de tribus pachtounes afghans, village après village, clan près clan, à coup de larges subsides, en une réédition de la stratégie irakienne en direction des sunnites. Si les fidélités tribales aux pachtounes talibans restent inentamées, la politique d’Obama est vouée à l’échec. Analyse de Robert Dreyfuss, spécialiste des questions de sécurité internationales.

Par Robert Dreyfuss

Si vous ne parvenez pas à imaginer la manière dont le Président Obama entend gagner la guerre en Afghanistan, vous n’êtes pas seul. Le défi est colossal : aux côtés d’une poignée d’États africains dévastés par la guerre, comme la Somalie ou la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan est l’un des pays les plus pauvres au monde. Il a été ruiné par 30 années de guerre. Des millions de personnes ont fui vers le Pakistan et l’Iran, des dizaines de milliers d’autres ont été tuées depuis le début du jihad soutenu par les USA dans les années 1980. « La raison pour laquelle nous n’avons pas de dirigeants modérés en Afghanistan aujourd’hui, c’est parce que nous avons laissé les fous les tuer tous », m’avait déclaré en 2004, à l’occasion d’un entretien en vue d’un livre sur l’islam politique, Cheryl Benard, experte de la Rand Corporation, et épouse de Zalmay Khalilzad, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Afghanistan. Les conseillers d’Obama affirment que leur plan consiste à accroitre la présence militaire, puis négocier, ce qui signifie renforcer la présence des États-Unis, stabiliser le conflit, puis obtenir ensuite un accord soutenu par la diplomatie régionale. Mais cela soulève une foule de questions, à commencer par celle-ci : si les négociations sont la solution, qui s’assoira autour de la table ?

Le Président Hamid Karzai : son pouvoir est pratiquement inexistant. « Quarante pour cent du pays est en tout ou en partie inaccessible au gouvernement et aux ONG internationales », déclare Mark Schneider, de l’International Crisis Group. M. Karzaï a été moqué comme n’étant que le « maire de Kaboul », mais c’est encore pire que cela : « il n’a pas beaucoup d’influence au Parlement, de sorte que vous ne pouvez même pas dire qu’il contrôle la capitale », explique Marvin Weinbaum, un ancien fonctionnaire du Département d’Etat chargé du renseignement qui a conseillé Obama durant la campagne électorale. Les terroristes parviennent à frapper à Kaboul des cibles protégées, allant de l’ambassade Indienne au ministère de la Justice, en toute impunité.

Karzaï s’efforce de reprendre le contrôle. En procédant à d’habiles nominations de gouverneurs et de maires, il a installé une équipe de fonctionnaires loyaux au régime. Pourtant, dans les provinces, le pouvoir du gouvernement est faible. Les forces de sécurité et les tribunaux y sont pratiquement absents, laissant le champ libre aux criminels et aux trafiquants de drogue. La corruption empoisonne tout : l’Afghanistan est classé 176 sur les 180 pays étudiés par le groupe de surveillance de la corruption Transparency International. Le pays produit plus de neuf dixièmes de l’opium illégal au monde, et les bandes criminelles sont présentes partout, de la plupart des districts éloignés jusque dans la propre famille de Karzai. L’un des ses frères a été accusé d’être impliqué dans le trafic d’héroïne.

Les forces de sécurité : Avant l’arrivée des renforts, le corps expéditionnaire compte 13 100 soldats US et 56 420 sous la bannière l’OTAN (dont 24 900 américains). Il n’a pas été en mesure de sécuriser Kaboul et ses environs, sans parler des immenses étendues du sud. Certaines forces de l’OTAN participent peu aux combats, et d’autres, comme celle du Canada, sont sur le départ. L’opinion publique afghane se retourne contre la coalition, notamment en raison de l’augmentation du nombre de victimes civiles causées par les frappes aériennes. L’Armée Nationale afghane, forte de 80 000 hommes n’a pas les moyens d’agir de façon autonome, tandis que la Police nationale afghane, comptant également environ 80 000 fonctionnaires, est dysfonctionnelle, souffre de corruption, et est infiltrée par des combattants talibans. Beaucoup de policiers ne sont que des miliciens au service de chefs de guerre locaux.

Les talibans : dans les années 1990, ils ont conquis le pouvoir en mobilisant les armées d’orphelins et de réfugiés endoctrinés dans les madrassas pakistanaises. Renversés en 2001, ils reviennent en force dans les zones rurales où les gouverneurs incapables de Karzai et les flics véreux sont considérés avec mépris. Ils utilisent les menaces, les flatteries et leur idéologie religieuse pour élargir la base de leur pouvoir, village après village, clan après clan. Pourtant, leur contrôle n’est pas aussi solide qu’il y paraît. Les sondages indiquent que 9 Afghans sur 10 désapprouvent les talibans. Comme le note Seth Jones, un expert de l’Afghanistan de la Rand, «  la plupart des tribus et des chefs de clan se soucient assez peu de l’administration centrale, et se soucient assez peu des talibans. Ils sont prêts à changer de camp ». Il estime que le noyau dur des talibans pourrait ne rassembler que seulement 2 000 à 3 000 combattants. Ils se sont cependant alliés les factions militantes, les bandes criminelles, et bien sûr, leurs propres frères au-delà des frontières de l’Afghanistan. Au Pakistan, la shura, le conseil des talibans est dirigé par le mollah Mohammad Omar, qui a dirigé l’Afghanistan jusqu’en 2001. Plus au nord, les alliés du mollah Omar sont les Haqqanis, héritiers de l’une des plus violentes factions de jihadistes parrainée par les USA durant la guerre des années 1980, ainsi que Gulbuddin Hekmatyar, qui est peut-être le plus sanguinaire des combattants de cette guerre. Ces deux factions ont régulièrement envoyé des combattants dans les zones d’affrontement proches de Kaboul. (Voir : la guerre financée par vos impôts.)

Les nouveaux acteurs : avec les conseils et le financement des États-Unis, Karzai tente de contrer les taliban par deux nouvelles initiatives. Le « Programme Afghan de Sensibilisation Sociale » vise à installer en douceur des conseils locaux anti talibans. Un programme parallèle, la « Force de Protection Publique Afghane », a un projet pilote en cours dans la province de Wardak qui consiste à installer des milices quasi-officielles, assez semblables aux milices sunnites de l’Éveil qu’ont parrainé en Irak les USA pour mobiliser les tribus contre Al-Qaida. J. Alexander Thier, de l’US Institute of Peace est optimiste à ce sujet. Mais, note-t-il, « Cela effraie complètement certains, parce que cela amènerait à armer des milices pachtounes. C’est extrêmement risqué. »

Ce qui nous ramène à la question initiale : quelle sera l’issue de cette stratégie de renfort et de négociation ? De nombreuses négociations sont déjà en cours dans les coulisses. Karzai dialogue avec les Talibans, avec la médiation d’anciens alliés des talibans en Arabie saoudite et au Pakistan, et des informations font état de négociations impliquant également Hekmatyar. Mais les conseillers d’ Obama sont divisés sur la possibilité de succès de ces négociations menées depuis le sommet : certains d’entre eux estiment qu’il ne peut y avoir d’accord dès lors que les talibans pensent qu’ils sont en train de l’emporter.

L’autre approche, qui gagne du terrain à Washington, est celle de négociations à la base, à l’image de la stratégie de conquête des talibans, village après village. « C’est un pays qui, historiquement, a eu très peu de gouvernement central », rappelait le général David McKiernan, commandant des forces américaines, en novembre dernier. « Mais c’est un système de gouvernement ayant une histoire faite d’autonomie locale et d’autorité tribale ». M. Jones, de la Rand, estime que l’essentiel est de gagner la loyauté des Afghans des zones rurales. Si cela réussit, si l’Amérique ne maintient qu’une présence légère, si les chefs tribaux voient des améliorations en matière de sécurité (et reçoivent de l’argent), et si les voisins influents de l’Afghanistan peuvent être convaincus d’apporter leur aide à la stabilisation du pays, alors la loyauté des tribus pachtounes pourrait changer. Si cela se produit, espère M. Jones : « Elles peuvent basculer très rapidement. » Mais si la stratégie de renforcement augmente le nombre des victimes civiles et enflamme la colère contre les États-Unis, elles pourraient tout aussi facilement pencher dans l’autre sens. C’est là que réside le grand risque du pari d’Obama.

Publication originale : Mother Jones.com
contreinfo.info


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