Front de Gauche : ma perception d’un échec

vendredi 15 juin 2012
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Par Raoul Marc Jennar

La langue de bois m’est étrangère. La propagande qui dit le contraire de la réalité me l’est tout autant. Si le résultat du candidat du Front de Gauche à l’élection présidentielle fut à mes yeux un succès – le score à deux chiffres tant espéré lorsque fut lancée cette candidature – le résultat du premier tour des législatives est un échec. Un échec parce que le résultat de la présidentielle n’est pas confirmé. Un échec parce que le nombre de députés en situation d’être élus est dérisoire par rapport à l’action que nous entendons mener pour que le résultat final de la présidentielle débouche sur une capacité à imposer une vraie alternative démocratique, sociale et écologique. Un échec parce que celui qui a porté avec un talent exceptionnel le message du Front de Gauche lors de la campagne présidentielle ne pourra pas le porter à l’Assemblée nationale.

J’entends les commentaires de camarades qui essaient de se consoler en comparant ce qui n’est pas comparable (les voix de 2007 et celles de 2012). Mais le Front de Gauche n’existait pas en 2007. Aucune comparaison ne peut être avancée avec cette proposition politique inédite. L’espérance dont le Front de Gauche est porteur n’est pas réductible à l’une de ses composantes. Alors, pourquoi l’échec ? Pourquoi le recul du 10 juin par rapport au 22 avril ? Ma première explication concerne le débat politique : il n’a pas eu lieu pendant la campagne législative. On n’a pas vu, dans les médias, les tenants des différents projets s’opposer sur les grands enjeux de la législature qui va commencer. Les médias, qui ont privilégié une personnalisation à outrance, ont leur part de responsabilité, contribuant gravement à la banalisation du FN et à une dépolitisation accrue. UMP et PS aussi, qui ont ravalé le débat à de médiocres rivalités politiciennes. Mais le Front de Gauche également qui a perdu de sa visibilité. Son projet alternatif s’est effacé derrière la dispersion en 577 circonscriptions. Il a manqué une initiative nationale, un grand rassemblement, pour rappeler ce projet et en quoi il est en rupture avec ce que proposent les autres.

Ma deuxième explication porte sur l’image effritée du Front de Gauche pendant la campagne législative. Alors que la candidature de Jean-Luc Mélenchon offrait l’image du rassemblement sur un projet global, c’est l’image d’un cartel d’organisations indépendantes qui s’est imposée. C’est le candidat d’un parti qui s’est présenté aux électrices et aux électeurs bien davantage que le candidat du Front de Gauche. Du coup, l’espérance dont le Front de Gauche est porteur s’est heurtée à l’image forcément réductrice portée par chacune de ses composantes. Même si, ici et là, des efforts ont été consentis pour exprimer le rassemblement, les électeurs ont vu davantage le parti politique dont est issu(e) le ou la candidate et ils ont voté en fonction de la représentation qu’ils s’en font. Cette perception du public a été renforcée par les médias qui ont, à de multiples reprises, souligné l’énorme déséquilibre entre les différentes composantes du Front de Gauche au niveau des candidatures. On n’a plus vu le projet commun et sa nouveauté ; on a vu la personne qui le portait, son parti et ses pratiques. Un grand nombre de gens qui aspirent au renouveau de la démocratie, à une implication citoyenne plus grande dans la vie de la cité, à une déprofessionnalisation du mandat public, à une rupture avec les pratiques locales trop souvent partagées avec les socialistes, à cette révolution citoyenne si bellement évoquée par Mélenchon n’ont pas nécessairement trouvé ce profil dans les candidatures proposées.

Ma troisième explication concerne le PS. Il fallait chasser Sarkozy et son gang. Mais cela ne peut, en aucun cas, signifier un chèque en blanc à Hollande. J’ai écrit à de multiples reprises les raisons pour lesquelles on ne peut faire confiance au PS. Je n’y reviendrai pas aujourd’hui. Cela étant, alors que l’électorat du Front de Gauche fut indispensable pour l’élection de Hollande, le PS a tout mis en œuvre pour combattre le Front de Gauche allant jusqu’à pratiquer une indifférence scandaleuse à l’égard de la menace fasciste à Henin-Beaumont. Le PS s’est comporté à l’égard du Front de Gauche en ennemi et non en concurrent. Tout a été mis en œuvre pour faire batte un maximum de députés communistes sortants. Tout à été mis en œuvre pour faire battre Jean-Luc Mélenchon.

À son propos, je veux rendre hommage à son courage politique. Il a porté haut et fort le combat essentiel alors qu’en Europe s’étend à nouveau la tache sombre du fascisme. Ici sont à l’œuvre les disciples de Vichy ; là se manifestent d’authentiques nazis. Partout, avec la crise et les politiques qui l’ont provoquée, la bête immonde se réveille. Jean-Luc Mélenchon a mené ce combat avec panache, en dépit d’une fatigue confinant à l’épuisement. En face, le FN a utilisé des procédés qui signent incontestablement sa filiation fasciste. J’étais de ceux qui pensaient que l’Assemblée nationale ne pouvait pas être privée de la grande voix de Mélenchon. Je n’étais pas convaincu qu’il fallait lui faire prendre les risques d’une circonscription aussi incertaine. Il y avait d’autres endroits où il aurait pu, avec une grande force symbolique, exprimer notre opposition commune à la fois au néolibéralisme qui dure et au fascisme qu’il génère. Mélenchon est un homme généreux. Il a fait don de sa personne pour un noble combat. Mais je regrette que ceux qui ont poussé à ce choix-là n’aient pas pris en compte le risque d’un échec et les conséquences pour la suite.

Il y a des causes qui sont plus grandes que les personnes et qui réclament qu’on ménage ceux, trop rares, qui en sont les porteurs. Pour l’heure, je m’en tiendrai à cet essai, forcément incomplet, d’explication d’un échec.

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