Le vigneron, le vendangeur et l’inspecteur du travail

lundi 3 octobre 2005
par  Patrick Mignard
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A ne pas y regarder de trop près ça pourrait être une fable. Hélas non, c’est un exemple affligeant de ce que peut produire, en terme de comportement, le salariat. Système malsain, inégalitaire et qui détruit ce qu’il y a de sain dans l’activité humaine.

L’histoire commence par une claire matinée de septembre dans le bordelais, mais on peut aussi la situer dans n’importe quel vignoble, verger,... bref n’importe quel lieu de travail...

IL ETAIT UNE FOIS...

... un vigneron particulièrement respectueux, par éthique et conviction politique, de la législation du travail. Convaincu que « l’on ne fait pas la fête avec une machine » il s’obstinait, sous l’œil goguenard de ses voisins, à faire ramasser son raisin par des saisonniers qui venaient d’un peu partout passer quelques jours dans ses vignes. Quelques amis venaient aussi, bénévolement bien entendu, donner un « coup de main » et partager les joies et les peines du petit groupe.

Les vendanges se déroulent normalement quand... survient un inspecteur du travail. Loin d’être accueilli à coup de fusil il est au contraire traité avec tout le respect du à un défenseur des droits sociaux et des conditions de travail. Il demande bien évidemment l’état des « contrats d’embauche » des présent-e-s. Tous sont en règles concernant les saisonniers.

Le compte pourtant n’y est pas puisqu’il y a plus de vendangeurs que d’ « embauchés ». Les amis du vigneron n’ont bien entendu pas de contrat de travail.

Mettons-nous à la place de l’inspecteur du travail qui débarque dans la propriété sans connaître personne. Qu’est-ce, en effet, qu’ « un ami du vigneron qui vient lui donner un coup de main » ? Légalement ça n’existe pas. L’inspecteur du travail, garant des protections du salarié, de part sa fonction, ne connaît pas ce genre de « statut »... il voit travailler une personne sans statut légal de travail. Or, tout « employeur » qui fait travailler un individu « hors contrat » est en infraction.

A partir de ce moment-là deux scénarios sont possibles :

- soit l’inspecteur du travail ne veut rien entendre et en reste strictement à ce qu’il observe... et verbalise.
- soit il se range à ce que lui dit le vigneron sur l’ « embauche de ses amis ».

Peut-on lui reprocher la première attitude ? Certainement pas, en effet n’est-il pas en face d’une action concertée entre « salariés » et employeurs pour détourner la loi ? On peut en effet imaginer une exploitation où toutes celles et tous ceux qui travaillent ne sont que des « amis ». L’inspecteur du travail peut-il faire le tri entre la vérité et le camouflage ? Certes pas.

Peut-on lui reprocher la seconde attitude ? Pas plus que la première. Il essaye simplement de faire la part des choses entre les relations de travail et les relations amicales.

Mais finalement toutes les deux sont ambiguës : l’une du fait de son systématisme, l’autre du fait des risques de laxisme.

Alors ?

Il y a là un problème grave qui renvoie au statut du travail dans notre société.

TRAVAIL SALARIE / TRAVAIL SOLIDAIRE

La législation du travail, dont les inspecteurs sont les garants, est incontestablement un acquis pour les salariés et elle les protège contre les abus des employeurs. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le MEDEF souhaite une déréglementation du marche du travail, voire la suppression du code du travail.

Pourtant, cette législation protectrice est aussi une protection socialement castratrice, en effet elle garantie des conditions « acceptables » pour le salarié, mais en même temps elle condamne toute activité humaine au rapport salarial. En principe il n’est en effet pas possible de concevoir autrement que dans le statut salarial la moindre activité humaine... toute autre démarche, et quelle qu’en soit la motivation, fait du travail, un travail clandestin, donc illégal... en dehors de la norme socialement admise.

Le non respect des principes du rapport salarial, et de toute la législation qui l’accompagne, jette la suspicion sur toute autre nature de l’activité humaine. Le souci de protection, tout à fait légitime, et humainement acceptable, des salariés, devient de fait un boulet pour l’établissement d’autres rapports humains dans le travail. L’échange gratuit, la solidarité, l’expression de la sympathie, de l’amitié, de la convivialité sont ainsi bannies par la prédominance du rapport salarial... Ce qui explique le mauvais œil avec lequel la législation du travail observe le développement des SEL (Système d’Echange Locaux) et autres structures alternatives.

Ce qu’il y a de plus pervers dans ce rapport, c’est que ce sont non seulement les bénéficiaires, les employeurs qui s’enrichissent grâce à lui, qui veulent absolument le maintenir (débarrassé de toute la législation qui les gène), mais ce sont aussi les salariés pour qui il est le moyen de vivre, et toute la législation qui l’accompagne et le verrouille, un moyen de protection contre l’arbitraire patronal.

Une telle situation montre, s’il en était besoin, le caractère totalisant et totalitaire du rapport dominant dans notre société, le rapport salarial. (voir l’article « LE TOTALITARISME MARCHAND »).

Changer de rapports sociaux, faire qu’ « un autre monde soit possible », ce n’est pas renforcer ce rapport, mais le dépasser, faire en sorte que la relation de travail soit autre.

LE DEPASSEMENT NECESSAIRE DU RAPPORT SALARIAL

Pour les forces politiques réformatrices et conservatrices, la nature du rapport salarial ne pose aucun problème : elles l’acceptent. Reste à discuter, en fonction des opportunités de la valorisation du capital le degré de législation à appliquer... C’est l’essentiel de la « controverse » entre la Droite et la Gauche. C’est ce débat qui tient aujourd’hui le haut de l’affiche politique pour le plus grand bénéfice des intérêts du capital... et qui aboutira inéluctablement à une liquidation des garanties sociales.

Le vrai débat et la vraie pratique se situent ailleurs, dans l’établissement de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles relations sociales, de nouveaux rapports de production qui ne seront plus fondés sur le travail salarié. Or, de ce combat, aucune organisation politique ayant « pignon sur rue » n’en parle. Pourtant, loin des médias et des paillettes de la politique, des expériences ont lieu, des pratiques s’installent, parfaitement ignorées des « vedettes de la politique » et/ou de celles qui sont en passe de le devenir.

Attention. Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner tout combat pour la défense des avantages sociaux, mais cela veut dire que le combat essentiel, celui qui « fera le changement » se situe dans une pratique sociale nouvelle. Cantonner le combat, comme le fait la gauche, uniquement dans la défense des acquis, c’est reconnaître à l’avance que tout changement est impossible, et que tout se passe et se passera dans le cadre du salariat... la soupe sera la même, seuls quelques ingrédients seront changés.

A force d’axer toute l’action sur la défense des acquis, défense tout à fait légitime, on fini par oublier complètement le combat principal qui est de changer les rapports sociaux de notre société.

On est loin des vendanges, pourtant cet exemple nous montre comment le rapport salarial nous détermine socialement et inconsciemment, comment il verrouille toute possibilité de changement, comment, si nous n’y prenons pas garde, on se laisse dominer par un rapport qui ne nous veut pas du bien et nous instrumentalise, comment la pratique politique actuelle est un véritable caricature d’action citoyenne et est parfaitement soumise et ce, jusque dans notre inconscient, aux lois du capital.

Cette scène s’est-elle réellement passée. Franchement non, pas là où je faisais les vendanges... mais que se serait-il passé si... On en a discuté... ce qui a inspiré ce texte.

Quant au vin lui, il sera bon... vous pouvez y aller.

Patrick MIGNARD


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HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info