Le citoyen berné

vendredi 10 août 2012
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Par Jean-Claude Guillebaud

Au fil des jours, des bribes d’information affleurent dans l’actualité, comme les bulles toxiques remontent d’une flaque d’eau croupissante. En voici une – extravagante ! – révélée le 2 août dernier par Le Monde : Selon certaines estimations, la trésorerie des entreprises américaines dissimulée à l’étranger pour échapper au fisc représenterait 1 000 milliards de dollars.


J’ai bien écrit « 1 000 milliards », de quoi sauver largement la zone euro ! En bonne logique, nos médias devraient creuser, développer, diffuser pareille information qui met en cause des sociétés aussi considérables qu’Appel, Microsoft, Google, ou Cisco. Les journaux télévisés devraient même « ouvrir » là-dessus. Et cela, d’autant plus que ce n’est qu’un aspect de cette finance pirate émergente qui consolide son hégémonie planétaire.

En mettant bout à bout la rémanence des paradis fiscaux, la pratique du shadow banking (banque occulte), la manipulation des cours via la spéculation haute fréquence, le boursicotage sur les produits alimentaires, et mille autres « optimisations fiscales », comme on dit, on mesure l’intensité de la folie ambiante. Chaque citoyen sent littéralement, sous ses pieds ou au-dessus de sa tête, le poids d’un appareil de domination au regard duquel les garanties démocratiques « à l’ancienne » ne pèsent plus grand-chose.

Ainsi coexistent deux figurations de la vérité : celle, théâtrale et sermonneuse, à l’intention du citoyen, et l’autre, la vraie, la sérieuse, réservée aux initiés d’une minuscule oligarchie. C’est à cette dernière que je pense chaque fois qu’est susurrée par les politiques ou les commentateurs la complainte de la dette. On en connait les couplets. Depuis trente ans, les peuples d’Europe ont vécu à crédit. Ils ont été – surtout au sud – les cigales de la fable. Ils se sont collectivement gobergés, et leurs gouvernants peureux ont laissé se creuser une dette abyssale. Ils ne peuvent plus vivre sans emprunter toujours plus à ces fonds de pension, ces gentils garçons des salles de marché qui ne font que défendre les intérêts de leurs épargnants de Milwaukee ou Salt Lake City.

Il s’agit maintenant de rembourser au plus vite, sauf à demeurer dans les mains des financiers. Allons-y donc pour les « réformes de structure », la « flexibilisation » et les « privatisations », c’est-à-dire le grand détricotage du droit social ! Si cette récitation moralisatrice me scandalise, c’est qu’elle ment gravement par omission. Elle se garde bien, sauf exception, d’évoquer le pillage planétaire de nos sociétés par les corsaires en col blanc ci-dessus évoqués, un pillage plus coûteux que la prétendue prodigalité des peuples. Tout se passe comme si le « sang du pauvre » (Léon Bloy) servait à calmer, au jour le jour, les fringales de l’ogre.

Le réel – celui des peuples, des salariés, des citoyens ordinaires – se voit ainsi rançonné par cette « chose » proliférante et fantasmatique qu’on appelle les marchés financiers. Pourquoi l’adjectif « fantasmatique » ? Parce que lesdits marchés ont de moins en moins de rapport avec le réel. Un exemple : chaque jour, les diverses transactions sur le pétrole portent sur 4 milliards de barils. Or la production mondiale quotidienne, elle, ne dépasse pas 90 millions de barils. Les spéculations sur le pétrole représentent donc 44 fois la quantité effectivement produite ! En moyenne, chaque baril est acheté et vendu 44 fois !

Des fortunes se gagnent ainsi en changeant de place – virtuellement – des milliards de dollars. Comble d’infortune : nos démocraties héritées de Montesquieu se voient ainsi arraisonnées par une « machinerie » dont le quotient intellectuel, en terme de civilisation, est proche de celui du bigorneau !

Le Nouvel Observateur N°2492 du 9 août 2012


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