Ah oui, mais non… Mélenchon, c’est pas pareil, voyons !

jeudi 17 mai 2012
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Par SuperNo

Parachuté, Mélenchon ? Houlala ! Malheureux, vous ne savez pas où vous vous aventurez en empruntant ce terrain-là… Un politicien, mettons parisien, et qui subitement, un mois avant l’élection, déciderait de se présenter à Trifouilly les oies (ou à Saint Dié des Vosges, ou à Hénin-Beaumont), c’est ce qu’on appellerait généralement un parachutage. Tout le monde en convient en principe sans difficulté, et c’est hélas tellement usuel de la part de nos politicards carriéristes que le mot est passé dans le vocabulaire courant. Mais qu’on se le dise, Mélenchon, c’est différent !


Je suis un parachuté depuis que ma mère m’a mis au monde et beaucoup de Français sont comme moi. Il faut arrêter avec ça ! Chaque Français est partout chez lui sur tout le territoire de la République”. Imaginez que cette affirmation abracadabrantesque ait été prononcée par Jack Lang ou Rama Yade, on se serait marrés un moment… Mélenchon, c’est Chuck Norris : il peut se présenter n’importe où, il ne sera jamais parachuté… Et puis d’abord “Mme Le Pen, que je sache, n’est pas née à Hénin-Beaumont, elle habite le château de Montretout”. Ce qui est tout à fait exact. En cela, elle est également parachutée à Hénin-Beaumont. Comme Mélenchon, ni plus, ni moins. C’est marrant comme les parachutés, c’est toujours les autres. J’avais déjà écrit un billet sur le sujet en janvier dernier et j’avais reçu en retour un mail de… l’attaché parlementaire de Jack Lang, qui n’a sans doute que ça à foutre, et qui avait tenté, avec le succès que l’on devine, de me convaincre que sa candidature à Saint Dié des Vosges n’avait rien d’un parachutage. Défense de pouffer. Le gars, il est allé se faire élire à Blois, puis à Boulogne sur Mer, et veut maintenant atterrir à Saint Dié des Vosges. Tout en continuant à habiter à Paris, bien sûr. Jack Lang, lui, ne la joue pas à la Mélenchon. Il revendique son attachement au département des Vosges, qui date de son enfance quand il allait chez son grand-père. Attendrissant, à tirer des larmes. Je ne sais pas s’il a raconté aux boulonnais qu’il avait toujours aimé le maquereau et la morue…

Demandez à un riche s’il est riche. À part quelques exceptions toujours là pour confirmer la règle, il vous répondra que non, il vit bien, certes, mais il n’est pas riche. Mais il a beaucoup travaillé pour en arriver là, hein ! Et il vous citera untel et untel qui eux, sont des vrais riches. Les riches, l’enfer, et les parachutés, c’est les autres… Sauf donc pour Mélenchon, car selon sa définition, les parachutés n’existent pas. Mélenchon se veut très discret sur sa vie privée. Attitude parfaitement respectable. Mais lorsque l’an dernier il s’est fait cambrioler, on a appris qu’il habitait le 10ème arrondissement de Paris. Ce qui est tout à fait légal, convenons-en. Le mec un peu simple d’esprit, comme moi, se demande alors : mais pourquoi il ne se présente pas dans le 10ème arrondissement de Paris, alors ? C’est un arrondissement ultra à gauche, puisque Hollande y a fait plus de 69 % au second tour de la Présidentielle. Au premier tour, Hollande avait déjà fait plus de 42 %, Mélenchon 15 %. Pas de chance, c’est l’arrondissement de l’avocat Tony Dreyfus, cador du P”S” qui y est élu les doigts dans le nez depuis quinze ans. Ben oui, c’est comme ça. La France semble toujours organisée de manière féodale. On y parle de “fiefs”. Et la plupart des politiciens d’envergure nationale habitent Paris. Les places y sont donc forcément très chères. D’où la tentation d’aller s’exiler chez les bouseux.

Ah oui, mais les législatives, ce sont des élections nationales, pas locales !” Chez les fins lettrés, oui, peut-être. C’est ce que disent les textes. Mais dans les faits ? Va donc raconter aux mamies sur les marchés qu’en fait tu habites Paris, que tu cherches juste un bled, n’importe lequel, pour te présenter, que le seul que tu as trouvé était celui-ci, que tu veux juste te faire élire, et qu’après, promis, tu ne l’emmerderas pas, puisque tu n’y remettras jamais les pieds… Succès garanti. Il semble que dans les jours qui ont précédé l’annonce de la décision de Mélenchon de se présenter à Hénin-Beaumont, il avait envisagé d’autres points de chute. Ce qui est à mon goût une autre preuve de parachutage. Mais Mélenchon, c’est pas pareil… “Et puis son suppléant est d’accord. D’ailleurs il s’occupera du local, alors que Mélenchon s’occupera du national”. Je ne sais pas si on a vraiment demandé son avis au suppléant, qui de toute façon ne pourrait que fermer sa gueule devant le débarquement de l’armada. Mais cette répartition des rôles, que l’on peut qualifier de novatrice si on a l’âme positive, me semble peu conforme à l’esprit des institutions… En fait ce qui l’intéresse à Hénin-Beaumont, ce n’est évidemment pas la ville ni les habitants, c’est Marine Le Pen. Sa collègue de parachutisme, donc. Quoi qu’il en dise, on peut légitimement considérer que chez Mélenchon, Marine Le Pen tourne à l’obsession. Il en avait déjà fait un but de campagne : finir devant elle. Au final, elle a fait 50 % de plus que lui. Pas dégoûté pour autant, il reprend son bâton de pèlerin (ou plutôt son épée de croisé) pour aller pourfendre l’ennemie sur les terres qu’elle a usurpées.

Certains journalistes se sont étonnés de cette lubie. Et ont osé la comparaison avec Bernard Tapie. (Ceux qui n’ont pas connu cette époque peuvent en avoir un court résumé ici.) Tapie avait décidé de combattre Le Pen par tous les moyens. Le débat, bien sûr. On se souvient des échanges télévisés de noms d’oiseaux, précédés de la célèbre et ridiculissime scène des gants de boxe, qui coûta sa place et sa carrière au Pujadas de l’époque, Paul Amar. Mais Tapie avait aussi clamé qu’il allait bouter Le Pen hors des banlieues en les réinvestissant et en s’intéressant à ses habitants. Mais pour reprendre les termes de Le Pen, Tapie était un “tartarin” et un “pitre” (en plus d’être un escroc). Le temps ayant passé, force est de constater que les rodomontades de Tapie n’ont pas produit le moindre effet, et que le cancer de la xénophobie lepéniste s’étend désormais de manière inquiétante, à l’évolution alarmante. D’autant qu’en plus des Le Pen père et fille, les Sarkozy, Hortefeux, Besson, Guéant et autres ont installé des métastases pendant ces cinq dernières années. Il est donc à craindre que la stratégie de Mélenchon soit elle aussi vouée à l’échec. S’adresser à l’intelligence des électeurs lepénistes de base et les convaincre en l’espace d’un mois que l’ennemi c’est davantage la finance que le rastacouère, autant expliquer à une vieille bigote que le curé est un imposteur.

Et puis j’apprécie trop Mélenchon pour ne pas avoir le droit de m’étonner de le voir utiliser les mêmes méthodes qu’un gredin comme Tapie. Hollande a été investi aujourd’hui. On se rappellera qu’en 1981, ce jeune parisien avait pourtant commencé sa carrière politique par un parachutage en Corrèze, où Mitterrand l’avait envoyé pour y affronter un certain Chirac. La petite histoire dit même que Hollande a atterri en Corrèze uniquement parce que Delors avait refusé d’y aller. Il a fini par s’y faire élire, s’y est “implanté” (c’est-à-dire qu’il y est allé régulièrement, tout en habitant à Paris avec Ségolène Royal qui était, elle, députée des Deux-Sèvres suite à un autre parachutage mitterrandesque). Le parachutage n’est donc pas une maladie honteuse, et n’empêche pas les plus hautes destinées. Mais bon, Mélenchon, malgré l’évidence, n’accepte pas le terme. Le principal but de la manœuvre, il ne faut pas le chercher bien loin. Mélenchon, depuis la création du PG, n’a eu de cesse que de tenter de développer sa notoriété, alors bien faible. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la stratégie a réussi, au-delà de toute espérance. Bousculant les journalistes, assurant le spectacle, il a réussi à se faire ouvrir les micros, et à se faire inviter partout. En 2009, il a délaissé son confortable siège de sénateur de l’Essonne (personne ne connaît les sénateurs) pour aller se faire élire au parlement européen, dans le… sud-ouest. Mais bien sûr, ce n’était pas un parachutage, puisqu’il est chez lui partout… La campagne présidentielle a été une espèce de consécration. Avec les communistes tout heureux de l’aubaine et dévoués à son service. Il a éclaboussé la campagne de son talent d’orateur, et si son score a été jugé décevant, c’est uniquement parce que ses supporters en transes avaient légèrement perdu le sens des réalités.

Seulement voilà, le risque, entre deux présidentielles, c’est de se bayrouiser. De disparaître médiatiquement. Et de devoir tout reconstruire de zéro. Le parlement européen, non seulement on n’a aucun pouvoir, mais médiatiquement, c’est le désert. Du coup, 3 ans après son élection, suivant en cela l’exemple de politicards minables et polycumulards qui en ont fait un métier, il se prépare à abandonner son mandat. Si ce n’était pas Mélenchon, j’aurais même ajouté “et à trahir ses électeurs”. Mais Mélenchon, c’est pas pareil : il ne trahit pas ses électeurs, puisque c’est Mélenchon. Marine Le Pen, qui est exactement dans le même cas, elle, trahit ses électeurs, évidemment… Les médias ne parlent déjà plus que du “match” Mélenchon-Le Pen. Sauf aujourd’hui et dans les prochains jours, puisque Hollande et son gouvernement vont contrarier son plan média. Et imaginez qu’il gagne : il siégerait à l’assemblée nationale, et ses coups de gueule à la tribune feraient régulièrement l’ouverture des JT. L’idéal. Parmi ceux qui reprochent à Mélenchon son parachutage, il y a d’abord les partisans du FHaine. Qui comme on l’a vu, sont pourtant dans le même cas. Il y a aussi les “socialistes”, qui lui reprochent de risquer de faire perdre la “gauche”. Entre nous ils feraient mieux de la fermer, car si les idées lepénistes ont eu tant de succès à Hénin-Beaumont, c’est largement en raison de l’incompétence et de la corruption des élus “socialistes” locaux. Je ne suis évidemment pas dans ce schéma. Ma seule motivation dans cette critique, c’est le principe. C’est un parachutage, qu’il est ridicule de nier. Ce n’est pas bien grave. C’est un “détail”. Cela ne m’empêchera pas d’apprécier ses idées et son talent pour les faire passer. Et je ne regrette pas mon suffrage du premier tour, car Mélenchon a été impeccable dans son attitude minimaliste vis-à-vis de Hollande, et ne s’est pas abaissé à la moindre négociation qui eût assurément été perçue comme une trahison.

Par contre, si j’ai pris la peine d’écrire tout ce blabla, c’est que la réaction de Mélenchon et de certains de ses supporters me semble bien plus grave que le parachutage lui-même. Et quand je dis “supporter”, je pense bien à ceux du PSG, de l’OM, ou de n’importe quelle équipe de foot ou de rugby. Des inconditionnels. Qui pardonnent tout à leur champion. Qui sont prêts à tout pour le défendre, sauf à réfléchir sereinement. Ce sont ceux qui, avec la plus parfaite mauvaise foi, hurlent au scandale et veulent envoyer aux toilettes l’arbitre qui refuse le but pour un hors-jeu que tout le monde sauf eux a pourtant vu… Ce sont ceux qui s’indignent que leur champion soit renvoyé aux vestiaires avec un carton rouge après un méchant tacle par derrière… “Eh, y’a rien, là, l’arbitre, enculé !” Interrogé sans trop de ménagement (plus que Marine Le Pen, quand même…) lundi sur France Inter par Patrick Cohen, Mélenchon avait donné le ton : tous ceux qui employaient les arguments du FHaine (en gros, “il est parachuté”) sont ses complices. Je serais donc complice de Marine Le Pen. Désolé, mais Mélenchon ou pas, cet amalgame est ridicule et indigne de lui. C’est drôle, pendant cinq ans de sarkozysme, j’ai finalement peu subi d’attaques de la part de la clique UMP. Ils ne me lisaient pas, de toute façon. Tout juste quelques escarmouches avec des ultralibéraux dogmatiques, avec lesquels on ne peut de toute façon pas discuter. Avec les partisans de gauche, il n’y avait pas de problème : la détestation de Sarkozy était notre ciment.

Mais là, tout a changé. Mélenchon, c’est une vache sacrée. Pas touche. À peine le mot “parachutage” envoyé sur Twitter que j’ai subi des réponses aigre-douces, la plupart d’une parfaite mauvaise foi, comme de vulgaires “éléments de langageUMP. Et j’ai le sentiment que je vais bien davantage me faire tirer dessus, que ce soit par les ex-antisarkozystes devenus “socialistes” auxquels je ne suis guère décidé à accorder une période de grâce, que par la garde prétorienne mélenchoniste qui ne laissera passer aucune critique même insignifiante…

C’est Georges Bush (et sans doute bien d’autres avant lui) qui disait “ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous”. J’ignorais qu’il y eût des convergences entre le GOP américain et le FDG… Voilà, ce sera mon effort de positivisme du jour, je ne parlerai pas de comportement stalinien… Mais j’ai moins que jamais l’envie de m’engager dans un parti politique, que ce soit le Parti de Gauche ou un autre. Pas envie de laisser mon sens critique au vestiaire…

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