Non, rein de rein !

dimanche 18 septembre 2011
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Par Bernard Thomas


Le pire, si votre état de santé nécessite une greffe d’organe, serait d’être né au Canada. Lois tatillonnes et rétrogrades s’amoncellent, si bien qu’il vous faudra attendre dix ans en moyenne pour trouver le rein ou le foie dont dépend votre survie. Un patient, là-bas, meurt tous les trois jours d’une attente trop longue.

À l’autre bout de la planète, l’Inde. La cinéaste Rama Rau, originaire de ce pays mais qui a été élevée au Canada, nous entraîne dans des allers et retours haletants entre un bidonville des faubourgs de Madras habité par des pêcheurs ruinés par le tsunami et une famille de l’Ontario en quête d’un rein (Reportage Arte le 13/09) : trois générations de femmes seules, dont une jeune grand-mère et une adolescente, aux joues piquées de perles provocatrices, qui subsistent douloureusement au rythme des quatre dialyses par jour de la maman, à bout de souffle.

Puis nous plongeons chez les pauvres des pauvres, dont les portes s’ouvrent sur d’atroces secrets. Dans le golfe du Bengale, « avant 2004, on allait au marché vendre son poisson qu’on découpait », dit un ancien pêcheur réduit au chômage. « Aujourd’hui, c’est notre corps qu’on découpe et qu’on vend ». Au point que le bidonville a été rebaptisé « Kidney Village », le « village des reins ». Il existe des familles où pas une femme n’a pu échapper à l’amputation pour payer ses dettes.

Hama, qui a la trentaine, a donné l’exemple il y a deux ans pour payer les siennes. Son mari venait de se suicider à cause de ces insolubles problèmes de fric. Elle espérait, après ce sacrifice, avoir à jamais la paix. Elle n’est pas revenue de sa déception. Cette livre de chair a bien coûté 85 000 dollars à l’Allemande qui l’a achetée. À elle, il est resté 2 000 dollars. L’essentiel a été consacré à payer le chirurgien, l’hôpital, les intermédiaires, les trafiquants.

Car, bien entendu, vendre un organe est interdit en Inde comme dans toute démocratie évoluée. Mais on tourne la loi. Les envoyés de l’État qui siègent à la commission de contrôle avant toute opération touchent leur pourcentage. Nous rencontrons l’un des médecins chefs par les mains duquel tout passe. « Je suis devenu une sorte de symbole des greffes », dit paisiblement le docteur Reddy. « J’ai été formé au Royaume-Uni. Un jour, j’ai reçu une patiente : "Quel péché ai-je commis", m’a-t-elle dit, "pour que tu m’empêches de continuer de vivre ?" Ça a commencé comme ça. J’ai opéré plus de 2 500 patients. On m’a traité de marchand de chair humaine. Mais tout ce que je fais est en règle. Alors, où est le problème ? »

Hama, qui vit avec sa mère, elle-même jadis donneuse, vend quelques fleurs de camomille et de jasmin dans les rues. Pour compléter ses revenus, elle sert aussi d’intermédiaire à 150 dollars. Quand sa sœur de 27 ans vient la supplier d’intervenir en sa faveur, elle lui consent un rabais sur sa commission. Ce sont elles que nos Canadiennes vont rencontrer, rongées par les scrupules. Elles verront aussi le bon docteur. Un voyage instructif à la suite duquel leur sens moral leur interdira d’avoir recours au trafic. Mais le marché ne fait que prospérer, grâce à la demande.

Le Canard Enchaîné N° 4742 du 14 septembre 2011


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