Pierre Rabhi : 52 kg de finesse dans un monde de brutes

mercredi 27 avril 2011
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Par SuperNo
Reprise d’un article du 8 mars 2010

À 20 heures pile, j’arrive en courant du ridicule et dispendieux meeting de Fillon qui se tenait dans la salle voisine du Parc des Expositions de Metz. Et là, surprise : la salle où doit se tenir la conférence de Pierre Rabhi est presque aussi grande que celle de Fillon, et largement aussi pleine ! Je rentre de justesse, et il a fallu refuser du monde ! Les organisateurs revendiquent 700 personnes, quasiment autant que les (généreux) 800 accordés à Fillon. Et sans avoir eu besoin de recourir à l’artifice grotesque des “cars de vieux” !


Des vieux, il y en avait certes beaucoup. Des jeunes aussi. Plus que chez Fillon, en tout cas. Et pas des hystériques conditionnés qui agitaient des drapeaux bleu-blanc-rouge pendant toute la conférence ! Non, un calme absolu pour mieux entendre des paroles trop rares. Peu s’en souviennent, mais Pierre Rabhi a souhaité être candidat à la présidence de la République en 2002. “J’ai voulu faire comme Obama, mais j’ai échoué...” 184 signatures sur les 500 nécessaires… “Vous vous rendez compte, la France, avec un bougnoule à sa tête ?” Ben oui, à la place nous avons dû subir un infâme second tour, et nous le subissons toujours, d’ailleurs… D’ailleurs le leitmotiv de son programme de 2002 était un “appel à l’insurrection des consciences”. Un programme à recycler en 2012 ? Pierre Rabhi, contrairement à Fillon, n’est pas là pour fournir une poignée de pseudo-solutions toutes faites pour résoudre la “crise”. C’est toute une philosophie de vie qu’il faut changer. Contrairement à Fillon, il n’a pas fait l’ENA. C’est un autodidacte. Mais sa vie et son histoire lui ont donné des idées, qu’il a su mettre en œuvre.

(Précision : ce compte-rendu est basé sur les notes que j’ai prises. J’ai à peu près gardé l’ordre chronologique, et c’est forcément un peu bordélique et pas du meilleur style littérairement parlant. J’ai essayé de restituer les paroles de Pierre Rabhi (pas forcément avec les mêmes mots). Quand ce sont mes propres pensées, je les ai mises entre parenthèses)

Comment décrire Pierre Rabhi ? “52 kg tout mouillé”, pour reprendre sa propre expression ? Écrivain, Philosophe, Paysan, Écologiste, Humaniste, Insurgé ? Un mélange de tout ça, probablement. Engagé depuis 1961 en tout cas. Depuis qu’il a compris que “l’être humain fait la guerre à la terre”. Cette terre sur laquelle on a planté des frontières, comme dans un puzzle. Cette terre qu’on a “subordonnée, prostituée au lucre”. (Diantre ! J’aime les gens qui utilisent ces mots, qui sont les meilleurs pour décrire la réalité de la situation, bien plus appropriés en tout cas que ces circonvolutions politiquement correctes comme “développement durable”, qui a tôt fait de devenir dans la bouche des maquereaux cupides : “croissance verte”…) Son enfance, il la passe dans le sud de l’Algérie où il est né en 1938. Son père est forgeron, et il n’a quasiment pas connu sa mère, morte quand il avait 4 ans. Il y avait alors les habitants des oasis, sédentaires, et les pasteurs itinérants. Puis une société française ouvre une mine dans la région. Son atelier périclitant, son père est obligé de le fermer et lui aussi contraint d’aller travailler à la mine. Et son fils le voit rentrer le soir, le visage “souillé” par le charbon. Une bonne manière de comprendre que le travail n’est pas seulement cette source de fierté que certains revendiquent : il peut aussi être dégradant et aliéner sa dignité. (et il l’est de plus en plus souvent, surtout quand il ne suffit plus pour simplement vivre)

À l’âge de 5 ans, il quitte son père et le sud pour arriver à Alger, confié à un couple de français, et donc catho, lui qui vient de l’islam. Rejeté par ceux qu’il a quittés, se faisant difficilement accepter dans son nouveau milieu. Il va à l’école française, où on lui explique que ses ancêtres sont gaulois… L’éducation peut aussi être endoctrinement. Puis c’est la guerre d’Algérie, dure réalité pour un amateur de Gandhi… En 1958 il débarque en France. Un pèlerinage pour lui qui en attendait tant… Et une immense déception. (Et encore, ce n’était pas encore l’ère Sarko-Hortefeux-Besson !). Impossible pour lui l’autodidacte de trouver un travail qualifié, il va devenir ouvrier spécialisé. C’est à dire spécialisé en rien, et prêt à tout. Il découvre l’organisation pyramidale de la société, avec son oligarchie, ses grands chefs, ses petits chefs. Et lui, tout en bas de l’échelle. “Au moins, nous n’avions personne à vexer”. Ce système est la résultante logique du système éducatif, cette pépinière des inégalités. On y apprend la compétition. On ferait mieux d’apprendre la complémentarité. Dans ces conditions, comment faire des adultes fraternels ? L’aboutissement de ce système, c’est le monde politique, la technocratie… Nous sommes en plein dans les “30 glorieuses”. La machine productiviste tourne à plein rendement, en utilisant les matières premières du tiers monde (ça n’a pas changé !). Le travail est exalté, divinisé… Travailler, oui, mais pour produire quoi ?

En Algérie, certains mineurs venaient travailler un mois. Puis ne revenaient plus. Ils avaient touché leur salaire, et ne comprenaient pas pourquoi ils reviendraient travailler avant d’avoir épuisé leur pécule. (Pas de risque que ça se reproduise aujourd’hui ! Le libéralisme a résolu le problème : avec son salaire minable, l’ouvrier ne met rien de côté, d’autant moins qu’on a réussi à lui coller quelques crédits sur le dos : il n’a plus le choix !) Pierre Rabhi note que l’itinéraire d’un être humain dans la modernité consiste à être toujours enfermé. À l’école, à l’armée, au boulot. Dans des boîtes. Il doit produire et consommer. Produire, produire, produire. Produire au final du capital financier mal partagé. On a inventé un prix Nobel d’économie (même pas vrai, il n’existe pas !). Mais ce qu’ils appellent “économie” n’est pas de l’économie, c’est du pillage ! On produit, on détruit, on crée des déchets. Et pour produire encore plus, on fait croire à l’être humain qu’il est en pénurie permanente. Dégoûté, il devient ouvrier agricole. Où il retrouve les mêmes excès que dans l’industrie, la terre prostituée, le productivisme, la chimie… En 1961, il décide donc d’acheter une petite ferme, qu’il gérerait avec sa femme, un laboratoire qui lui permettrait de mettre en pratique ses idées. Il en trouve une, en Ardèche. Sans eau, sans électricité, en mauvais état. Il demande au Crédit Agricole 15 000 francs pour lui permettre de s’y installer. Refus catégorique : “on ne veut pas vous aider à vous suicider”. Ils lui proposent une autre ferme, plus grande, et pour laquelle ils accepteraient de lui prêter… 400 000 francs !

Les gens ont du mal à comprendre que l’air pur, le silence, sont des valeurs. Et que le temps, c’est de la vie. Et non de l’argent. C’est même la base de l’aliénation. Pendant des siècles, le temps a eu la même valeur. Bonaparte, tout Napoléon qu’il était, ne pouvait pas se déplacer plus vite qu’Alexandre le Grand. Les choses ont changé avec l’invention du cheval vapeur. Avec pour résultat qu’1 humain sur 5 (dont nous faisons partie) consomme 4/5 des ressources. “La planète est un gisement de ressources qu’il faut piller jusqu’au dernier poisson”. (Et c’est encore pire que ça, puisqu’il faut même les piller de plus en plus vite pour satisfaire la sacro-sainte “croissance”). Tous les pays se sont mis au “développement”. Et la finance mondialisée a remplacé l’économie vernaculaire (locale, pour mes lecteurs moins cultivés !). Pourtant, “on ne vit pas avec des dollars, on vit avec des ressources”. C’est ce que la “crise” nous apprend : on ne mange pas des dollars. À cet égard, le classement des pays par le seul critère du PIB est terrifiant. Contrairement à ce que ce classement prétend, l’Afrique n’est pas pauvre. L’Afrique est au contraire immensément riche de ses ressources. Elle ne devrait souffrir de rien. Et beaucoup de ses habitants sont heureux, avec pas grand chose. Mais on a instauré le lucre et la finance comme référents absolus.

Le PIB par habitant ne veut rien dire quand il est si mal partagé. Pierre Rabhi raconte un anecdote sur sa mère adoptive, grande amatrice de vin de Bourgogne, et qui en commandait une bouteille au restaurant quand elle venait le voir en Ardèche. Il n’aime pas le vin, mais en prenait une gorgée pour trinquer avec elle et lui faire plaisir, et elle buvait le reste de la bouteille. Et elle racontait ensuite “on a bu une bouteille à deux”…
Pierre Rabhi prône désormais la “Sobriété heureuse”, plus facile à faire comprendre que la “Décroissance soutenable”. (Enfin, plus facile… Moins difficile, peut-être. Car dans la société de con-sommation, “décroissance” et “sobriété” sont des notions complètement extraterrestres…) “Nous sommes dans un avoir exorbitant, mais nous n’avons pas nourri notre intériorité”. La crise financière, c’est de la blague, ce n’est qu’un symptôme d’un monde qui va mal. “Nous avons rompu avec tous les fondements de la vie, on nous a confinés dans une société “hors-sol”. On ne devrait pas se poser la question d’être écolo, on devrait l’être naturellement. Nous sommes la nature, nous sommes des mammifères. Et si nous étions si intelligents, le monde ne serait pas ce qu’il est. Pour sortir de la crise, éduquez vos enfants autrement ! Pas facile, puisqu’eux aussi, plus que nous encore, sont éduqués “hors sol” ! On leur rabache “si tu travailles bien, tu auras un boulot” (mon zœil !).

Le système a un mépris du travail manuel (pourtant le plus utile). Il ne devrait pas y avoir de “sexe opposé”, mais un “sexe complémentaire”. Le masculin est outrancier. Il faudrait revenir à la simplicité des choses. Relocaliser l’économie. Pour illustrer la stupidité du système actuel, Pierre Rabhi cite ce fameux accident (peut-être mythique, mais tout à fait plausible) entre 2 camions de tomates, l’un qui les transportait de Hollande vers l’Espagne, et l’autre qui faisait l’inverse. (Sans oublier que désormais il y a de plus en plus de légumes irradiés en provenance de Chine dans l’industrie agroalimentaire occidentale). L’espace rural se désertifie. Les ruraux se précipitent dans les villes (pour y être chômeurs). Plus personne ne produit sa nourriture. L’eau est polluée, les abeilles meurent, on bouffe des OGM. En Afrique, les émeutes de la faim se multiplient. Il faudrait relocaliser ! Faire renaître le petit commerce, la petite industrie. Ceux qui travaillent pour leurs voisins, pas pour l’autre bout du monde.

Les pays du Sud sont en grande souffrance (pour rappel, 1 milliard de gens qui ne mangent pas à leur faim), et nous ne sommes même pas fichus de résoudre ce problème. En Afrique, la tendance est pourtant à manger du riz abominable en provenance de Chine, et de l’assaisonner avec du Ketchup.
Comme Pierre Rabhi l’a démontré en Ardèche puis au Burkhina Faso, l’agro-écologie, ça marche. Produire bio, localement, en respectant la terre : cela crée de l’autonomie. On travaille pour se nourrir (pas pour enrichir des pillards cyniques). On mutualise les savoirs et les savoir-faire. Il faut remettre l’humain et la nature au centre des préoccupations. (Allez raconter ça à Monsanto et à ses supporters de l’UMP)
Au lieu de ça, c’est le modèle de la “croissance infinie”, des “profits illimités” qui domine : c’est un vortex qui aspire tout ! La sobriété, c’est la désaliénation. Un principe positif, une libération. Cela ne doit pas être vécu comme un contrainte. Les multinationales, on ne pourra s’en débarrasser qu’en s’organisant pour ne pas en avoir besoin. (Très bonne théorie que nombre d’entre nous appliquent plus ou moins à titre individuel. Mais force est de constater que globalement, ça ne fonctionne pas).

Depuis Rachel Carson (tiens, la dernière fois que j’en ai entendu parlé, c’était chez un autre écolo-décroissant-humaniste-insurgé : Fabrice Nicolino !), beaucoup de gens ont alerté sur les dangers et les artifices de cette idéologie, mais on tourne en rond sans en sortir. Le Grenelle (à côté, Pelt qui y a participé ne moufte pas), Copenhague, tout ça ne sert à rien. On ne peut changer quoi que ce soit si l’être humain ne change pas. Nous sommes irrationnels. Mais attention : on peut manger bio, se chauffer à l’énergie solaire et exploiter son prochain. Attention aussi à ne pas tomber dans la “dictature écologique”. On a évacué la beauté, on est dans la laideur, et on ne s’en rend même plus compte. Et si la beauté pouvait changer le monde (sans l’Oreal !) Pierre Rabhi raconte à ce sujet une anecdote : à la fin d’une journée où il a coupé du bois en Ardèche avec son voisin, il contemple le coucher de soleil. Il appelle son voisin et lui dit : “regarde comme c’est beau !”. Et l’autre lui répond : “oui, il y a au moins 10 stères !” Compassion, bienveillance, générosité, amour, ces notions sont complètement mises de côté… “Je suis dans l’indignation, et il ne faut pas qu’elle s’éteigne”. On s’épuise à “être contre”. Mais on crée. On démontre qu’on peut faire autrement.

Il y a des oppresseurs, il y a des opprimés. Il ne faut pas s’en prendre aux oppresseurs, mais aux racines de l’oppression : la planète est subordonnée à la vulgarité du lucre, et la politique est totalement pervertie. Le suffrage universel peut même engendrer des dictatures. La politique ne peut pas préparer le futur, puisqu’elle vit au jour le jour. (Quand on voit Sarkozy souhaiter les subprimes et la construction dans les zones inondables , on se dit en effet que le futur l’intéresse peu !) Quant à l’écologie, c’est un machin subsidiaire que la droite a récupérée par des Grenelle, des machines et des trucs : je n’y crois pas. Allez, le mot de la fin : “Je n’ai pas confiance dans l’humain. J’ai confiance dans l’humain éclairé”. (Ouais, sauf que l’on fait tout pour nous éteindre la lumière…)

Puis Jean-Marie Pelt fait un petit blabla, que je n’ai plus aucune envie de détailler. Enfin, quelques (rares) questions dans la salle. Daniel Béguin arrive à prendre la parole, comme à toutes les conférences auxquelles il assiste. Il tente de défendre les politiques bien malmenés ce soir. Oui, il y a sûrement des politiciens moins pires que d’autre. (Mais le système est ainsi fait que ce sont souvent les pires qui gagnent…) Un spectateur réagit à la notion de prédation et d’oppression, qui serait selon lui naturelle, puisqu’elle existe chez les animaux. Par exemple, le lion est un prédateur pour l’antilope. Pierre Rabhi lui répond que certes le lion tue l’antilope pour la manger, mais qu’il ne fait pas de stock d’antilopes, de banques d’antilopes et n’essaie pas d’en vendre à ses congénères… (Comme je suppose la plupart des spectateurs de cette conférence, je suis ressorti charmé. Pierre Rabhi est de toute évidence un Grand Monsieur, un sage. Le problème est double : d’abord Pierre Rabhi, contrairement à Sarkozy, ne passe pas à la télé, et n’existe donc pas pour l’électeur de base. Le second c’est que le monde dont il nous parle n’existe pas ! Il pose des principes philosophiques, basés sur le constat d’échec et même de catastrophe du système dominant qui est basé sur une ridiculement impossible “croissance infinie”, qui détruira l’humanité avant qu’on se rende compte de l’erreur.

Pierre Rabhi souhaite l’être humain éclairé : il est en fait ébloui, par une société de con-sommation où la pub est reine. Malgré la réussite de cette soirée, matérialisée par une affluence record pour une réunion militante locale, comment faire pour casser la logique de la croissance et du productivisme ? La “sobriété heureuse”, ça devrait être aussi facile et attirant que “travailler plus pour gagner plus”, non ? D’autant que les faits ont montré ce qu’il en était de la deuxième proposition… Sans faire une thèse en maths, n’importe quelle andouille devrait être capable de comprendre que l’infini n’existe pas, que cette croissance s’arrêtera forcément un jour comme un feu s’arrête faute de combustible, et que ce jour est proche, vu l’état pitoyable des ressources naturelles pillées dans les pays du Sud. Heureusement, car les dégâts humains et environnementaux sont immenses.

Cette semaine, la journaliste Isabelle Giordano recevait Paul Ariès sur France Inter. Celui-ci, avec l’éloquence et l’enthousiasme qu’on lui connaît, vantait naturellement les mérites de la sobriété. Giordano, qui n’a pas même l’excuse d’être une bécasse inculte puisqu’elle a fait Sciences Po, lui répond : “Je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’abondance n’est qu’illusion…” Le problème, c’est que cette incompréhension est partagée par au moins 95 % de la population et que Pierre Rabhi n’a pas donné la moindre piste pour en venir à bout. Seuls les faits lui donneront raison, mais ce sera certainement trop tard.)

Le site du mouvement de Pierre Rabhi : Colibris
Son livre le plus connu : Du Sahara aux Cévennes”, en vente dans toutes les bonnes crèmeries)

superno.com


Commentaires

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Pierre Rabhi : 52 kg de finesse dans un monde de brutes
mercredi 27 avril 2011 à 14h01 - par  Patrick Mignard

C’est parce qu’il y a des gens comme lui, que j’ai encore envie de me battre.

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