Allègre et la folie du progrès perpétuel

(sur une Fondation)
vendredi 2 juillet 2010
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Par Fabrice Nicolino

Ourse m’apprend sans prévenir que Claude Allègre s’apprête à lancer une fondation, « Écologie d’avenir ». Eh, attention à mon cœur fragile ! Je crois qu’il n’est guère besoin de présenter une nouvelle fois, ici en tout cas, mon bon ami Claude. Je me permettrais néanmoins d’inviter les plus patients - c’est long - à lire un article écrit sur Planète sans visa le 19 septembre 2007, il y aura bientôt trois ans. Son titre ? Tazieff et Allègre sont dans un bateau. Je ne l’ai pas relu, mais je sais qu’il contient beaucoup d’informations qui ne se trouvent pas aisément. Il montre au passage comment deux soi-disant adversaires déchaînés se sont au moins retrouvés d’accord pour signer en 1992 l’Appel dit d’Heidelberg. Manipulé par l’industrie transnationale et ses excellents manœuvriers, il avait à l’époque été conçu pour faire pièce au Sommet de la terre de Rio, dont les grandes entreprises, bien à tort, avaient pris peur.


Cet Appel condamnait sans appel les écologistes, et s’achevait par ces mots : « Les plus grands maux qui accablent notre Terre sont l’ignorance et l’oppression, et non la science, la technologie et l’industrie dont les instruments, lorsqu’ils sont adéquatement gérés, deviennent les outils indispensables à un futur façonné par l’Humanité, par elle-même et pour elle-même, lui permettant ainsi de surmonter les problèmes majeurs tels que la surpopulation, la famine et les maladies répandues à travers le monde ». Bref, sous le couvert habituel de la philanthropie, le scientisme.

Et voici donc qu’Allègre poursuit aujourd’hui sa route, exactement dans le droit fil d’il y a vingt ans. Ce que c’est que la constance. Sa fondation semble avoir déjà reçu l’appui de Limagrain, d’Alstom et de GDF-Suez. Le premier des trois groupes est le champion français des OGM et de l’agriculture industrielle. Bien. Le deuxième a fourni une bonne part des turbines géantes du barrage chinois des Trois-Gorges, dénoncé par des scientifiques chinois de premier plan, bien qu’officiels, comme une folie globale. Le troisième est en train de bâtir un immense complexe de barrages en Amazonie brésilienne, qui ruine l’écosystème de la rivière Jirau et menace le sort de milliers d’Indiens, dont certains vivent en dehors de contacts avec nous. D’autres capitaines d’industrie, et peut-être - qui sait ? - quelques chevaliers itou, apporteront plus tard leur soutien. S’il est une chose qui ne risque pas de faire défaut à Allègre, c’est bien le fric. Ces gens ont toujours besoin et auront toujours plus besoin de cautions susceptibles de leur faciliter la tâche. Et cette tâche, on le sait, est de détruire le monde, opération d’ores et déjà bien avancée.

On prête à Spinoza ce bout de phrase célèbre, dont je ne suis pas sûr qu’il l’ait prononcée : « Ni rire ni pleurer, mais comprendre ». Peut-être quelqu’un saura me dire ce qu’il en est ? Je suis en revanche bien certain qu’il a écrit ceci : « Pour moi, ces troubles ne m’incitent ni au rire ni aux pleurs ; plutôt développent-ils en moi le désir de philosopher et de mieux observer la nature humaine ». Et j’en suis certain, car ces mots figurent dans une lettre adressée en septembre 1665 à Henri Oldenburg. Je crains de ne pas être exagérément crédible dans le rôle de l’observateur spinoziste, détaché, philosophe. Il ne faut pas croire, j’ai ma part de lucidité. Mais malgré ce qui précède, qui fait dangereusement monter un sanglot - rire et pleur entremêlés - dans ma gorge, je peux et je dois me ressaisir.

Je le fais en abordant la question des soutiens individuels qu’Allègre a d’ores et déjà obtenus. Je passe sur le premier, extraordinaire baudruche de comédie connue sous le nom de Luc Ferry. En 1992, l’année d’Heidelberg, le monsieur pensant a publié un livre inénarrable, Le Nouvel ordre écologique (Grasset). Pour bien apprécier la saveur du titre, il faut savoir que les nazis, et l’expression est demeurée dans les livres d’histoire, entendaient fonder un Nouvel ordre européen. Hasard ? Je n’en jurerai pas. Ferry les gros bras - et la petite tête - est en effet un expert du syllogisme. Je vous résume en un coup de cuiller à pot son livre : Hitler aimait les animaux ; les écologistes aiment les animaux ; les écologistes sont hitlériens. Je renvoie les sceptiques au texte, confiant dans leur jugement.

Plus étrange, en apparence, est le soutien apporté à l’Allègre entreprise par des personnalités scientifiques. Je citerai les deux premiers connus, soit Albert Fert et Hervé Le Bras. Le premier est tout de même, mazette, prix Nobel de physique. Et le second, démographe, enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Cette dernière n’est certes pas un temple de la science dure, mais tout de même, la maison est sérieuse ! Alors, pourquoi ? Pourquoi des gens valeureux sur certain plan intellectuel se vautrent-ils dans un soutien public à un truqueur ? Car Allègre est un truqueur, un homme qui n’hésite pas à inventer des « données » pour démontrer sa vision « iconoclaste » de la crise climatique. J’ai rendu compte ici même de l’implacable livre qu’a consacré Sylvestre Huet aux billevesées de Claude Allègre (voir ici). Tout est sur la place publique. Indiscutable. Terrifiant à plus d’un titre, car les plus grands journaux continuent à donner la parole à un « scientifique » convaincu de forfait intellectuel. Encore une fois, pourquoi diable ce soutien ?

Que les journaux écrivent n’importe quoi, je suis assez bien placé pour le confirmer. Mais un Fert, mais un Le Bras ? Je les crois possédés. Non pas à la manière qu’affectionne le diable, quoique. Je les crois possédés par la passion, au moment même où ils prétendent ne défendre que la raison. Oui, les Fert et les Le Bras, et il y en aura d’autres, sont passionnément tenus par l’idée centrale des sociétés occidentales depuis 1750. C’est l’idée du progrès, comme vous aviez sans doute deviné, d’un progrès non seulement linéaire mais définitif. Un progrès qui débouche fatalement sur l’abondance, et peut-être la paix éternelle. C’est le mythe de l’alliance - vertueuse - entre la raison et la science, entre l’esprit et la technique. C’est la croyance qu’il existe nécessairement une solution technologique aux problèmes qui se posent. C’est au fond une très pauvre pensée, incapable de saisir le neuf, incapable de comprendre les points de rupture et de basculement, incapable en conséquence de proposer la moindre perspective.

En fait et en réalité, il s’agit d’idéologie concentrée, qui ne peut se présenter comme telle, jusques et y compris dans la tête des Fert et des Le Bras. Il leur faut croire, absolument, que nous sommes, nous les écologistes, des charlatans et des obscurantistes, tandis qu’ils maintiendraient dans la tempête la lueur des Lumières. Pathétique ? Oui, je dois avouer que je trouve cela pathétique. Des hommes qui ont eu le privilège insigne d’étudier, de réfléchir, de s’informer, acceptent de faire la courte échelle à un vulgaire imposteur de la pensée. Voilà peut-être ce que voulait dire Spinoza quand il se proposait de « de mieux observer la nature humaine ».

fabrice-nicolino.com


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