Un épouvantable rapport d’étape

(sur les gaz de schistes)
mercredi 27 avril 2011
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Par Fabrice Nicolino

Courage et confiance, la lecture qui suit n’est jamais qu’un mauvais moment à passer. Si je la crois nécessaire, c’est que je vois à quel point nous sommes tous malades. À quel point il est facile de manipuler, de tricoter un bonnet de nuit avant que de nous pousser au lit. L’affaire, cette si grave affaire des gaz et huiles de schistes ne fait vraiment que commencer. La première manche ayant été gagnée par la belle armée des refusants, voici déjà la seconde, qui ne sera probablement que la deuxième. À ce stade, impossible de prévoir le nombre de batailles, mais elles seront nombreuses. Pour l’heure, un rapport officiel. Le premier d’une longue série.


Ainsi donc, nous y sommes. Le fameux rapport d’étape est arrivé sur ses petits pattes (ici). De quoi s’agit-il ? D’une mission d’expertise confiée par le ministère de l’Écologie et celui de l’Énergie, en février, à deux remarquables institutions françaises, le Conseil général de l’industrie de l’énergie et des technologies (CGIET) et le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD). Dans la lettre de mission signée par madame Kosciusko-Morizet et monsieur Besson, il était demandé d’éclairer les choix du gouvernement à propos de l’extraction des gaz et pétroles de schistes.

Eh bien, c’est une réussite, car l’éclairage est là, nul doute. Mais commençons par une explication qui nous rafraîchira la mémoire. Le CGIET, c’est le corps des ingénieurs des Mines, né en 1783 - l’école en tout cas -, avant d’être confirmé en 1794. Le CGEDD, c’est celui des Ponts et Chaussées, fondé en 1716, auquel on a adjoint ces derniers temps celui des Eaux et Forêts. Notez avec moi que cette « noblesse d’État » - l’expression est de Pierre Bourdieu - a échappé à toutes les guerres, changements de régime et révolutions.

Plus puissants que les ministres

Le rôle de ces ingénieurs d’État ne saurait être surévalué. Ils sont synonymes de la destruction par la technique et la force matérielle de notre pays. Nés avec la révolution industrielle, ils ont mené, faisant la course en tête, toutes les aventures extrêmes. La bagnole individuelle et le système routier, puis autoroutier. Les canaux et barrages. Les ponts bien sûr, mais aussi les ports et nos magnifiques équipements touristiques. Le pétrole et Feyzin. Le Havre et Fos. Le nucléaire. La Hague. Les villes nouvelles. Superphénix.

Ces corps sont bien plus puissants - en réalité, il n’y a aucune commune mesure - que les ministres. Ces derniers viennent soigner leur image un an ou deux. Les corps d’ingénieurs sont là pour l’éternité, à la tête des administrations centrales, qui préparent les dossiers que d’autres contresigneront en se demandant ce qu’ils mangeront le soir au dîner. De ce point de vue, le cas Borloo est exemplaire. En mars 2010, par exemple, alors ministre de l’Écologie et de l’Énergie, il paraphe entre deux bâillements des permis d’exploration de gaz de schistes, qui vont mettre le feu aux poudres. Qui a préparé les documents ? Son directeur de l’Énergie, ingénieur des Mines bien sûr, Pierre-Marie Abadie. Quand l’affaire tourne en province à la jacquerie, ce même Borloo n’éprouvera aucune honte à déposer, ces dernières semaines, un projet de loi réclamant l’abrogation de ses propres autorisations scélérates. Pendant ce temps, madame Kosciusko-Morizet et monsieur Besson confient un contrefeu au corps des Mines, d’où est issu Abadie. Vous suivez ? On donne aux brillants concepteurs des permis d’exploration le droit de dire quoi penser de ces mêmes permis. Le suspense est insoutenable, n’est-ce pas ?

Le monopole de l’expertise technique

Au passage, notons ensemble qu’un monopole de l’expertise technique fausse tout débat public. Un livre serait à faire - avis ! - sur la manière dont les ingénieurs se sont emparés de ce pouvoir décisif. Oui, comment ont-ils fait ? À chaque fois que le pouvoir politique, qui ne sait pas grand chose par lui-même, veut entrevoir l’avenir, il se tourne vers ces experts en tout. D’où croyez-vous, amis lecteurs, que soit sorti le schéma autoroutier dont certains sont si fiers ? D’où notre parc de 58 réacteurs nucléaires ? D’où le remembrement de notre pays, le recalibrage de milliers de rus et ruisseaux, l’arasement des talus ? D’où ces villes nouvelles - je connais fort bien Noisy-Mont d’Est, à Marne-la-Vallée - dans lesquelles s’entasse la misère humaine ?

Non seulement les ingénieurs d’État déploient leur puissance - la bandaison, papa, ça ne se commande pas - sur fonds publics, mais ils repassent ensuite expliquer doctement, dans des rapports indiscutables et d’ailleurs indiscutés ce qu’il faut penser de leurs belles actions de terrain. Excusez-moi, mais j’y insiste : il y a monopole de l’expertise. Et passe ainsi comme lettre à la poste le fait brutal que l’on a confié l’examen du dossier gaz de schistes à ceux-là mêmes qui ont failli l’imposer sans l’ombre d’un débat. Si l’on ne part pas de ce coup de force oligarchique permanent, on ne comprend rien à l’extrême malignité du dossier.

Une anecdote, que j’ai déjà racontée ailleurs. Un jour de 1992, j’ai longuement rencontré Jacques Bourdillon, ingénieur général des Ponts et Chaussées. Il avait fait sa carrière pleine et entière au ministère de l’Équipement, et je pensais le trouver là-bas. Mais non. Il fallait le joindre ailleurs, car il venait de prendre sa douce retraite après une vie au service de l’État. Je l’appelais et pris rendez-vous dans ses nouveaux bureaux de la rue du Général-Camou, tout proches de la Tour-Eiffel, car il avait repris du service. Juste avant de quitter le ministère de l’Équipement et des Transports, notre ingénieur avait laissé un immense cadeau appelé : « Les réseaux de transport français face à l’Europe », publié en 1991.

Mazette ! À le lire, la France était simplement menacée de marginalisation économique. L’Allemagne, l’Angleterre, le Bénélux, le nord de l’Italie même nous taillaient des croupières, prenant une insupportable avance sur nous. Par chance, Bourdillon veillait. Il suffisait d’investir massivement dans de nouvelles infrastructures - ponts, ports, routes, rocades et autoroutes - et nous reprendrions la main. Le tout pour la somme dérisoire de 1 560 milliards de francs en quinze ans, soit plus de 100 milliards par an. Soit 15,38 milliards d’euros. Par an. Et Bourdillon travaillait alors, quand je vins parler avec lui, pour le bureau d’études commun à toutes les sociétés d’autoroute, Scetauroute.

Un préambule nécessaire

Et le rapport d’avril 2011, alors, que faut-il en penser ? Je précise que je l’ai lu, mais n’ai pas étudié la moindre de ses roueries, qui me paraissent, en l’état, fort nombreuses. En préambule, je note que nos ingénieurs n’expliquent nullement comment l’État, et à leur demande, a pu se tromper aussi lourdement. Car notre belle noblesse reconnaît que de nombreux « dysfonctionnements » se sont produits. Et que certains problèmes « environnementaux » n’ont toujours pas été réglés. Pourquoi n’expliquent-ils rien de leur propre fiasco ? Mais parce que ce n’est pas le leur ! Plus malins que quiconque, ils refilent le mistigri, sans le dire, aux politiques. Car tout repose sur un mensonge global : les politiques sont les maîtres, et les ingénieurs leurs serviteurs. Sauf que les serviteurs font des fêtes à tout casser pendant que les maîtres roupillent. À l’arrivée, plus personne n’est responsable de rien. Ni l’État, ni les ingénieurs, ni les conseillers ministériels, ni les ministres bien sûr. C’est ainsi que se préparent les drames de l’amiante ou des pesticides.

Ce n’était qu’un préambule, vous m’en excuserez. La suite. Premier commentaire, que je crois très important : nos ingénieurs mènent en passant une guerre du vocabulaire qu’ils espèrent bien gagner. Qui tient les mots tient une partie du dossier. Vous remarquerez si vous lisez leur prose qu’il ne faut plus parler de gaz et de pétrole de schistes, mais de gaz et pétrole de la « roche-mère ». Ah ? Oui. Bien entendu, nul n’est obligé de me croire. Mais la novlangue n’a pas été inventée pour les chiens. Je gage que, demain, ces messieurs trouveront une autre astuce langagière pour ne plus parler de fracturation hydraulique - la seule connue pour extraire gaz et pétrole - mais par exemple de « stimulation », mot déjà utilisé dans le rapport.

Ces puits qui ressemblent à des villages Potemkine

On se doute que l’essentiel est ailleurs. Pour qui sait lire, c’est évident. La France, si ce rapport a le poids attendu par ses auteurs, va se doter de « puits expérimentaux ». Comme dans les villages Potemkine de la défunte Catherine de Russie, on aura pris grand soin de réparer les routes et repeint de frais les palissades des véritables chantiers. Je cite : « Ces puits, faits par les industriels, seront “suréquipés” de tous les dispositifs de contrôle pour pouvoir “éclairer” tous les points de vigilance ». Et comme de juste, on n’y utilisera pas les centaines de vilains produits chimiques - nombre sont cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques - de ces idiots d’Américains, mais plus sûrement une vingtaine, et garantis sans risque pour l’environnement. Le tout écrit sur le ton de l’évidence, sans même essayer, par des références crédibles, de nous faire croire ce conte de fées. Faut-il qu’ils se sentent forts !

Nos ingénieurs, et je crois que le pouvoir politique les y aura encouragés, au plus haut niveau, ont décidé de laisser passer l’orage. J’ai reçu quelques confidences assez fiables qui me font penser que Mr Sarkozy tenait ce dossier pour « un emmerdement de plus » dans une campagne présidentielle qui s’annonce rude. Il s’agit à mon sens de tenir jusqu’en 2012. Au-delà, ou la droite repasse et tout redémarre. Ou la gauche l’emporte et… tout redémarre. Pour de multiples raisons que je ne peux détailler ce lundi de Pâques, je crois que les socialistes se laisseront tôt ou tard circonvenir. À moins qu’un très vaste mouvement populaire ne les oblige à réellement changer de cap. Vous pensez sérieusement que l’ultramondialiste DSK accepterait de priver Total et GDF-Suez de réserves prouvées de gaz ? Allons.

Poursuivons. Le cœur du rapport, le voici, sous la forme d’une citation : « Dans deux ou trois ans, l’expérience acquise, aussi bien dans notre pays qu’en Europe et en Amérique du Nord, permettra de prendre des décisions rationnelles sur l’opportunité d’une exploitation de gaz et huiles de roche-mère en France ». N’est-ce pas limpide ? Tout se fera « rationnellement », sous le contrôle strict - pour sûr - de « comités locaux d’information », avec la garantie d’un « Comité scientifique national, composé d’experts ». Exactement comme pour le nucléaire et les nanotechnologies. Il ne manque plus, mais cela viendra, que la bouffonne Commission nationale du débat public (CNDP).

La crise du climat ? Mais quel climat ?

Tout est à l’avenant. Malin, retors, désarmant. Encore un mot sur le climat, dont trop peu d’opposants parlent, en tout cas à mon goût. Nous sommes officiellement, c’est-à-dire dérisoirement engagés dans une mobilisation historique visant à diminuer massivement nos émissions de gaz à effet de serre. Tout le monde sait qu’une offre nouvelle et massive entretiendra le gaspillage planétaire d’énergie et qu’aucun État n’acceptera de renoncer à une source - le pétrole, le nucléaire ou le charbon - pour la raison qu’on exploiterait du gaz de schistes. Cela viendra en complément, bien sûr, entretenant les feux de l’enfer de la machine industrielle. Ni les industriels ni nos ingénieurs ne citent une seule étude soulignant la supériorité des gaz de schistes sur - par exemple - le charbon. Car il n’en existe pas. En leur faveur du moins. En revanche, des études partielles, et qu’il faut donc poursuivre - celle de l’université de Manchester, celle de Cornell - font craindre que le cycle complet des gaz et pétroles de schistes émette en réalité plus de gaz à effet de serre que le charbon.

On comprend mieux ce qui suit. Le rapport des ingénieurs cite un extrait de la loi sur l’énergie votée en France en 2005, mais omet miraculeusement ici : « La lutte contre le changement climatique est une priorité de la politique énergétique qui vise à diminuer de 3 % par an en moyenne les émissions de gaz à effet de serre de la France. En conséquence, l’État élabore un “plan climat”, actualisé tous les deux ans, présentant l’ensemble des actions nationales mises en œuvre pour lutter contre le changement climatique. »

« En outre, cette lutte devant être conduite par l’ensemble des États, la France soutient la définition d’un objectif de division par deux des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici à 2050, ce qui nécessite, compte tenu des différences de consommation entre pays, une division par quatre ou cinq de ces émissions pour les pays développés ». Si nos ingénieurs avaient cité fidèlement le texte, ils auraient dû reconnaître cette évidence que l’extraction de gaz et de pétrole de schistes en France viole sans détour la loi de 2005. Et ils ont donc préféré s’arrêter juste avant l’instant fatal. N’est-ce pas merveilleux ?

Vous le savez certainement, notre glorieuse Assemblée nationale doit étudier et voter un texte de loi le 10 mai prochain, qui devrait, sauf surprise, abroger tous les permis d’exploration de gaz et de pétrole de schistes en France. Une victoire ? Certes oui, mais à la Pyrrhus, comme la plupart de celles dont nous nous contentons. Nous savons, j’espère que vous savez que le véritable pouvoir de décision se situe ailleurs, loin de nos regards. Il n’empêche que cela nous donnera probablement une bonne année pour organiser mieux encore notre mouvement, qui a grand besoin de grandir et de se fortifier. Il n’est pas interdit de souffler quelques jours, car nous avons collectivement surpris nos adversaires, jusqu’à les obliger à ces humiliantes explications. Ce qui nous attend est le plus dur. Mais aussi le plus exaltant. ¡ Hasta enterrarlos en el mar !

fabrice-nicolino.com


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