Le marché ou la mort !

lundi 23 janvier 2012
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Par Vent du Nord

Attention danger. Les femmes des vieux quartiers du centre-ville à Bobo-Dioulasso sont dures à la tâche, patientes, capables de toutes les abnégations pour faire face aux besoins de leur famille, supportent toutes les difficultés. Mais leur patience a des limites.
Ces limites ont été dépassées dimanche matin vers 4h00 quand les forces de l’ordre ont procédé à l’évacuation et la destruction programmée du marché aux légumes du centre-ville, qui faisaient vivre des centaines de familles depuis des années.


Il a fallu les CRS, matraques, boucliers, pour protéger la démolition des étals... Mais… mais… comme on est dans le pays des hommes intègres (signification de « Burkina Faso »), les vénérables pandores n’ont pu cogner les douzaines de gaillardes mères de familles qui s’en sont pris à eux, pourtant armées des « to fassanan », longues battes de bois qui servent à remuer la tambouille de mil ou de maïs dans les grosses marmites.
Sous d’autres latitudes, par exemple en Sarkozie, les dames se seraient sans doute fait matraquées copieusement, trainées par terre menottées, gazées sans ménagement à bout portant, peut-être même que quelques Flashball ou Taser auraient donné bonne mesure et qu’une bonne trentaine d’entre elles auraient passé 48h de garde à vue. Au contraire, un policier pleurait, m’a-t-on dit, de devoir faire cette sale besogne... « quand j’étais petit, ma mère vendait des légumes ici et c’est comme ça qu’elle payé ma scolarité ». D’autres s’excusaient de devoir obéir aux ordres, honteux de n’être ce jour-là, que des pions au service d’un pouvoir dont personne ne comprend très bien les motivations sur cette question précise.

On saluera cette retenue des forces de l’ordre et on remercie le ciel qu’il soit encore possible de trouver des policiers anti-émeute qui aient encore des cœurs derrière leurs armures de Kevlar. Et il faut souhaiter que cette retenue tienne le coup ces prochaines semaines, car on n’oubliera pas qu’en 2011, des émeutes avaient éclaté dans tout le pays pour protester contre des brutalités policières. Il ne faudrait pas qu’une mère de famille soit blessée ou pire durant ces manifestations. D’autant que sans aucun complexe, les mères de familles en lutte avaient repris le slogan de la révolution burkinabé, d’inspiration cubaine « la patrie ou la mort, nous vaincrons », devenus pour l’occasion « le marché ou la mort », donnant ainsi à leur lutte une coloration nettement nostalgique d’un espoir assassiné, et le ton d’une détermination sans faille. Le fond de l’histoire, c’est que l’État a construit un marché aux fruits et légumes flambant neuf à deux kilomètres de là, à coups de centaines de millions. Et tout le monde serait censé vendre et acheter ses légumes et fruits là-bas. Certes, le marché est beau, propre, avec des étals biens cimentés, des écoulements pour laver à grandes eaux le soir, etc. etc. dans le meilleur des mondes.

Mais premièrement, comment imaginer que tous les habitants du centre-ville doivent se rendre là-bas, dépenser énergie en marche à pied ou essence à moto pour trouver chaque jour quelques haricots, un choux ou cinq tomates ? Bien sûr, pour tous ceux qui ont les moyens et du personnel de maison, ce n’est pas difficile, la bonne fera quelques kilomètres de plus… pour ceux qui faisaient leur emplettes sans descendre de voiture… se sera juste le tracas de devoir se garer et faire 20 m à pieds. Pour les milliers d’autres qui habitent les quartiers du centre, comment imaginer qu’on ne pourra plus trouver les condiments du jour près de chez soi ? Deuxièmement, c’est bien beau les boutiques proprettes et toute alignées en rangs… d’oignons, mais ça coute cher. Or, d’après les sources diverses, il se raconte que pour accéder au droit de revendre oignons et concombres, il faut débourser des sommes sans proportions avec cette économie de frugale abondance. Voilà sans doute le fond du problème… Il faut rentabiliser les investissements prestigieux avec tout ce qui les a fait aboutir, et créer une demande juteuse sur les boutiques du nouveau marché. Bref, comme toujours, on fait du beau, du neuf, rien que pour ceux qui ont les moyens et on veut empêcher les pauvres, les 99 %, de se débrouiller pour gagner leur vie et de faire concurrence aux nantis. C’est vrai que tous ces pauvres, ça commence à bien faire dans ce monde. Si on se laisse prendre par les sentiments, on vivra en pauvrocratie !...


Les porte-parole des femmes ont pu tout expliquer sans mâcher leurs mots sur la petite chaine de télé privée de Bobo-Dioulasso, et c’était un vrai régal. Cette décision date de plusieurs années, depuis qu’on avait décidé de réhabiliter le marché situé à deux kilomètres de là. Prenant les devants, elles avaient contacté le Maire pour poser le problème. Ce dernier aurait, toujours selon les affirmations télévisées de la porte-parole, promis que le marché de quartier serait maintenu, à condition que les centaines de femmes concernées votent pour ce Maire-là et mieux, fasse sa campagne par le bouche à oreilles autour des déchargements de mangues et des petits tas de tomates vendues par 5. Pour faire bonne mesure suivant les coutumes locales, un taureau aurait même été sacrifié pour sceller cette alliance. On voit que cette promesse non tenue est aujourd’hui, sur fond de rumeurs et de magouilles, un fort levier de grogne populaire. On verra comment la situation évoluera dans les jours qui viennent, mais ce n’est pas terminé. Les vendeuses se sont installées « illégalement » sur le terrain adjacent à l’école de Farakan. La municipalité viendra sans doute les déloger d’ici quelques jours.

Qu’est-ce que les ménagères du centre ville nous réservent ? Dans la chanson de Brassens, "À Brive-la-Gaillarde", les mégères gendarmicides avaient attaché le Maréchal des Logis et le torturaient pour lui faire crier « mort aux Lois, vive l’anarchie ». On peur rêver ?! En tout cas, les femmes de Bobo-Dioulasso nous donnent à tous une grande leçon de résistance !


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