L’enfer, c’est les autres

vendredi 17 juillet 2009
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Par Collectif rto

Décor : Une salle presque vide, une plante autrefois verte, des tables équipées d’ordinateurs et toujours les mêmes posters pseudo joyeux cachant une réalité sinistre.

SCÈNE 1

Ce mois-ci, Melle C va rencontrer sa nouvelle référente. Elle et ses camarades ayant déjà épuisé deux conseillères, Pôle Emploi l’a donc immédiatement remplacée par un autre modèle, censé être plus performant et moins fragile.
Melle C et ses camarades entrent dans l’agence et attendent d’être reçues. La conseillère, Mme S, arrive. Melle C reconnaît la collègue radieuse à ses cheveux. Bingo ! C’est bien elle ! D’emblée, voir 4 personnes quand elle ne doit en voir qu’une, parait inadmissible à cette conseillère. Elle montre alors ses talents d’aboyeuse. Nos camarades d’AC, eux, n’ont pas besoin d’aboyer pour se faire entendre.

Melle C : — Bonjour.
Mme S : — Bonjour. Mais vous êtes venus à 4 ?! Je peux savoir pourquoi ?
Mr E : — Parce que vous allez la harceler si elle vient seule.
Mme S : — Je ne reçois que Madame et personne d’autre. Elle sait très bien se débrouiller seule ; elle n’a pas besoin de vous pour parler.
Mlle L : — Le droit à l’accompagnement vous ne connaissez pas ? Nous sommes le collectif de chômeurs AC ! Agir ensemble contre le Chômage !
Mme S : — Je ne connais pas d’AC !
Mr E : — Ah ben vous allez vite apprendre à nous connaître ! »

Elle part une première fois voir la direction et revient l’air mauvais

Mme S : — Je n’accepte qu’une personne à part Melle C. Dépêchez-vous, vous êtes en retard ! »

SCÈNE 2

À peine assises, la conseillère continue sur le même ton :

Mme S : — Et après, vous vous permettez de nous critiquer ! Je n’ai qu’une ½ heure pour m’occuper de vous !
Melle C : — Je n’ai pas besoin de votre aide. Je veux qu’on me foute la paix.
Mme S : — Ah, ben, je vais l’écrire sur mon rapport, que vous n’avez pas besoin de nous !
Melle C : — J’ai juste besoin des allocations. Pour le reste, je suis autonome. Je n’ai pas besoin de flicage.
Mme S : — Ce n’est pas du flicage.
Melle C : — SI, C’EST DU FLICAGE ! »

Outrée, la conseillère se lève et va voir sa supérieure (du moins, on le présume)

SCÈNE 3

Elle revient plus calme avant de lui faire réciter son CV. Tout le long de l’entretien, elle dessinera sur une feuille, des tas de petits rectangles.

Mme S : — Je vous ai fait une fleur en vous recevant toutes les 2.
Melle C : — Oh, merci, vous êtes bien bonne ! (Elle s’incline sur le bureau, puis réfléchissant) Je la laisse parler, elle a fait cet effort. Attendons de voir ce qu’elle va dire. »

Melle C tend son CV à plusieurs reprises, mais l’autre le refuse pour le moment. Pour quelqu’un qui veut gagner du temps, elle fait tout pour en perdre. Quand enfin, elle daigne le regarder, c’est pour en dire du mal.

Mme S : — Bon, je vous donne quelques pistes pour votre CV. Tout est à refaire ! Illogique, mal structuré, banal, et la photo peut vous desservir…
Melle C : — (réfléchissant) Genre, je suis un thon.
Mme S : — C’est un facteur discriminatoire.
Melle C : — (Réfléchissant) Tiens, enfin une parole intelligente.
Mme S : — Vous l’avez fait seule ?
Melle C : — Nooon, il y a plein de gens qui m’ont aidée.
Mme S : — Ça se voit. Mais vous ne devez pas le laisser faire par les autres, votre grand-mère ou votre belle-sœur ! Vous devez être actrice de votre vie, faire votre CV seule. Vous ne devez pas accepter ça. Vous donnez le bâton pour vous faire battre !
Melle C : — Non, je l’ai fait en accord avec vos collègues. Ce sont vos collègues qui l’ont refait. Notamment dans l’atelier du CVE.
Mme S : — On s’en fiche ! Vous êtes avec moi, maintenant ! Et puis je n’aime pas ce terme de « compétences » ! Ça ne veut rien dire ! Et c’est mal structuré ! Le patron qui voit ça, il se dit « mais qu’est-ce qu’elle a dans la tête ?! »
Melle C : — (Pensant) Un cerveau, ça t’étonne ?!
Mme S : — Vous ne devez pas accepter ça !
Melle C : — Là, pourtant, c’est vous qui me dites ce que je dois faire, non moi.
Mme S : — C’est différent ! Je vous donne des idées.
Melle C : — Et j’ai suivi les conseils qui m’ont semblé pertinents, concernant vos collègues. Et certains patrons l’ont trouvé très bien.
Mme S : — (fait mine de ne rien entendre) Cependant, si vous ne faites pas ce que je dis, j’estime que vous vous foutez de ma gueule et que vous ne faites aucun effort. Je vais faire une photocopie de mon brouillon que je garde pour être sûre que vous le refassiez à l’identique.
Melle C : — (Pensant) L’infantilisation va loin.
Mme S : — D’abord, on commence par les formations, pas par l’expérience professionnelle. Votre CV, c’est vous, vous êtes acteur de votre vie.
Melle C : — (pensant) Actrice, pauvre truffe ! Je suis une femme.
Mme S : — Vous vivez votre vie par procuration.
Melle C : — (pensant) Faut qu’elle arrête J.J Goldmann, ça lui monte à la tête.
Mme S : — Comment vous le vivez, de ne pas avoir trouvé de travail dans la PAO ? (Sous-entendu : pas trop frustrée ?) C’est sûr que ça doit être peu motivant de faire un tout autre travail.
Melle C : — Oui. Et pour le CV, je peux faire des petits dessins ?
Mme S : — De la fantaisie, pourquoi pas ?!
Melle C : — Oui, mais les patrons, en général, ils n’aiment pas ça. »

La conseillère essaie de les faire pleurer sur son sort d’agent, combien son métier est difficile. Qu’il le soit, c’est certain, mais radier n’est pas une tâche qui l’épuise. (Cf. épisode précédent « Feignasse malgré elle »)

Mme S : — On voit des gens, parfois… (Sous-entendu : ce qu’ils sont cons !) Vous avez beaucoup d’idées reçues sur les agents.
Melle C : — Non, je ne crois pas. Je pratique beaucoup, depuis 2 ans.
Mme S : — Vous quoi ? Je peux vous laisser ma place, vous verrez.
Melle C : — Oh non, merci, je vous la laisse ! Et mes reproches ne sont pas toujours dirigés contre les agents, mais contre la politique de l’ANPE. »

La conseillère enchaîne sur les chômeurs et la chance incroyable qu’ils ont d’avoir des indemnités. En parlant, elle pointe son stylo sur Melle C.
Mme S : _ Ne nous voilons pas la face ! Il y a des chômeurs qui attendent les allocations et ne cherchent pas de boulot…

Melle C : — Quelle horreur, j’en suis indignée !
Mme S : — … Et quand un chômeur fait exprès de faire rater son entretien d’embauche, nous n’avons aucune preuve. Mais on sait très vite si quelqu’un est motivé ou non, s’il ne vient pas aux entretiens, aux ateliers et aux réunions. Vous pouvez aussi très mal faire votre travail. Personne ne le saura.
Melle C : — Ah oui, mais je le fais bien.
Mme S : — En Amérique, il n’y a pas d’allocation chômage. Les gens sont obligés de bosser sinon, ils crèvent.
Melle C : — Et tu trouves ça génial, non ?
Mme S : — C’est dur, mais c’est comme ça. Les animaux aussi doivent chasser pour se nourrir.
Melle C : — Ça rappelle la propagande fasciste qui prend souvent les animaux en exemple. Mais les animaux n’ont pas l’obligation de voir une conseillère imbécile tous les mois.
Mme S : — Vous pouvez accuser la société, les autres, dire que ce n’est pas de votre faute, mais c’est trop facile de cracher dans la soupe et récolter vos allocations après !
Melle C : — Ça y est, me voilà coupable ! Vite, un fouet, que je me flagelle !
Mme S : — Quoique vous disiez, je suis là pour vous aider. Je pourrais faire la politique de l’autruche et vous dire que votre CV est très bien…
Melle C : — Oh, oui, ça serait bien !
Mme S : — Vous croyez qu’on va vous conserver dans du formol en ajoutant un peu d’eau de temps en temps ? »

Melle C s’imagine transformée en fœtus mort ou en appendice.
De fil en aiguille, la conseillère lui débite un monologue digne du MEDEF sur ce que doit être un employé modèle, tout en faisant cliquer son stylo un bon nombre de fois :

Mme S : — Vous êtes là pour produire !
Melle C : — Produire, consommer, crever ! Merci, je suis au courant !
Mme S : — Pas d’affect, c’est malsain ! (Elle se penche vers Melle C, l’œil sentencieux) Et entre nous, l’affect, c’est se faire plaisir. C’est très égoïste, non ?
Melle C : — (A-t-on déjà entendu autant d’inepties en si peu de temps ?) Ah non, on peut aussi faire plaisir à son patron chéri !
Mme S : — Vous n’êtes pas là pour ça !
Melle C : — Pas d’affect…ça manque d’humanité, non ?
Mme S : — Non ! Au contraire, c’est très sain, de ne pas en avoir. Et vous n’êtes pas là non plus pour parler de politique. Avoir des idées et les exprimer, c’est faire de la politique.
Melle C : — 1ère nouvelle ! Et si je parle de mes nouvelles chaussures, c’est de la politique ? »

Elle lui tend son tableau de recherches.

Mme S : — Je me fiche de votre tableau. Ce que je veux, moi, ce sont des résultats !
Melle C : — Mais qu’est-ce que vous voulez comme preuves de recherches d’emploi ? »

La conseillère ne donne aucune réponse précise.

Mme S : — Vous commencerez à faire vos recherches d’emploi.
Melle C : — Depuis 2 ans, il y a longtemps qu’elles sont commencées. (Elle a déjà oublié que j’étais chômeuse ou elle le fait exprès ?)
Melle C (fermement) : — Ah, au fait, je refuse de prendre un CAE.
Mme S : — D’accord ! Pas de problème ! Mais… pourquoi ?
Melle C : — On n’a pas le temps ; on en parlera la prochaine fois. »

A la fin :

Mme S : — Mettez-vous à ma place, ce n’est pas drôle d’être là, à 2 ! Je me sens épiée !
Melle C : — Pauvre biche ! C’est le but du jeu.
Mme S : — Mais nous ne jouons pas à un jeu.

Melle C hausse un sourcil, l’air vaguement interrogateur et enfin, elles se lèvent et se saluent.

Conclusion

Melle C supportera t-elle encore longtemps ces entrevues pénibles ? _ Sera-t-elle radiée vite fait ? Laquelle des 2 écrasera l’autre ? Une chose est sûre : en restant isolée, elle n’aurait quasiment aucune chance. Parce que quelque soit notre caractère (fragile ou fort en gueule), lorsqu’on est seul face à ce type de conseiller(e), on a de grandes chances de se retrouver radié ou au mieux, piétiné allègrement.

Pour cesser cette infantilisation et ces humiliations mensuelles, parce que personne ne doit accepter ça (comme le dit si bien notre chère conseillère) rassemblons-nous, changeons les rôles, et à plusieurs, le rapport de force sera en notre faveur.

collectif-rto.org


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