Vite, un humoriste !

mardi 22 juin 2010
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Par Jean-Claude Guillebaud

Privées de ce grand lubrificateur social que représentait la croissance, nos démocraties se raidissent.

Étrange constat : les médias audiovisuels – tous ! – ont pris pour règle, ou pour « recette », de mêler l’information politique et la rigolade. Les crispations de France Inter autour des « cas » Didier Porte et Stéphane Guillon ne sont qu’un signe parmi d’autres. Qu’on écoute Europe1 ou RTL, qu’on regarde « Le Grand Journal » de Canal+, on fera le même constat : jugé sans doute trop bourratif, le débat politique n’est offert qu’avec un accompagnement pimenté de harissa ou de poivre gris, c’est-à-dire de chaude galéjade.

Cette nécessité médiatique trahit une fatigue de l’esprit, une exténuation. Le débat démocratique n’intéresse plus vraiment par lui-même. On devrait se demander pourquoi ? Suggérons une hypothèse : il est devenu barbant parce qu’il est ordinairement sans vision, sans représentation de l’avenir. Qu’est-ce à dire ? Chez nous, en Occident, règnent encore – mais pour peu de temps – l’indolence et la profusion des marchandises. Les temps ne sont durs que pour quelques-uns. De plus en plus nombreux, il est vrai. Collectivement, nous avons transféré le poids du présent sur les épaules d’une minorité malchanceuse. Pour le reste, le scepticisme désenchanté et la dérision rigolarde gouvernent l’air du temps. Sans vraie concurrence.

Du vide qui se creuse sous nos pas, bien rares sont ceux qui osent parler. Songeons au triomphe du dernier livre de Jacques Attali qui lève un coin du voile. En réalité, l’enrichissement continu sur lequel nous avions fondé, après la guerre, nos systèmes démocratiques et gagé la paix sociale apparaît crûment pour ce qu’il était : moins un destin garanti qu’une temporalité éphémère, une phase hors norme du destin occidental. Chacun sent obscurément que la fête est finie… Du coup, le modèle européen s’en trouve virtuellement ruiné. Trente glorieuses, État providence et sécurité sociale : sous les replâtrages au jour le jour, derrière les chipotages de la politique, s’ouvre une béance aussi profonde qu’une question.

Qu’était donc, au fond, cet état de croissance sinon une commode mise en abîme de l’inégalité, une trêve partielle entre riches et pauvres, patiemment reconduite de budget en budget ? Quand le gâteau grossit, les disputes sont négociables et le social se gère. Par anticipation. Ce n’est plus le cas. Dans l’Europe endettée, la croissance vacille. C’est ailleurs, vers l’Asie mirobolante et affolée d’enrichissement, qu’elle s’est expatriée. Chez nous, elle joue l’Arlésienne du Vaudeville électoral. Tout se passe donc comme si, sous les pieds du politique, on avait cruellement tiré le tapis. Ainsi, un fantasme nouveau hante-t-il désormais le Vieux Continent, celui de la fragilité démocratique.

Privées de ce grand lubrificateur social que représentait la croissance, nos démocraties se durcissent, se raidissent, tandis que réapparaissent les corporatismes, les individualismes frénétiques, les égoïsmes nus et cette « avidité des riches » que condamnait déjà Aristote. C’est pied à pied que la vieille sociale-démocratie fait retraite. Nous serions devenus un canton trop riche, trop vieux, trop lourd, dans un monde maintenant livré à la rivalité de tous contre tous. Pour affronter l’épuisant défi du marché mondial, il s’agirait de réviser à la baisse l’idée même que nous nous faisons de la justice. Derrière la crânerie électorale, la « fausse » compétition entre droite et gauche se réduirait-elle désormais à ce seul enjeu : à quel rythme et avec quel courage gérer le recul de nos démocraties ? Cette question dérangeante affleure derrière chaque débat, mais elle ne fait qu’affleurer. D’où le réflexe dilatoire : vite, un humoriste !

Jean-Claude Guillebaud

TéléObs N° 2380 du 17 juin 2010


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