Les faits sont têtus

lundi 18 avril 2011
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Par Jean-Claude Guillebaud

Si les moins privilégiés sont tentés par les votes « protestataires », n’est-ce pas parce que les problèmes qu’ils affrontent ne sont pas pris en compte par la parole publique ? Jour après jour depuis trois mois, chacun donne son point de vue sur les révoltes qui secouent le monde arabe. Les commentateurs sont pressés, chez nous, d’expliquer comment « ils voient » les Tunisiens, Algériens, Syriens, Egyptiens, Libyens aux prises avec leurs dictateurs. Mais prend-on la peine d’examiner comment eux-mêmes nous jugent d’Oran ou d’Alexandrie ? Croit-on que les observateurs arabes soucieux de liberté ne perçoivent pas les fêlures et injustices de nos propres démocraties ?

Dans une récente « Chronique du Blédard » - publiée chaque semaine dans « le Quotidien d’Oran » -, datée du 31 mars, un confrère et ami algérien, Akram Belkaïd, s’interroge sur l’irrésistible progression de Marine Le Pen. « Il faut être totalement déconnecté des réalités, écrit-il, pour ne pas comprendre que le Front National tire profit de l’immense fracture sociale qui lézarde la France. D’un côté, une minorité qui gagne très bien sa vie, contribue à la flambée de l’immobilier et tire parfaitement son épingle du jeu de la mondialisation. De l’autre, des pans entiers de l’Hexagone qui survivent tant bien que mal et se sentent abandonnés par Paris et ses élites. »

En d’autres termes, ce démocrate algérien vivant en France depuis 1996 pointe à juste titre les deux désastres qui devraient, en toute logique, nous faire descendre dans la rue : l’enfermement d’une minuscule oligarchie dans ses privilèges dominateurs et le désarroi d’une masse de moins chanceux (classes moyennes comprises) qui se sent tout à la fois marginalisée, exploitée, grugée et – surtout – mal représentée par les partis traditionnels. Le même confrère ajoute quelques remarques sur « l’omniprésence du phénomène bobo (bourgeois-bohème) dans les médias français, notamment la télévision », omniprésence qui, selon lui, avive les frustrations et les rancœurs.

Ces notations ont la force de l’évidence. Elles encourraient cependant, du côté desdits éditorialistes « bobos » de la télévision, le très habituel reproche de « populisme ». Je pensais à cela l’autre lundi (le 4 avril) en suivant le débat politique animé par Arlette Chabot sur France 2. On y dénonça une fois encore le « péril populiste » et l’on se référa, rituellement, aux « sinistres années 30 ». On accusa en quelque sorte, mais à mots couverts, tous ceux qu’indignent les dérives inégalitaires de faire le lit du fascisme. Évoquer chez nous le nouveau phénomène oligarchique en Occident – comme le fait régulièrement la presse américaine ou britannique – serait abominable. Pour Alain Duhamel ou Dominique Reynié, présents ce soir-là, il suffit de s’en prendre aux « monstres » répertoriés, qu’ils soient d’extrême droite ou d’extrême gauche.

À taper sur les mêmes clous comme on le fait depuis trente ans, qu’espère-t-on ? Si les moins privilégiés des français sont tentés aujourd’hui par les votes dits « protestataires », c’est parce que les problèmes qu’ils affrontent ne sont pas pris en compte par le « discours du flux », ce jacassin politiquement correct. Écoute-t-on les inspecteurs du Travail ? Lit-on les rapports effrayants des médecins d’entreprise ? S’intéresse-ton aux colères basiques qui grondent dans les tréfonds du pays ? Pas vraiment. On semble plus intéressé par l’alchimie des sondages ou le look amaigri de François Hollande. Cet enfermement de la parole publique dans un répertoire convenu équivaut à glisser sous le tapis les faits encombrants. Mais les faits sont têtus, comme l’écrivait Lénine en novembre 1917 dans une fameuse « Lettre aux camarades ». Le déni de ces faits fut d’ailleurs la grande erreur de la gauche raisonnable.

Cachées sous le tapis, reléguées dans l’obscurité du non-dit, lesdites questions y pourrissent en favorisant la prolifération de tas de bestioles, comparables aux acariens qui se multiplient sous un tapis mal battu. D’où le paradoxe rocambolesque : ceux-là mêmes qui s’attachent à taire « correctement » les questions encombrantes exaspèrent davantage les plus pauvres et encouragent du même coup le « populisme » qu’ils affirment combattre. En prenant la pose…

Jean-Claude Guillebaud

Le Nouvel Observateur N° 2423 du 14 avril 2011


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