Révolutions : La mafia des marchands renouvelle sa clientèle ?

vendredi 4 mars 2011
par  Samuel Moleaud
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Voilà maintenant trois mois que la presse à sensations fortes des États puissants a continuellement du grain à moudre dans les bureaux des grandes tours en verre où se produit l’information. Les tribunes s’enflamment sur les manœuvres militaires, les déclarations non sincères des responsables politiques, le nombre de morts en Libye, entre mille et six mille, (oui les journalistes français sont très précis entre eux), les malversations mises au grand jour de ministres accueillis comme des princes moyenâgeux depuis toujours par les dictateurs. Chaque polémique défraie la chronique, chaque ministre possède ses casseroles pays par pays, si bien qu’on en oublie même la manière dont l’antichambre élyséenne du néolibéralisme déstructure et démantèle l’État dans sa cuisine avariée du peuple. Passées sous silence la réforme des laboratoires d’analyses médicales, l’empêchement programmé (1er avril 2011) de commercialiser des produits de phytothérapie, les expulsions de « sans-papiers », la suppression de l’ISF, le gel des salaires de la fonction publique, la suppression des postes de fonctionnaires, la mise en concurrence des pôles de recherche scientifique, la privatisation des transports publics, etc. etc.


Voilà qu’il se passe quelque chose en Afrique du Nord ? Au Moyen-Orient ? Ben ça alors ! Mais patron, je ne connais rien de la Libye et de ses voisins moi, quand j’étais à l’école de journalisme, et à Science-po, j’étais rattaché au laboratoire de recherche sur l’Amérique Latine… Je peux vous parler des dictatures cubaine, bolivienne, et vénézuélienne (selon les médias de masse), mais pas des républiques modérées du Maghreb… Bon, il va tout-de-même falloir écrire un article pour le numéro quotidien de demain. Scribes de l’autocensure et de la désinformation impérialiste, à vos plumes. Il n’est pas dur d’écrire sur l’Afrique du Nord lorsque les régimes autoritaires répriment à balles réelles les manifestations. Il suffit d’écrire que le dictateur s’accroche au pouvoir, et que la crise actuelle risque de faire "contagion" de l’autre côté de la Méditerranée, et que l’Occident (OTAN, ONU, Union Européenne, États-Unis, OCDE, G20) doit aider les peuples à résoudre la crise politique, car elle constitue un risque majeur pour nos entreprises. À l’heure de la chasse aux sorcières, et d’une pseudo immigration choisie/maîtrisée, ne pas oublier de faire un petit paragraphe sur l’afflux massif de réfugiés (ils auraient écrits clandestins avant) en Italie, pour montrer que l’Europe soutient les "révolutions", mais n’évacue que ses ressortissants. Pas question que l’éviction soi-disant populaire d’un dictateur qui tire sur la foule ne provoque un débarquement d’immigrés sur nos côtes, alors que nous (l’Occident) avons généré la dictature, la pauvreté, le pillage, la pollution, et l’envie de fuir de ces gens, dans ces pays. Autant dire de suite que dans l’art de s’apitoyer sur la conséquence d’un problème sans toucher au fondement même du problème (pillage et néocolonialisme de l’Afrique ici, mais c’est vrai pour le chômage, la crise de 2008 et la dette publique), les médias et pouvoirs occidentaux sont de vrais artistes de l’écran de fumée.

Où en étions-nous ? Ah oui, la révolution au Maghreb. Vu que la presse nous dit la vérité, et que l’information est produite par des professionnels, nous sommes heureux d’apprendre qu’il n’est plus nécessaire de voyager pour comprendre le monde. Le message de la presse est que les peuples en ont marre, veulent de la démocratie libérale, et la majestueuse révolte qui "grogne" depuis Noël leur apportera enfin la liberté, sauf que les autocraties despotiques ne l’entendent pas de cette oreille. Comprendre, « enfin, l’Afrique fait comme nous, mais il n’est pas souhaitable que la révolte éclate en Europe ». L’Afrique est-elle en train de rentrer dans l’Histoire alors (cf le discours odieux de Nicolas Sarkozy à Dakar) ? Avez-vous vu le mépris avec lequel les organismes de presse, une fois de plus, traitent de la situation de ces populations ? De vils petits grogneurs qui risquent de contaminer l’Europe, c’est donc cela ? Ahhhh, mets ton masque, une attaque bactériologique arrive du Sud ? Non, non, rassure toi douce France, c’est le Maghreb qui nous montre comment faire pour l’avenir…

Un despote dicte sa loi depuis trente ans, le peuple en a marre, et il n’en veut plus. Sans blague, c’est si simple que ça ? Le rôle d’un journaliste est-il réduit à ce discours si simplificateur, producteur de non-sens pour un lecteur non averti, qu’il amène à penser que tout d’un coup, une société civile peut pleinement décider de son sort ? Et nous alors ? Il y a fort à penser que la réalité est beaucoup plus complexe. Il y a une chose particulièrement déconcertante ces dernières semaines, c’est que la qualification de dictatures est remontée d’on ne sait où tout d’un coup pour évoquer les régimes du « Monde Arabe », comme une vieille recette faisant peau neuve, alors que les mêmes journaux parlaient de républiques modérées il y a peu. Pire, ils couvrent abondamment les mouvements sociaux sans réellement expliquer les tenants et les aboutissements de la colère, les causes historiques, économiques et sociales des disparités. Lorsque l’on se penche sur ces problématiques qui engagent l’action collective et la désignation de l’ennemi commun, on se rend compte que celles-ci sont quelque peu ressemblantes aux nôtres : précarité, chômage, pauvreté, autoritarisme, manque de libertés, accaparement des richesses par un petit nombre…

Quand la mafia du Capital élimine ses mauvais payeurs…

Si ces mouvements sociaux se passaient dans un pays dépourvu de ressources pétrolières, où il n’y a aucun intérêt économique à tirer, l’Occident n’interviendrait pas. On a vu en 1994 des diplomates et hauts-fonctionnaires français-belges et l’ONU fermer les yeux sur un génocide au Rwanda. On a vu aussi l’Occident laisser se mettre en place des dictatures dans les années 1960 (Bongo, Bokassa, Amin Dada, Mobutu…). Sous couvert d’une guerre civile ou aucun autre État n’a été agressé, les forces militaires de l’Empire se disent incompétentes pour intervenir auprès des peuples, car cela ferait une ingérence. Mais lorsqu’il y a des fruits à cueillir sur l’arbre (le pétrole en Afrique du Nord et Moyen-Orient), peut-être peut-on s’octroyer une petite dérogation à la règle internationale et placer notre armada aux frontières pour jouer l’intimidation, et éventuellement passer à l’attaque…

La force éhontée d’action avec laquelle la propagande médiatique frappe sur les consciences est d’une virulence telle que nous en arrivons inconsciemment à déjouer nos consciences et à ne pas voir qu’un tournant dangereux est en train de se jouer dans la partie de Monopoly, sous nos yeux. Cet écran de fumée placé en permanence devant nos cerveaux endormis nous fait croire à la réussite du mouvement de révolte d’un peuple, là où il y a des chances que celle-ci soit arbitrée par la diplomatie américaine et la barbarie de sa politique étrangère (qui n’est pas meilleure en France, Allemagne, Espagne, Italie ou au Royaume-Uni). Comme pour l’Égypte, il peut paraître important pour le gouvernement étasunien de reprendre le contrôle de la rive sud de la Méditerranée, pour pouvoir avoir une main invisible sur l’extraction de pétrole, et éviter que l’État d’Israël ne soit entouré de démocraties libres, faisant pression pour l’obtention d’un État palestinien souverain, une bande de Gaza libérée, et la fin de la colonisation sioniste (cette idée n’est pas de moi, elle vient de Noam Chomsky).

En fait, il faut faire confiance aux détenteurs du pouvoir économique et politique mondial pour trouver de nouveaux débouchés à ces régimes qui tombent en désuétude. On ne peut pas se permettre d’affirmer de source sûre que l’Occident aide ces « révolutions ». Mais on peut le supposer. Si tel est le cas, les prochains gouvernements tunisiens, égyptiens, et libyens auront le couteau occidental sous la gorge : comme la diplomatie agressive réaliste (realpolitik) des États puissants les aura aidés à renverser les Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, (et d’autres à venir), il faudra en retour leur rendre compte, et ne pas frustrer leurs intérêts dans cette région. D’ailleurs, dans la presse à faits divers (Le Monde du 1er mars 2011), on lit qu’une intervention militaire pourrait avoir lieu, et que les États-Unis ont placé deux navires de guerre près des côtes libyennes. [1] L’objectif n’est-il pas d’envahir la Libye, de la mettre sous tutelle, de la même manière qu’on le fit en Irak contre Saddam Hussein ?

D’un œil extérieur, latent et passif, et naïvement humaniste, il n’est pas normal qu’un homme d’État soutienne une guerre civile menée par des mercenaires contre une population démunie et sans défense, juste pour rester au pouvoir. On se dit alors, lisant ces articles de presse, qu’il est normal que l’ONU (autant dire les États-Unis) engage un mandat international au Conseil de Sécurité pour intervenir dans une opération humanitaire. Pourtant, qui, de normalement constitué et réfléchissant un tant soit peu, peut penser que l’intervention éventuelle en Libye est une bonne chose pour la population civile ? Même en 1944, lorsque le débarquement en Normandie fut organisé, l’on peut se questionner sur les plans de Roosevelt et Eisenhower à l’époque : libérer l’Europe du nazisme, et repartir sans bénéficier de geste en retour ? Non, il fallait occuper la RFA après la Libération, et surtout imposer la doctrine Truman et le plan Marshall à toute l’Europe en « reconstruction économique ». C’est un peu comme un prêt au FMI : des fonds contre une politique néolibérale d’austérité.

Mouammar Kadhafi, « guide de la révolution » n’a jamais plu aux oligarchies du monde occidental. Non pas parce qu’il est un dictateur, mais parce qu’il fut toujours hostile à l’impérialisme capitaliste, au commerce international, et à l’Occident. Or ces évènements de contestation sont une aubaine pour étendre le contrôle des richesses, et faire du profit en faisant croire que ce sont les tensions qui font grimper les prix. Lorsque l’administration de Reagan traitait avec Saddam Hussein pour lutter contre la révolution islamique chiite d’Iran de 1980 à 1988, les États-Unis ont massivement approvisionné l’Irak en armes lourdes. À partir du moment où Saddam Hussein est devenu un mauvais client, les grandes puissances occidentales se sont retournées contre lui et l’ont exécuté pour des crimes commis vingt-ans plus tôt. Il n’était pas souhaitable de lui faire la guerre et l’assigner en justice tant que des contrats juteux étaient encore possibles (jusqu’en 2003).
La logique est ressemblante, aujourd’hui, pour ce qui concerne les mouvements au Maghreb. Des dictateurs autrefois alliés des démocraties du Nord, ne sont tout d’un coup plus souhaitables, et sont sommés de quitter le pouvoir. Sans vouloir jouer la théorie du complot, car il y a sans doute une part de spontanéité extraordinaire aussi dans l’insurrection de ces peuples, qui observent une opportunité politique pour s’engager dans une mobilisation collective malgré la répression, mais cela ressemble à un tour de passe-passe savamment instrumentalisé.

Dans cet axe, nous sommes gouvernés par une mafia oligarchique qui concentre le Capital mondial, une force infiniment plus puissante qu’une classe politique gouvernementale. C’est celle qui peut couronner ou destituer un chef d’État et son gouvernement, elle contrôle les marchés financiers et les agences de notation, elle régule les prix et marchandise avec tous les pays pour faire son marché. Et c’est celle qui place les institutions publiques dans la soumission que l’on connaît pour assurer son hégémonie à long terme (politique de rigueur, réduction des dépenses publiques, ajustements structurels, conservation d’un niveau optimum de chômage pour taper électoralement sur les démunis et créer des tensions sur le marché, baisse des salaires et hausse du temps de travail, pour la croissance). La mafia, cigares de la Havane aux lèvres, élimine ses mauvais payeurs (dirigeants politiques) car elle ne fait pas crédit, ou traite avec d’autres clients si d’autres affaires plus lucratives ont été repérées, s’il est possible de s’implanter dans un secteur voisin pour accroître contrôle et bénéfices. Prenez l’épicier du coin de la rue d’un village : pour assurer sa trésorerie, le gérant a besoin que ses clients le payent au moins sur le moment, sinon en fin de mois s’il fait crédit. Si un client fait défaut, cela met le gérant en porte-à-faux, et déséquilibre son bilan. Il va donc arrêter d’alimenter le mauvais payeur, voire le bannir de son magasin, et traiter avec d’autres clients.

À chaque fois qu’un mouvement social vient à bout d’un gouvernement ou d’un dirigeant politique, il est désormais un sens commun que d’appeler ce phénomène « Révolution ». Une révolution démantèle le socle institutionnel en place pour en ériger un autre, elle n’évince pas uniquement le chef. Pire, elle est une sorte de coup d’État qui a pour finalité de remplacer une élite par une autre élite. Dans le « Monde Arabe et Musulman », la chute des régimes autoritaires verra accéder au pouvoir une autre élite politique, religieuse ou financière. Une autre catégorie d’Hommes de pouvoir qui appliqueront ce que leurs acolytes mafieux leurs auront dit de faire.

Putsch contre putsch, la résultante est que les peuples, eux, se font toujours enfler, couper sur le fil du rasoir. Peut-être auront-ils la liberté de consommer, de parler en public, de faire des manifestations, sans doute auront-ils la liberté de voter pour des crapules, de travailler pour que vive l’économie de croissance. Liberté surveillée, comme en France, c’est démocratique, paraît-il. Mais ils n’auront pas la liberté démocratique de décider pour eux-mêmes de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas. La rue gagne, et c’est signe d’un énorme changement, mais elle est sans doute dupée par ceux qui tirent les ficelles. Les gens de gauche croient à la victoire de la démocratie, et croient à un premier coup d’arrêt du néolibéralisme. J’avoue que je suis perplexe, et je ne pense pas que cela se passera de cette manière. « Ce serait trop beau », comme on dit. En revanche, ce que l’oligarchie transnationale ne pourra jamais contenir et instrumentaliser, c’est la colère commune de tous les peuples qui est en train de se former : la mondialisation de la rage.

Samuel Moleaud

(Illustration : Galen McDonald)

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