Ce qui se passe sous l’évier

lundi 28 juin 2010
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Par Jean-Luc Porquet

Avez-vous déjà essayé de trouver un réparateur pour un simple poste de radio ? De décrypter le charabia d’une notice d’emploi high-tech ? De regarder ce qui se passe sous l’évier ? Nanti d’un diplôme de philosophie politique, Matthew B. Crawford dirigeait à Washington un think tank, une de ces « boîtes à idées » censées être le nec plus ultra de l’« économie créative ». Très vite, il a eu marre de vendre du vent et de servir d’alibi à la compagnie pétrolière qui le finançait.


Et il a ouvert un atelier de réparation de motos. Désormais tout baigne : « Quand je vois une moto quitter mon atelier en démarrant gaillardement (…), toute ma fatigue se dissipe, même si je viens de passer toute la journée debout sur une dalle de béton. À travers la visière de son casque, je devine le sourire de satisfaction du motard privé de véhicule depuis un bon bout de temps ».
Dans un fort pertinent ouvrage [1], il se pose la question : pourquoi nos sociétés modernes méprisent-elles le travail manuel ? Pourquoi fabrique-t-on à l’école des générations d’élèves capables de répondre à une série de tests standardisés mais qui ne savent rien faire avec leurs mains ? Pourquoi nombre d’appareils que nous utilisons dans la vie courante ressemblent-ils à d’indéchiffrables boîtes noires ? Pourquoi cette « impression de plus en plus nette que tout ce que l’on nous raconte sur le sens du travail est complètement à côté de la plaque » ? Pourquoi les parents ne veulent-ils pas que leurs enfants deviennent plombiers ?

Crawford remonte à l’invention du travail à la chaîne, voilà un siècle. Laquelle a permis de réduire les travailleurs à de simples exécutants dont les tâches sont planifiées par les cols blancs. À ces derniers la planification et l’expertise. Aux ouvriers la routine et le travail décérébré. Et il montre que ce système ne cesse de s’étendre, pour toucher désormais les usagers, lesquels sont censés faire preuve d’une incompétence généralisée : « Qu’on pense seulement à la colère qui s’empare de celui qui agite ses mains à l’aveuglette sous le robinet des toilettes publiques sans que le moindre filet d’eau réponde à cette vaine danse propitiatoire ». Robinet automatique à détecteur infrarouge et Mercedes sans jauge d’huile, même combat : infantilisation, perte d’autonomie, consommation passive, « vie vécue par télécommande ».
Et de faire l’éloge, non de l’artisanat idéalisé à l’ancienne, mais du savoir-faire pratique appliqué aux ustensiles et machines d’usage courant. Rappelant le mot d’Heidegger selon lequel la meilleure façon de comprendre un marteau n’est pas de le contempler fixement mais de s’en saisir et de l’utiliser, Crawford note : « J’ai vite compris qu’il y avait plus de travail intellectuel dans le cadre d’un atelier de motos que dans mon précédent boulot ».

Le travail manuel paie bien ceux qui le pratiquent bien, n’est pas délocalisable en Chine, n’est pas téléchargeable sur Internet, et répond à cette envie simple que nous avons tous : « Je voudrais faire quelque chose d’utile ».

Le Canard Enchaîné N° 4678 du 23 juin 2010


[1"Éloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail", aux éditions La Découverte (250 p., 19 euros)


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