Bil’in ! Bil’in !

de Manon
mercredi 19 septembre 2007
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par Uri Avnery

Quand mes amis sont en proie au désespoir, je leur montre un morceau de béton peint que j’ai rapporté de Berlin.
C’est l’un des restes du mur de Berlin que l’on vend dans cette ville.
Je leur dis que j’ai l’intention, le moment venu, de demander le droit de vendre des morceaux du Mur de séparation.
Quelquefois, quand je donne une conférence devant un auditoire allemand, je pose la question : "Combien d’entre vous croyaient, une semaine avant la chute du mur, que celle-ci interviendrait de leur vivant ?" Personne n’a jamais levé la main.

Mais le mur de Berlin est tombé. Cette semaine cela s’est aussi passé ici - certes, seulement à un endroit, sur une petite section de la barrière - quand la Cour suprême a décidé que le gouvernement devait démanteler l’obstacle (qui à cet endroit consiste en une clôture, avec fossés, routes de patrouilles et fils de fer barbelés) et le réinstaller plus près de la Ligne verte.

La Bible nous commande : "Quand ton ennemi tombe, ne te réjouis pas, et quand il s’effondre, que ton cœur n’exulte pas" (Proverbes XXIV,17) [traduction empruntée à La Bible, Ancien Testament, tome 1, Editions La Pleiade - ndt]. Ce commandement est très difficile à observer.

L’ennemi, dans ce cas, est l’"obstacle de séparation". Il est difficile de ne pas se réjouir, même si c’est une joie limitée, une joie conditionnelle, parce que nous avons gagné une bataille, pas la guerre.

Premièrement, une partie de la terre de Bil’in a été rendue, mais pas toute. La nouvelle barrière restera loin de la Ligne verte. La longueur de la section devant être démantelée est de moins de deux kilomètres.

Deuxièmement, Bil’in est seulement un des nombreux villages dont la terre a été volée au moyen du Mur.

Troisièmement, le mur est seulement un des moyens de l’occupation, et l’occupation devient pire chaque jour.

Quatrièmement, dans beaucoup d’autres endroits, la Cour suprême a confirmé le tracé de la barrière, même quand elle vole des terres palestiniennes au moins autant qu’à Bilin.

Cinquièmement, la décision de Bilin a aussi un aspect négatif : elle donne à la Cour un alibi aux yeux du monde. Elle confère aux colons une légitimité apparente dans beaucoup d’autres endroits. Il ne faut pas oublier pour le moment que la Cour suprême est un des instruments de l’occupation, même si quelquefois elle essaie de l’alléger.

Comme pour souligner ce point, la Cour elle-même s’est empressée cette semaine de rendre un autre jugement, donnant une autorisation rétroactive à un autre quartier de colonie qui a été aussi construit sur la terre de Bilin.

Cependant, malgré tout : dans cette lutte désespérée, même une petite victoire est une grande victoire. Particulièrement à Bilin.

CAR BIL’IN est un symbole. En deux ans et demi, il est devenu une part de notre vie.

Ici, chaque vendredi, depuis 135 semaines sans exception, une manifestation a lieu contre la barrière.

Qu’y a t-il de si spécial à Bilin, un petit village perdu, dont le nom n’était connu auparavant que de quelques étrangers, et encore ?

La lutte y est devenue un symbole en raison d’une combinaison inhabituelle de caractéristiques :

(a) DÉTERMINATION. Le courage des gens de Bilin. Dans d’autres villages aussi, les manifestants ont montré du courage, mais ici la persévérance acharnée force l’admiration. Semaine après semaine, ils reviennent. Des militants ont été arrêtés encore et encore, plus d’une fois blessés. Le village entier a souffert du terrorisme des autorités d’occupation.

Plus d’une fois, j’ai été remué à la vue de la résistance de ce petit village. J’ai vu des jeeps blindées qui le prenaient d’assaut, sirènes hurlant hystériquement, des policiers lourdement armés qui sautaient de ces jeeps et lançant gaz et grenades assourdissantes dans toutes les directions, des jeunes garçons qui arrêtaient les jeeps de leur corps.

(b) PARTENARIAT. Le partenariat triangulaire entre les habitants du village, des militants de la paix israéliens et des représentants de la solidarité internationale.

C’est une sorte de partenariat qui ne s’est pas exprimé dans des discours ronflants ou des rencontres stériles dans de luxueux hôtels à l’étranger. Il s’est forgé sous les nuages de gaz lacrymogènes suffocants, sous les jets des canons à eau, sous le feu des tirs de grenades assourdissantes et des balles d’acier gainées de caoutchouc, et dans des ambulances du Croissant rouge aussi bien que dans des lieux de détention de l’armée. Il a donné naissance à une camaraderie et une confiance mutuelles, au moment même où celles-ci semblaient avoir été perdues pour toujours dans notre pays.

Depuis la mort de Yasser Arafat, la coopération entre mouvements de paix palestiniens et israéliens a décliné sur plusieurs plans. Beaucoup de Palestiniens ont désespéré des Israéliens, qui n’ont pas réussi à obtenir le changement espéré, et beaucoup de militants israéliens de la paix ont perdu espoir face à la réalité palestinienne. Mais à Bilin, la coopération s’est épanouie.

Les militants israéliens, conduits par les jeunes femmes et hommes résolus des "Anarchistes contre le Mur", ont prouvé aux Palestiniens qu’ils ont un partenaire israélien auquel ils peuvent faire confiance, et les gens de Bilin ont prouvé à leurs amis israéliens qu’ils ont des partenaires fiables et déterminés. Je suis fier du rôle que Gush Shalom a joué dans cette bataille.

Maintenant, la Cour a prouvé que de telles manifestations, que beaucoup considéraient désespérées, peuvent cependant donner des fruits.

(c) NON-VIOLENCE. Toujours et partout. Mahatma Gandhi et Martin Luther King auraient été fiers de tels disciples.

La non-violence fut entièrement du côté des manifestants. Je peux témoigner comme témoin oculaire : dans toutes les manifestations auxquelles j’ai participé, je n’ai pas vu un seul exemple de manifestant levant la main sur un soldat ou un policier. Quand, au cours d’une de ces actions de protestation, des pierres ont été lancées depuis les rangs des manifestants, des films vidéo ont démontré de manière concluante qu’elles avaient été lancées par des policiers en civil.

En réalité, il y eut de la violence dans les manifestations. Beaucoup de violence. Mais elle venait des soldats et des policiers des frontières qui ne pouvaient pas supporter, je suppose, la vue de Palestiniens et d’Israéliens agissant ensemble.

Généralement, les choses se déroulaient ainsi : les manifestants défilaient ensemble du centre du village vers la clôture. A l’avant des jeunes gens marchaient en portant sur eux ou brandissant des symboles de non-violence. Une fois, ils étaient menottés l’un à l’autre, une autre fois ils portaient de grands portraits de Gandhi et de Martin Luther King, une autre fois, ils s’enfermaient dans des cages - imagination et créativité se donnaient libre cours. Quelquefois des personnalités connues marchaient en tête, bras dessus bras dessous.

Près de la clôture, un contingent important de soldats et de policiers des frontières les attendaient, portant des boucliers et des gilets pare-balle et armés de pistolets et de lance-grenades, menottes et matraques accrochés à la ceinture. Les manifestants ne s’arrêtaient pas mais avançaient vers la porte, tapant sur elle, la secouant, en brandissant des drapeaux et en criant des slogans. Les soldats ouvraient le feu avec des gaz et des grenades assourdissantes et des balles recouvertes de caoutchouc. Quelques manifestants s’asseyaient sur le sol, d’autres battaient en retraite et revenaient et repartaient et revenaient, etc. Certains étaient traînés de force, leur dos dénudés égratignés le long de la route et des rochers, suffoquant sous les gaz. Des arrestations étaient opérées. Des plaies étaient soignées.

Quand la manifestation prenait fin et que les participants retournaient vers le village, les garçons du coin commençaient à lancer des pierres aux soldats, qui répondaient avec des balles de caoutchouc. Des poursuites s’engageaient entre les oliviers, les garçons agiles ayant généralement l’avantage.

Quelquefois, les jets de pierres commençaient même plus tôt, quand les garçons voyaient de loin la concentration de forces camouflées dans les bosquets du village et les manifestants emmenés de force dans des véhicules de l’armée. Mais, conformément à l’accord entre eux, les protestataires n’ont jamais utilisé la violence, pas même quand ils étaient traînés sur le sol pierreux ou étaient frappés et battus alors qu’ils étaient au sol.

Cette combinaison de détermination, de partenariat et de non-violence est ce qui a transformé Bilin en un phare de la lutte contre l’occupation.

L’AFFAIRE de Bilin a une autre face, qui fut révélée dans toute son horreur ces quelques dernières semaines.

La Cour suprême a décidé que le tracé de la clôture dans ce secteur n’était pas fondé sur des considérations de sécurité, mais était conçu dans le but d’agrandir les colonies. Pour nous, bien, sûr, ce n’était pas une découverte. Tous ceux qui y sont allés, y compris des diplomates étrangers, l’ont vu de leurs propres yeux : le tracé a été défini de telle sorte que la terre de Bilin soit annexée de facto à Israël, pour permettre la réalisation d’un énorme projet de construction de maisons appelé "Matityahu East", extension de la colonie Matityahu (et aussi Modiin Illit et Kiryat Sefer) qui est déjà installée.

Dans une seconde décision cette semaine, la Cour suprême, au nom d’un prétendu "équilibre", a décidé que le complexe d’habitations déjà réalisé à Matityahu, également sur les terres de Bilin, peut rester là et être habité, en dépit du fait que la même Cour l’avait antérieurement interdit.

Et qui construit Matityahu ?

Il y a quelques semaines, un énorme scandale a éclaté. Le coupable est une entreprise de construction appelée Heftsiba. Elle a fait faillite, entraînant avec elle les appartements que ses clients avaient déjà payés. Beaucoup d’entre eux ont perdu toutes leurs économies.

Le propriétaire de la société s’est enfui et a été retrouvé en Italie. Les dettes de l’entreprise approchent le milliard de dollars. La police soupçonne le fuyard d’avoir volé d’immenses sommes.

Et devinez quoi : c’est la même société qui a construit le quartier originel de Matityahu, et qui devait construire le nouveau projet Matityahu sur les terres volées au moyen de la "barrière de sécurité". Elle construisit aussi le monstrueux complexe immobilier de Har Homa et d’autres quartiers dans les territoires occupés.

Qui peut maintenant contredire ce que nous disons depuis des années, à savoir que les colonies sont un énorme business de milliards de milliards de dollars, qui est entièrement basée sur des propriétés volées ?

Tout le monde connaît ce qui fait le noyau dur des colons, des fanatiques nationalistes-messianiques, qui sont prêts à expulser, tuer et voler, parce que leur Dieu leur a dit de le faire. Mais, autour de ce noyau s’est agglutiné un grand groupe de gangsters, d’opérateurs immobiliers, qui mènent leurs sales et très lucratives affaires derrière l’écran du patriotisme. Dans ce cas, le patriotisme est vraiment le refuge des crapules.

Talia Sasson, avocate nommée à l’époque par le gouvernement pour faire une enquête sur l’installation d’avant-postes de colonisation "illégaux", a conclu que la plupart des dirigeants des ministères et de l’armée avaient violé la loi et coopéré secrètement avec les colons. On pourrait croire qu’ils ont agi ainsi par sentiment patriotique. J’ai des doutes. J’ose supposer qu’il doit y avoir des centaines de politiciens, de fonctionnaires et d’officiers qui ont reçu de substantiels pots de vin de la part d’hommes d’affaires qui encaissent des milliards de leur transactions "patriotiques".

P.S. :

L’homme qui a eu l’idée du Mur est Haïm Ramon, alors l’un des dirigeants du parti travailliste. Ramon a commencé sa vie politique comme une des "colombes" du parti (quand c’était populaire). Plus tard, il est passé au parti Kadima (quand cela était rentable).

Cette semaine, Ramon a proposé de couper l’électricité qu’Israël fournit à la bande de Gaza, en punition des tirs de fusées Qassam sur Sderot. On doit rappeler que, depuis le début de l’occupation, les gouvernements israéliens y ont empêché l’installation de systèmes d’eau et d’électricité indépendants, afin d’être sûrs que la bande serait complètement dépendante d’Israël sur les questions de vie et de mort.

Maintenant Ramon propose de couper cette source de vie, pour plonger Gaza dans l’obscurité, couper l’électricité pour les hôpitaux et les réfrigérateurs, comme punition collective - ce qui constitue un crime de guerre. Son gouvernement a en principe accepté la proposition.

Si Bilin représente la lutte des Fils de la lumière, Ramon représente sûrement - très littéralement - les fils des Ténèbres.

(Le compte-rendu et les photos de la manifestation de la victoire qui a eu lieu ce vendredi peuvent être consultés sur http://www.gush-shalom.org)

Article publié, en anglais et en hébreu, le 9 septembre 2007 sur le site de Gush Shalom Traduit de l’anglais "Bil’in ! Bil’in !" pour l’AFPS : SW

Article imprimé à partir du site de
l’Association France Palestine Solidarité


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