Super plein prémonitoire...

jeudi 28 février 2013
par  Michel Berthelot
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Dans le petit matin blafard et brumeux des tapis de gelées blanches parsèment les prairies environnantes aux arbres pétrifiés par le givre... Des lambeaux de brouillard stagnent au ras du bitume... La nature semble figée, engourdie et comme en complète hibernation...


Après deux heures d’autoroute aussi monotones qu’hivernales, la nationale 532 n’offre pas depuis Valence le moindre aspect revigorant dans la blancheur spectrale de cette journée naissante... Pourvu que l’unique station service du secteur ouverte le dimanche ne me fasse pas faux bond... Parce qu’en de tels matins de solitude et d’oubli, on se dit que seuls quelques fantômes doivent accepter de tenir compagnie au général hiver régnant dans ce désert glacial de février qui s’éternise... Tous les humains semblent avoir émigré vers les stations d’altitude aux chalets douillets et aux petits déjeuners fumants et agrémentés de viennoiseries, posés sur des couettes aux allures d’édredons...

À proximité d’Hostun, non loin du lieu-dit "Les Fauries", bordant un paysage désolé de noyers décharnés, l’enseigne tant espérée surgit enfin de l’épaisseur du brouillard et jette une timide lueur de vie dans l’isolement de ce jour sibérien... Crissement des pneus de la voiture sur l’asphalte orphelin de la station déserte... Feulement rassurant de la pompe se déclenchant sous la pression exercée sur le pistolet glacé...

C’est secoué mécaniquement d’un frissonnement irrépréssible dans la froidure insidieuse de ce désolement, ou l’on peut encore venir par pur hasard, n’en déplaise à certain fils de pub, que j’entends soudainement une voix féminine me hèler par haut-parleur interposé... En jetant un regard en direction de la station, j’aperçois à travers la vitrine, la gérante me faire signe d’une main désignant le combiné de téléphone décroché qu’elle agite de son autre main...

" - On vous demande au téléphone..." me dit la voix nasillarde et haut parlée... J’acquiesce en une mimique explicite pour signifier que je finis d’abord et avant tout le plein primordial de mon véhicule...

C’est alors qu’un point d’interrogation en forme d’alerte se met à brutalement me vriller le cerveau, pourtant frigorifié dans ce premier matin du monde abandonné par la civilisation, à part cet étrange et insolite combiné téléphonique perturbant : Qui peut bien, à cet instant précis et en ce lieu indistinct, savoir que je suis maintenant et géographiquement, là... C’est-à-dire au milieu de nulle part, et vouloir me parler, à moi précisément, et de quoi, bordel, pour que ce soit à ce point urgent... Dieu ou Diable ont-ils décidé de m’interpeller maintenant pour me demander des comptes quant à l’orientation de ma vie et me mettre en examen pour défaut de conduite morale et sociétale idoines ?...

Alors, bien malgré moi, je ne peux m’empêcher d’explorer d’un regard subreptice, mais attentif, la pâleur de la campagne environnante à la recherche hypothétique d’une silhouette incongrue ou de présences humaines anachroniques... Bref, de preuves concrètes et physiques susceptibles de matérialiser mes soupçons, ma méfiance et répondant ainsi aux cruciales questions se posant dans ce petit matin livide et improbable...

Dans ce monde où l’on est trop souvent observés, surveillés, zoomés, écoutés, guettés, questionnés, évalués, sondés et cernés... Dans cette société où le viol discret de l’intimité, le vol imperceptible de la personnalité, le gommage sournois de l’authenticité se banalisent et deviennent monnaie courante et trébuchante pour cause de développement consumériste... On peut vraiment s’attendre à tout, y compris à l’aberrant, l’irrationnel et l’impossible, à l’abri duquel nul individu, rentrant dans le fameux coeur de cible, n’est tenu...

C’est saturé de questions mais frustré de réponse qu’après avoir abreuvé jusqu’à la gueule la pépie de mon réservoir, je me dirige enfin vers ce mystère téléphonique en incubation !... Après les brèves civilités d’usage, j’empoigne le combiné filaire au bout duquel une voix suave et spécifique d’hôtesse d’aéroport se met à susurrer au creux de ma zone pavillonnaire : " - Bonjour Monsieur, dans le cadre de notre campagne promotionnelle, la Direction Régionale de notre groupe est heureuse de vous offrir votre plein de carburant. Nous vous souhaitons bonne route ainsi qu’une excellente journée et vous remercions d’avoir choisi notre label pour approvisionner votre véhicule !"...

C’est donc avec la mine réjouie du consommateur béat, ayant avantageusement remplacée les rides soucieuses barrant mon front quelques minutes auparavant, que je reprends, en ce matin de rude hiver mais de chaude communication, la route verglacée en direction de Grenoble, me félicitant que le hasard tout autant que l’absence de concurrence bien compréhensible en cette rase campagne, m’ait conduit à ce gisement de pétrole là...

Ceci devrait en quelque sorte me servir d’alerte prémonitoire... Puisqu’à peine une année plus tard, je serai arrêté par une équipe étoffée de la Police Judiciaire grenobloise, après quelques huit mois de filatures quotidiennes agrémentées de six mois d’écoutes téléphoniques...

Mais ceci est une autre histoire... Exemplaire des dysfonctionnements de certains rouages grippés de nos admirables et redoutables institutions... Principalement quand on pense au nombre de fonctionnaires et de matériels mobilisés en permanence sur ce type de gâchis judiciaire... Et davantage encore quand on sait ce que cela coûte, bon an mal an, au contribuable qui n’en peut mais et jamais rien n’en sait !...

D’autant que lorsqu’on se retrouve en garde-à-vue durant quanrante huit heures à disposition des battoirs fébriles de telles équipes de bras cassés, on a vraiment la désagréable sensation d’être une fragile porcelaine dans un énorme magasin d’éléphants !...

Michel Berthelot
le 4 mars 2006


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