Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois

lundi 20 septembre 2010
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Par Philippe Bilger


Il fallait voir ce film. Une passion irrépressible me poussait vers cette œuvre encensée au dernier festival de Cannes mais qui, comme on pouvait s’en douter avec ce goût du paradoxe qui titille tous les jurys artistiques, n’a pas obtenu la Palme d’Or. Il convenait de la décerner à ce qui causerait le plus d’étonnement : au film thaïlandais ! Cette surprise, si j’ose dire inévitable, a remis à sa juste place mon enthousiasme d’alors devant un festival qui aurait soudain été saisi par la grâce. Le temps d’une projection soit mais pas au-delà !

J’ai vu ce film. Œuvre magnifique, grave, austère et profonde. Avec des acteurs jouant à l’évidence le rôle de leur vie. Tous ; avec une mention particulière pour Lambert Wilson et Michael Lonsdale qui me semblent aussi avoir à représenter les moines les plus éclatants d’identité et de densité.

J’ai admiré ce film, sa mise en scène, son allure, son registre parfaitement maîtrisé. Un rien l’aurait fait dériver vers d’insupportables lenteurs et un autre cinéaste aurait abusé des contrastes provocateurs entre le silence du monastère et des intimités et les bruits, voire les fureurs montant aux alentours. Xavier Beauvois - on le sait depuis longtemps - est sans doute le réalisateur le plus heureusement divers et le plus talentueux de notre cinéma. Paradoxalement, si je n’avais qu’une critique à émettre sur cette œuvre quasiment parfaite, elle concernerait cette scène, cette "Cène" tant vantée et ayant fait pleurer, à ce qu’on a dit, le public de Cannes pourtant guère accordé aux émotions religieuses. Avec la musique du "Lac des Cygnes" pour amplifier un moment inouï, nous sommes témoins d’une histoire des visages et des âmes, sans aucune parole : l’instant où leur sort se joue et où leur destin prévisible est accepté. Oserai-je soutenir que cette séquence vient rompre, mais superbement, d’une manière ostensible dans sa beauté et son recueillement, une rigueur ayant su se défier des "morceaux de bravoure" ? Comme si Xavier Beauvois, porté par un remarquable scénario, avait éprouvé le besoin de pousser à son comble dramatique un climat déjà naturellement intense et puissant. C’est splendide mais le metteur en scène ne s’efface pas tout à fait : il vient paradoxalement damer le pion aux personnages.

Mais comme cette remarque constitue à peine un reproche, ou alors celui d’une excessive qualité, trop évidente, qu’on n’a pas coutume d’adresser à nos cinéastes !

Dans Le Journal du Dimanche qui affectionne les "pour" et "contre" au sujet de certains films, on a eu droit à une appréciation étriquée de Danielle Attali, qui n’a rien compris au film et laisse apparaître une personnalité tristement inapte à épouser les chemins sur lesquels l’histoire, la mort, la foi nous entraînent. Stéphanie Belpêche, à mon sens, offre un point de vue plus fin, plus lucide mais je ne la rejoins pas quand elle écrit qu’il n’est "guère question de religion mais d’humanité..." Ce n’est pas exact car j’ai la faiblesse de penser que cette œuvre est unique précisément parce qu’elle mêle aux troubles de la guerre et aux crimes du terrorisme l’attente - presque l’espérance - du sacrifice, et le désir de Dieu dans cette sublime et dernière étape. C’est ce mélange terriblement humain et affamé de divin qui transporte et conduit le spectateur à être saisi, à la fin, quand tous disparaissent, victimes et bourreaux s’effaçant dans une brume neigeuse, par un sentiment moins de désespoir que de fierté.

Si la tonalité proprement religieuse du film est minimisée, voire occultée au profit des "droits de l’homme", force est de reconnaître que Xavier Beauvois, comme pour asseoir son œuvre sur une base plus large, a souvent soutenu que ces moines étaient davantage des hommes achevés que des possédés par Dieu. Avec les doutes, les élans, les faiblesses, l’amour et la sérénité qui accompagnent diversement, chez les uns et les autres, cet état. Pourtant, je persiste au risque de désobliger son créateur : leur foi, présente mais sans cesse heureusement questionnée, coule dans les veines de ce film et le nimbe. D’une manière telle que celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas sont touchés.

À la fois œuvre politique, leçon de vie et de mort et hommage du terrestre au transcendant, "Des hommes et des dieux" confirme ce qu’on savait déjà : il n’y a aucune fatalité qui pèserait sur le cinéma français et le rendrait naturellement limité dans ses ambitions et poussif dans ses œuvres. Mais n’est pas Xavier Beauvois qui veut.

philippebilger.com


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