Note de lecture. "Un troussage de domestique" (*)

mercredi 21 septembre 2011
par  René HAMM
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En lançant, le lundi 16 mai, sur les ondes de France Culture, que le commerce charnel auquel s’était adonné son ami, l’avant-veille, dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan, s’apparenterait à un très banal « troussage de domestique », Jean-François Kahn n’imaginait pas que sa stupide jactance cristalliserait l’essentiel des griefs en riposte aux commentaires, aussi dégoulinants de déférence qu’éhontés, assénés par les lobbyistes strauss-kahniens.


Christine Delphy a coordonné cet opuscule collectif en y incluant vingt-trois textes rédigés par des militantes féministes dans les semaines qui suivirent le début de l’instruction. La totalité des contributions date d’avant le bouclage de la procédure judiciaire, conclue, le 23 août, par le non-lieu qu’a prononcé le juge Michael Obus en conformité avec la requête du procureur new-yorkais Cyrus Vance Junior. [1] Certaines ont fait l’objet d’une publication dans la presse ou sur un portail du web. Aucun article n’émet une opinion tranchée sur l’issue susvisée, mais la tonalité générale ne laisse planer aucun doute sur l’évaluation des incriminations pesant sur l’ancien maire de Sarcelles. Le sujet du livre : le décryptage, la dénonciation, des réactions, symptomatiques, de nos "élites" à la confrontation d’un de ses membres éminents au système judiciaire américain. La directrice de la collection « Nouvelles questions féministes » auprès de Syllepse insiste sur « la permanence du sexisme, d’une misogynie vivace » au sein de la société française que parcourt même une véritable « haine des femmes », jusque dans « nos contes populaires, nos chansons, notre culture ». La prégnance de ces abjects ressentiments expliquerait-elle la recrudescence des viols dont moins de 3 % entraînent la condamnation des auteurs ? Pour elle, « pas de compromis, ni réconciliation entre les victimes » et les individus qui « nient, minimisent, excusent » ce type de crime.

Clémentine Autain, directrice du mensuel « Regards », jauge que « la sidération » suscitée par l’arrestation, le samedi 14 mai dernier, dans l’avion en partance pour la France, d’un maître du monde qui s’apprêtait à rencontrer Angela Merkel, la chancelière allemande, a révélé, sans fard, « notre imaginaire social sur la sexualité et le pouvoir ».

Sabine Lambert, étudiante en sociologie à l’Université de Poitiers, pointe la criante différence d’appréciation entre des faits similaires, forcément avérés, puisque perpétrés par d’affreux barbares sévissant dans des banlieues, et l’incrédulité quant à la simple possibilité qu’un homme de cette stature et d’une telle notoriété ait commis le gravissime forfait qui lui a valu une spectaculaire inculpation.

Sylvie Tissot, maîtresse de conférences en Sciences sociales à l’Université de Strasbourg, s’est penchée sur la manière dont quelques médias avaient traité la furtive relation, en janvier 2008, entre DSK et Piroska Nagy, la responsable du département « Afrique » au FMI, mariée à l’économiste argentin Mario Blejer. La plupart des journaux, revues, chaînes de télévision et radios avaient plutôt avalisé la thèse de « l’imprudence », énoncée par le directeur général de l’organisation, que ses pairs avaient gobée. Pourtant, la Hongroise avait affirmé que son supérieur hiérarchique avait usé de sa position pour l’approcher intimement.

Sophie Courval évoque « la figure de l’épouse idéale, dévouée, modèle, jusqu’à la nausée, de la femme parfaite » ainsi que les dégâts générés par l’ancienne présentatrice de « 7 sur 7 » (TF1) pour la cause féministe. Anne Sinclair voue ostensiblement à son époux un soutien indéfectible. Celle qui ambitionnait d’investir, après le 6 mai 2012, le Palais de l’Elysée, a toujours aimé se profiler comme une icône de « l’émancipation ». Aujourd’hui, à travers les risibles péroraisons de ses fans qui se prosternent devant son « admirable dignité » et son « courage », la richissime héritière passe pour une « Mater Dolorosa », « meurtrie », « dévastée », « prête à se sacrifier ». Jusqu’à quand ?… La journaliste précitée appréhende le duo Strauss-Kahn/Sinclair comme très archétypique du « couple bourgeois » : l’homme assouvirait, surtout par le biais d’aventures extraconjugales, tous ses désirs, alors que sa conjointe, évoluant dans un registre beaucoup plus « émotionnel », accepterait avec mansuétude les incartades adultérines de son partenaire. C’est oublier un peu vite que bien des délaissées souffrent de cet état et n’acceptent pas indéfiniment de se soumettre aux conventions de leur milieu (« surtout pas de scandale » !) lesquelles ont d’ailleurs tendance à s’estomper. Quels secret contentement, « compensations », impriment au visage de l’ex-future première dame de France cet éternel sourire qui ressemblerait presque à une irradiation de bonheur ? Ou alors, ne s’agit-il que d’une mimique, pour faire joli dans le… tableau !… À mes yeux, ce duo, à propos duquel je m’interroge quant au substrat qui sédimente son union, se retrouve, par la force des choses (les addictions compulsives du mâle !), condamné à entretenir, en particulier via la presse people ou les apparitions dans le champ des caméras, la fiction, peu plausible, d’un amour aussi vivace « qu’au premier jour ». [2]

La traductrice Najate Zouggari, rédactrice au sein du mensuel marseillais « CQFD », [3]. fustige le « relativisme moral » des dominants « qui modulent leur compassion et leur sens prétendument universel de la justice en fonction de la classe » ainsi que « de l’appartenance religieuse et raciale des individus impliqués ». Comment taire son écœurement face à la disproportion abyssale entre les partis pris sans nuances en faveur du « brillant spécialiste de la finance », « incapable de la moindre violence », y compris de la part d’innombrables « journalistes » (?!?), censé(e)s afficher une stricte neutralité, et les a priori d’emblée soupçonneux envers Nafissatou Diallo, l’employée de l’hôtel dont nul(le), sous nos latitudes, n’avait jamais entendu parler. Ces discours insidieux, martelés en boucle, légitiment les privilèges, suggérés subliminalement comme intangibles, des nantis. Comment donc, une jeune femme de couleur, immigrée, de condition modeste, illettrée, ose pousser l’outrecuidance à accuser d’un acte si épouvantable un blanc, respectable, fortuné, un des décideurs-phares de la planète dont la pertinence analytique compte sur la scène internationale !…

L’historienne et essayiste Natacha Henry développe « le paternalisme lubrique », un concept de son cru visant un comportement que d’aucuns rattachent, à tort, aux us et coutumes du « French lover » : « l’homme signifiant aux femmes qu’il les tient pour plus bas que soi tout en faisant semblant de leur rendre un galant hommage ». Beaucoup parmi celles qui ont approché cet individu bouffi de morgue et d’arrogance sont frappées d’une sorte de malédiction. Alors qu’elles n’envisageaient nullement d’engager un quelconque "échange de fluides" [4] avec lui, elles furent confrontées à une situation à laquelle elles ne s’attendaient pas. Pour certaines comme Nafissatou Diallo et Tristane Banon, la mise en danger endurée bouleverse gravement leur existence. "Double peine" : les assauts du prédateur, puis le déni de justice. Que deviendra la trentenaire d’origine guinéenne qui, pénétrant dans une chambre pour la nettoyer, n’escomptait pas qu’un bipède surgisse de la salle de bain et lui saute dessus pour la contraindre à un acte qui lui répugnerait ? J’eusse été très étonné que "l’invité" de Claire Chazal, hier soir, sur TF1, confesse un rapport non consenti. Ayant uniquement concédé "une faute morale", il a tenté d’instiller dans le cortex des gogos que ce samedi-là, entre 12H06 et midi treize, une employée de l’hôtel aurait spontanément, transportée par un désir impétueux, frénétique, irrépressible, accepté de se donner à l’occupant des lieux. "Je ne crois pas une seconde" (je singe la richissime héritière, si "exceptionnelle", sans qui "le plus grand des privatiseurs" [5] sous l’ère Jospin n’aurait pas résisté à ces terribles épreuves. Pfff ! ) en cette version. Tributaire de son job, Nafissatou Diallo aurait de surcroît bravé le risque de s’attirer des ennuis auprès de ses supérieurs en couchant (je schématise !) avec un client ?...

Ne pas saisir l’occasion, chez nous et ailleurs [6], pour poser des questions de prime importance, reviendrait à considérer le harcèlement et l’agression sexuels comme de la "bagatelle", à les ravaler au rang "d’une banale histoire de cul", d’un "quickie" qui aurait un peu mal tourné. Le fan-club de l’éjaculateur précoce ne s’est pas gêné pour minimiser ignominieusement les faits (après les avoir niés au préalable), jeter le discrédit sur l’infortunée, osant même railler le physique de celle-ci. Les mecs de cette vile engeance, qui n’imaginent pas que l’on puisse leur refuser quoi que ce soit, se croient intouchables et bénéficiaires, à vie, de l’immunité, de l’impunité les plus absolues. Je sais gré aux femmes (dont Audrey Pulvar) qui ont participé à la confection de l’ouvrage que je présente en ces colonnes, à Olivia Cattan, Caroline de Haas, Anne Mansouret... d’avoir affirmé haut et à fort qu’il est plus que temps de mettre le holà.

Un des éventuels dommages collatéraux occasionnés par l’attitude redondante du noceur du 13, place des Vosges vis-à-vis de celles qui ont subi à leur corps défendant ses avances : une certaine dépréciation des « jeux de séduction ». Combien de dames, de jeunes filles, ne verront-elles plus désormais en celui qui leur témoigne son intérêt, déclare sa flamme, qu’un dragueur des plus pervers ou un maniaque uniquement mû par la satisfaction immédiate d’impérieuses pulsions ?
Conservant un brin d’optimisme, je partage la revendication de Natacha Henry sur « l’extraordinaire modernité de l’égalité des sexes » qui tend à « construire un monde juste », une prétention complètement étrangère à la coterie des zélateur(trice)s, obligé(e)s, vassaux(les) du priape sexagénaire.

Mona Chollet dresse un parallèle entre cette affaire et le cas Polanski. Les preux supporters des célébrités sur la sellette ont diffusé l’idée fallacieuse que le statut social de celles-ci les absoudrait des abominations qu’on leur impute. La collaboratrice du « Monde diplomatique » a raison de noter que Bernard-Henri Lévy a étalé une virulence identique pour disculper son voisin à Marrakech, et le réalisateur du « Bal des vampires ». Le « philosophe » (?!?) en treillis estime ainsi tenir avec brio son rang « d’intellectuel engagé », alors que depuis près de trente-sept ans, il enquille impostures, esbroufes, contre-vérités [7], non sans pratiquer l’indignation à géométrie incroyablement variable…

Les autres contributions, que je n’ai pas mentionnées ici, méritent également qu’on s’y attarde.

(*) Éditions Syllepse à Paris, juillet 2011, 184 pages, 7 euros

René HAMM
Bischoffsheim (Bas-Rhin)
Le 19 septembre 2011


[1Le district attorney avait estimé ne pas pouvoir, « au-delà du doute raisonnable », obtenir l’unanimité d’un jury sur la base des accusations initiales. Son revirement repose sur un autre motif, prosaïquement politicien : il briguera en 2013 le renouvellement de son mandat. Ayant essuyé, le 26 mai, un revers retentissant dans une autre affaire de viol (deux policiers en patrouille, Franklin Mata et Kenneth Moreno, auraient abusé, en décembre 2008, d’une jeune femme ivre. Faute d’éléments probants, par exemple, des traces d’ADN, ils ont bénéficié de l’acquittement), il a préféré renoncer à l’instruction d’un dossier trop délicat après qu’il eut consigné des mensonges proférés par Nafissatou Diallo en d’autres occurrences. Qu’il ait ainsi cherché à circonscrire le risque de s’exposer au grief d’acharnement contre le ressortissant français et de dilapidation des fonds publics suffira-t-il à s’agréger les suffrages d’une majorité de concitoyen(-ne)s ? Ainsi, pour jouir de la moindre chance d’obtenir gain de cause devant un tribunal, aux States, une femme ayant subi une agression à caractère sexuel se doit d’exhiber un curriculum vitae sans aucune zone d’ombre. Exige-t-on un comportement irréprochable en toutes circonstances de la part d’un accusé ? Malheureusement, non

[2Après la divulgation de la brève « période magyare » de son mari, Anne Sinclair avait affirmé cela. Bavasserie et monstrance ! Le vulgum pecus, destinataire du message, ignore évidemment l’intensité des sentiments originaires.

[3« Ce qu’il faut dire, détruire, développer »

[4Woody Allen dans "Crimes and misdemeanors" ("Crimes et délits"), long-métrage sorti en France, le 21 février 1990

[5L’hebdomadaire "Les Échos" du 3 novembre 1999

[6J’ai émis quelques commentaires dans la "Badische Zeitung" (Fribourg-en-Brisgau) du 3 et la "Süddeutsche Zeitung (Munich) du 7 septembre

[7Cf. mon long texte daté du 1er août 2006, « Bernard-Henri Lévy, satrape cupide et maître à tancer falsificateur », disponible sur plusieurs sites et blogs


Commentaires

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Note de lecture. "Un troussage de domestique" (*)
samedi 24 septembre 2011 à 13h48 - par  Pandore

Que celui qui n’ a jamais pêché lui jette la première pierre" Mon Dieu que les hommes sont faux jetons
Maintenant on attaque Anne Sinclair
Moi je suis mère de famille et je n’ai jamais accès , ni envie de participer aux agapes des amateurs de Histoire "O" ou de "Éros Thanatos" , mais en allant à une exposition des auteurs célèbres à notre époque "André Gide " henry Miller "
Elsa Triolet" jean D’hôte "etc etc à notre époque je fus surprise de découvrir la page d’annonce du livre
La jouissance et l’extase"
Elle avait gagné un savoir diabolique, une maîtrise étonnante et les jeux de l’amour lui plaisaient tous
Henry ne redoutait plus de s’enfoncer dans sa gorge hospitalière ?
Lui même la bouffait à pleine bouche comme une tranche de pastèque et "elle" lui tenait la tête à deux mains
J’écoutais françois Morel un sanglot dans la voix plaidais contre DSK""pourquoi gardez vous le sourire Anne Sinclair ??,
pourquoi ?? parce que toutes les femmes ne sont pas ne sont pas comme cette femme citée précédemment, et que comme beaucoup les hommes vont "Chercher fortune à l’ombre du "chat noir et au clair de la lune à Montmartre le soir " ou "ailleurs ?, je n’ai pas eu le temps de lire l’auteur de ce livre mais je reviendrai lundi pour terminer cette page du livre

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samedi 24 septembre 2011 à 21h12 - par  René HAMM

Bonsoir Pandore,

Je trouve vos propos quelque peu abscons. Désirant en appréhender la substantifique moelle, je souhaiterais ouvrir la "boîte" de vos pensées.
La seule chose que j’aie pigée, c’est que vous avez tenté d’aborder la thématique du plaisir charnel, qui me titille également, mais que je considère totalement absente des "affaires Strauss-Kahn", en particulier celles impliquant, à leur corps défendant, Tristane Banon et Nafissatou Diallo. "La jouissance et l’extase" est un essai de Françoise Rey (Calmann-Lévy, janvier 2001, 295 pages, 16,80 euros ou en poche, mars 2002, 281 pages, 5,50 €) sur la passion entre Anaïs Nin et Henry Miller. Vous en citez quelques phrases, dont une évoquant le "chat noir". Sachez qu’à Strasbourg il existe un club échangiste à cette enseigne. Des personnes très sérieuses comme Christophe Deloire et Christophe Dubois (1) ont révélé que Dominique Strauss-Kahn fréquente régulièrement un établissement de ce type situé dans le 1er arrondissement à Paris, "La Chandelle". Anne Sinclair l’y accompagnerait de temps à autre. Pour tenir la... chandelle ou participer activement aux ébats ? Je ne condamne évidemment pas les partouzes entre personnes consentantes, mais exècre les pseudo-libertin(-e)s, faux-culs, qui n’assument pas leurs penchants, alors qu’ils contribuent largement à l’étalage de leur "vie privée" sur la place publique.
Je ne juge pas incongru de s’interroger sur le sourire qu’arbore l’épouse du noceur pulsionnel. Hier matin, sur France Inter, François Morel a évoqué cette énigme. De quel "bois" est constituée une femme que les cocufiages récurrents de son mari, de surcroît le plus souvent dans des conditions peu ragoûtantes, ne plongent pas dans des affres d’humiliation ? Ne pas en apprendre, pour l’instant, davantage sur le "pacte" (tacite) qui semble lier les conjoints du 13 place des Vosges ne m’empêche pas de m’endormir sereinement dans les bras de Morphée !
Si vous explicitiez le sens de votre intervention en réaction à ma note de lecture, je n’écarte pas l’éventualité que nous nous adonnions à un échange (purement intellectuel, cela s’entend !) intéressant, voire emballant.
Conviviales salutations,

René HAMM

(1) Dans "Sexus politicus", paru chez Albin Michel en août 2006, 390 pages, 20,90 €.

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