Ces éléphants devenus marionnettes (en Inde)

dimanche 7 mars 2010
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Par Fabrice Nicolino

Ce n’est pas tous les jours très drôle d’être un dieu. Ganesh en sait quelque chose. Qu’on l’appelle Ganesh ou Gajânana ou Vighnarâja ou Vinayak ou encore Ganapati n’y change rien. Ce dieu-ci, vénéré d’un bout à l’autre de l’Inde, est représenté sous la forme d’un gros homme doté d’une tête d’éléphant, avec une seule défense. Une seule défense : c’est pourquoi on l’appelle aussi Ganesh Ekadanta (ek signifie une et danta veut dire dent). Ganesh est la sagesse, l’intelligence, il rend prudent, transmet le savoir et combat l’ignorance. Dans ces conditions, il vaut toujours mieux l’avoir avec soi, n’est-ce pas ?

N’oublions pas qu’il est aussi le roi des éléphants, Gajâdhipa. Chaque année, grossièrement entre le 20 août et le 15 septembre, se déroule la fête de ce dieu ami des hommes, que l’on appelle Ganesh Chaturthi. Elle dure un nombre impair de jours, jusqu’à 13, et bien entendu, il est inconcevable qu’elle ait lieu sans la présence d’éléphants vivants. Comme cela tombe bien ! L’Inde est en effet le pays des mahouts, ceux que nous appelons aussi des cornacs. Ce sont les maîtres incontestés de ces animaux fabuleux. Ils les ont dressés, ils les ont redressés, ils les maintiennent dans l’abjecte terreur de l‘ankusha, à la fois aiguillon et crochet qui vient à bout des plus récalcitrants. Je n’insisterai pas sur les méthodes de torture infligées aux éléphants de l’Inde et du reste de toute l’Asie. Cela m’est insupportable. Sachez que rien ne leur est épargné, car il faut être sûr de leur soumission totale. L’éléphant est désormais un capital, notamment dans les relations commerciales avec ces connards de touristes venus de chez nous, et il faut donc le priver de toute volonté propre. Ce qui passe, alors que l’éléphant est très jeune, par la privation de sommeil et de nourriture, les coups de chaîne, l’exténuation par le travail.

L’éléphant d’Asie, espèce voisine mais différente de celle d’Afrique, agonise. Il en resterait peut-être 40 000 en liberté. Mais quelle liberté dans un monde où dominent la rapacité et la vitesse ? Compagnon de l’homme depuis probablement 5 000 ans, cet éléphant ne sert plus qu’aux cirques, aux zoos, aux fêtes et exhibitions. En Inde, il pourrait y avoir entre 1 500 et 2 000 prisonniers, dont le sort me soulève le cœur. Je viens de lire un article de la BBC (ici, mais en anglais) sur les 700 victimes recensées dans ce que l’on présente pourtant comme l’État le plus ouvert de l’Inde, c’est-à-dire le Kerala. Il y a de quoi pleurer, et je parle sérieusement. Ils sont loués à prix d’or pour environ 10 000 cérémonies par an. Ils ont donc, parfois, à mener la parade plusieurs fois dans la même journée. On les transporte dans d’infâmes bétaillères, ils croupissent des heures sous des soleils de feu, et sont bien sûr, pendant tout ce temps caparaçonnés et chamarrés. Allons, quoi, c’est la fête !

Le temple le plus célèbre du Kerala, celui de Guruvayur, en possède à lui seul 66, âgés de 14 à 70 ans. On leur concède un bout de pré à l’extérieur du bâtiment. Dans la vie, dans la vraie vie, les éléphants ont une vie sociale et affective d’une richesse que d’innombrables crétins n’approcheront jamais. Ils aiment leurs petits, qui restent avec eux une dizaine d’années, passent 18 heures par jour à se balader, à jouer entre eux, à se baigner, à s’aimer, à se défier. Il y a seulement deux siècles, tandis que naissait ce processus de mort connu sous le nom occidental d’industrialisation, les éléphants d’Asie circulaient librement du Vietnam actuel jusqu’à l’Inde. Car ils étaient des dieux, les dieux bienveillants de cette terre encore habitable. Les hommes d’aujourd’hui prennent leur misérable revanche sur la beauté disparue du monde.

Faut-il totalement désespérer ? Pas encore. Pas tout à fait. Il existe des groupes de défense, en Inde même, où l’on bataille pour la dignité des éléphants (ici). Et je ne peux que renvoyer au site réconfortant de la fondation Aane Mane (ici). Mais je n’oublie pas, mais je n’oublie rien. L’écrivain Paul Zacharia, qui écrit en malayâlam, une langue dravidienne du sud de l’Inde, pose cette question simple : « Où donc l’éléphant est-il le plus mal traité dans le monde ? ». Et il ajoute : « La réponse directe et sincère est que ce lieu est le Kerala ».

Bienvenue en Inde, comme chacun sait « la plus grande démocratie du monde ».

fabrice-nicolino.com


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