Marzouki : "L’esprit colonial, c’est fini"

lundi 19 décembre 2011
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Interview par Alexandre Duyck, envoyé spécial à Tunis

Le nouveau président de la République tunisienne, Moncef Marzouki, fustige la condescendance française envers son pays. Il y a moins d’un an, il était encore l’un des principaux opposants au régime. Après des années d’exil en France, Moncef Marzouki, 66 ans, est devenu lundi président de la République tunisienne. Avant-hier, dans le bureau occupé durant vingt-trois ans par Ben Ali, au cœur du sublime palais de Carthage, le nouveau chef de l’État, qui refuse toujours de porter la cravate, a reçu le JDD. À l’aube du premier anniversaire de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid.

Le 18 janvier, vous rentriez d’exil, ce lundi 12 décembre, vous êtes devenu président de la République. Racontez-nous ces deux journées…


Elles font partie, avec la naissance de mes deux filles, des plus beaux jours de ma vie. À partir de 2004, j’ai tenté à trois reprises de rentrer en Tunisie. À chaque fois, on m’a empêché de respirer, on m’a mené une vie de chien. Le 18 janvier, cela faisait cinq ans que je n’étais pas revenu. Ce fut comme un rêve auquel j’avais fini par ne plus croire. J’ai dû me pincer pour y croire. Je savais que le régime de Ben Ali, qui s’était mis à dos toutes les couches sociales de la population, des islamistes aux militants des Droits de l’Homme et aux intellectuels, allait s’écrouler un jour, mais pas si vite. En réalité, Ben Ali avait accumulé autour de ce palais tant de bois mort qu’il a suffi d’une étincelle, venue de Sidi Bouzid, pour mettre fin à ce régime odieux. Une bande de malfrats gouvernait la Tunisie. Imaginez des mafieux de la Côte d’Azur ou Mesrine à l’Élysée : c’était ça, la Tunisie de Ben Ali, que les grandes puissances présentaient comme le sauveur de la démocratie…

Les grandes puissances, à commencer par la France. Vous dites, au sujet de la France, que les bras vous en tombent. Pourquoi ?

J’ai très peu apprécié des considérations culturalistes, pour ne pas dire racistes, formulées à Paris par certains, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, qui se demande si l’Occident doit exporter sa démocratie. Comme si la démocratie était propre aux pays occidentaux. Je suis francophone et francophile, je serai un pont entre la France et la Tunisie, nous travaillerons cordialement mais je constate que les Français sont souvent ceux qui comprennent le moins le monde arabe, alors que ce devrait être le contraire. Les Français sont prisonniers d’une doxa au sujet de l’islam.

Vous réclamez que la Tunisie soit considérée par la France autrement que comme un "client" pour ses entreprises…

Oui, ça, c’est fini. Je ne suis pas comme Ben Ali, je suis un président légitime, je tire ma force du peuple. Je n’ai pas besoin d’aller chercher ma légitimité à l’étranger. Tous les régimes dictatoriaux du monde arabe avaient besoin de la légitimation du monde occidental pour exister. Ne serait-ce que parce qu’ils avaient planqué leur fric là-bas. Moi, je n’ai aucun compte en Suisse ou en France. Je suis désormais le président indépendant d’un pays indépendant. L’esprit colonial, c’est terminé. La révolution de janvier 2011 nous a donné la démocratie, la République et finalement l’indépendance.

Quel président serez-vous ?

Je serai moi-même. Ce palais a été durant des décennies une forteresse, il deviendra une maison de verre ouverte à tout le monde. J’incarnerai la transparence. Ce palais, sous Ben Ali, était le temple de la corruption. Il était le plus grand commissariat du pays, il deviendra le domaine des Droits de l’Homme. J’ai décidé que tous les autres palais de Ben Ali seront vendus. Je racle les fonds de tiroir pour soigner les blessés de la révolution. Les gens me préviennent : "Attention, la fonction va te transformer." J’ai la prétention de penser que c’est moi qui vais transformer cette fonction.

Qu’est-ce qui rapproche Moncef Marzouki, ancien défenseur de la laïcité et des Droits de l’Homme, de Rached Ghannouchi, homme fort du parti islamiste Ennahda, vainqueur des dernières élections ?

Nous avons une histoire commune : nous sommes deux enfants pauvres du Sud, deux anciennes victimes de Bourguiba puis de Ben Ali, deux anciens exilés. Je prétends que j’ai aidé à rapprocher les islamistes de la démocratie et des Droits de l’Homme ; eux m’ont influencé en me persuadant que vous ne pouvez pas réformer ce pays sans prendre en considération la religion et l’histoire. Mais pour les idées, je reste pétri par la culture rationaliste occidentale, celle des Lumières ; eux davantage par la culture traditionaliste religieuse. Je ferai aussi de mon bureau un observatoire de toutes les violations des Droits de l’homme et de la femme. Ce contrat de gouvernement que nous avons rédigé est un bon contrat. Pour la première fois, les islamistes acceptent la démocratie et les Droits de l’homme. Les craintes à l’égard d’Ennahda sont absurdes. Ceux qui crient au loup sont soit de mauvaise foi, soit des ignorants.

Beaucoup craignent pourtant qu’à court terme, rien ne puisse résister à Ennahda…

Le temps montrera à quel point l’approche des Occidentaux est absurde. Notre société recèle une partie conservatrice et une autre moderne. L’expression politique du conservatisme, c’est l’islamisme. Vous avez des partis démocrates-chrétiens en Europe, nous avons un parti démocrate islamiste. Prétendre que nous avons vendu notre âme au diable en nous alliant aux islamistes relève du fantasme.

Les heurts à l’université de Tunis il y a deux semaines autour du port du niqab à l’intérieur de l’établissement, est-ce un fantasme ?

Encore un mauvais exemple français. Il y a 300.000 étudiants en Tunisie, dont la moitié de filles. Sur ces 150.000 étudiantes, il y a peut-être 20 % de jeunes voilées dont une, une seule, qui veut porter le niqab. On fait toute une histoire pour une étudiante. Il y a 700.000 chômeurs dans ce pays. Comment pouvons-nous nous focaliser sur autre chose que la lutte contre le chômage ? Cette histoire de niqab relève de la liberté individuelle de chacune. Qu’on en finisse et qu’on parle de sujets importants. Celui-ci est tout à fait marginal, il n’existe pas pour moi. Il ne m’intéresse même pas.

lejdd.fr

Un témoignage inédit de Moncef Marzouki datant de mai 2010

« J’ai deux techniques pour rester positif psychologiquement. La première, c’est que je me dis que le temps géologique n’est pas le temps des civilisations, que le temps des civilisations n’est pas celui des régimes politiques et que le temps des régimes n’est pas celui des hommes. Il faut l’accepter. Si je m’engage dans le projet de transformer la Tunisie, vieille de quinze siècles, je ne vais pas la transformer en vingt ans. Je dois donc accepter les échéances de long terme. Et à partir de là, je ne me décourage pas, parce que mon horizon, ce n’est pas les six prochains mois ou la prochaine élection présidentielle : c’est celui des cent prochaines années - que je ne verrai pas, c’est évident.

« Et l’autre technique vient du fait que je suis un homme du Sud. Je viens du désert et j’ai vu mon grand-père semer dans le désert. Je ne sais pas si vous savez ce que c’est que de semer dans le désert. C’est semer sur une terre aride et ensuite vous attendez. Et si la pluie tombe, vous faites la récolte. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le désert après la pluie, c’est comme la Bretagne ! Un jour, vous marchez sur une terre complètement brûlée, ensuite il pleut à peine et ce qui s’ensuit, vous vous demandez comment cela a pu se produire : vous avez des fleurs, de la verdure... Tout simplement parce que les graines étaient déjà là... Cette image m’a vraiment marqué quand j’étais enfant. Et, par conséquent, il faut semer ! Même dans le désert, il faut semer !

« Et c’est de cette façon que je vois mon travail. Je sème et s’il pleut demain, c’est bien, sinon au moins les graines sont là, car que va-t-il se passer si je ne sème pas ? Sur quoi la pluie va-t-elle tomber ? Qu’est-ce qui va pousser : des pierres ? C’est l’attitude que j’adopte : semeur dans le désert... »


Commentaires

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Semeur dans le désert
lundi 19 décembre 2011 à 12h45 - par  Lyseann

« L’exportation de notre démocratie » est un pipeau qui arrache le même sourire incrédule à un certain nombre de concitoyens français. Diversion et division sont les deux mamelles de la démocrature. Pendant ce temps, chez nous aussi, on ne s’occupe pas des vrais problèmes. A un point insupportable. Alors, même si j’ai la conscience de ces notions de temps, je suis plus impatiente : l’impatience déplacée d’un fétu et l’impatience légitime d’une vie. Je veux voir de mes yeux le monde changer. Je veux croire que l’Humanité entre dans une certaine maturité. Et en ce moment, le temps subit une accélération.

Merci pour cette belle image du semeur dans le désert. Elle résonne un peu comme un compte de Noël, ici.

Notre Marianne sème tel au dos de notre monnaie, depuis trop longtemps le tourment avec l’argent. Il est temps qu’elle sème des graines de liberté, des graines d’égalité et des graines de fraternité. Nous veillons au grain, surtout par ces temps d’OGM. Et espérons la pluie salvatrice.

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