Hollande soigne Sarkozy

vendredi 4 mai 2012
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Par Antoine Perraud

Dès l’issue de leur première passe d’armes, le président sortant décrète : « Il faut que nous rentrerions dans le vif du sujet. » La grammaire continue d’en prendre pour son grade dans la bouche de Nicolas Sarkozy, mais nous assistons, d’emblée, à un tomber de rideau : ce n’est qu’une fin, terminons le combat !…

Illico les jeux sont faits. François Hollande vient de remporter en cinq secondes la bataille de l’image : il apparaît installé quand son adversaire semble instable, parcouru de tics. Le président de la République, avec ses « M’sieur Hollande » (il reçoit en retour de rares « Nicolas Sarkozy »), se laisse vite enfermer dans le rôle du métayer rageur, face à notre bon maître assez peu disposé à renouveler sa confiance à un employé récalcitrant et furieusement bonimenteur (« j’ai une preuve à vous donner ! »). Les attitudes magistrales sont donc du côté du conquérant déjà tranquillement au faîte ; la gestuelle aux abois marque la prestation de l’agité de l’Élysée dévissant. Et ce malgré le renfort obséquieux de David Pujadas, loyal jusqu’au bout à son César, et de Laurence Ferrari, visiblement si sensible à la détresse de Neuilly.

Au fur et à mesure que le temps s’écoule, nous glissons vers l’univers hospitalier (« c’est pas blessant, ça », gémira Nicolas Sarkozy) ; plus exactement vers l’hôpital psychiatrique. Il ne manque plus qu’une blouse blanche à « Monsieur Hollande ». Impavide tel un médecin face à un convulsionnaire (qui s’écrie « petit calomniateur ! » avec rictus afférent), le mandarin socialiste gère la crise d’un patient difficile venu en consultation. Nous avons l’impression de violer le secret médical. François Hollande a-t-il lu de fond en comble un récent numéro du Nouvel Observateur consacré aux pervers manipulateurs ? Il traite en tout cas Nicolas Sarkozy comme tel – sans le neutraliser complètement ; le cas est aigu, nous le savons : « Vous mentez », répète ainsi à intervalles réguliers, comme le paon crie « léon ! », le président en souffrance.

À 22h08, Nicolas Sarkozy semble comprendre. Il s’échappe de son personnage surgi d’une chanson de Bourvil. Il gagne en stature un très court instant. « Monsieur Sarkozy », laisse aussitôt échapper François Hollande, exceptionnellement. À l’heure où la France qui se lève tôt part se coucher, le mimétisme télévisuel, bourreau des débatteurs, fait son office : le président devient présidentiel avec une crédibilité frôlant celle de son adversaire ! Celui-ci, toutefois, dès 22h16, lui donne une bonne leçon à propos de l’école maternelle. Alors le locataire – en toute fin de bail – de l’Élysée tousse lourdement, hors champ puisque les plans de coupe sont bannis : nous croyons entendre l’un de ces damnés barbotant dans la fange, comme on en rencontre au détour d’un poème de Baudelaire…

La poésie s’était invitée à l’orée de ce direct, aussitôt après le premier mot (« justice ») prononcé par François Hollande, avec des rimes en forme de ricanements propres à énerver encore plus ce président aux naseaux en feu : hé ! hé ! hé ! Nous avons eu droit à ceci : « Les privilégiés ont été trop privilégiés », « la France a décroché », « pendant trop d’années, les Français ont été opposés ». Nicolas Sarkozy a perdu en rase campagne cette guerre des trouvères, ne parvenant à expectorer que ce chétif plaidoyer pro domo : « Personne ne s’est senti humilié. » Il était recalé. Si bien qu’à 22h34, son « je ne suis pas votre élève », usé jusqu’à la corde, ressemble davantage à un cri de grâce qu’à une contre-offensive.

Quand le président s’embourbe dans son islamophobie, il est sommé de s’expliquer. Il use alors d’une phraséologie vulgaire (« ils viennent de quoi ? »), grosse de confusion et semant la haine. Du coup, il se fait moucher avec hauteur, par un candidat socialiste prenant les paris que les Français choisiront toujours, plutôt qu’un voyou qui leur ressemble, un responsable qui sache faire preuve de « cohérence dans ses convictions ».
Son anaphore (« moi, président de la République ») fut grandiose et rapetissa encore davantage le sortant. Quelle conclusion tirer d’un tel échange ? Aucun mensonge identifiable ne fut proféré, sauf par David Pujadas. L’arbitre-journaliste a osé prétendre qu’il était 22h30, alors que toutes les pendules de France et de Navarre, tout comme l’observatoire de Paris qui fait foi, marquaient 22h36.

Il n’est pas interdit, au chroniqueur, de vérifier, de son côté. « Non mais, franchement, la vérité elle est là, elle vous gêne, c’est extrêmement important de terminer par là, dans un monde extraordinairement complexe, j’veux parler » : soudain, à 23h50, le sentiment que nous nous dépêtrerons de cette langue massacrée (« une fonction que j’ai appris pendant cinq ans ») au sommet de l’État.

mediapart.fr


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