Ils se croyaient intouchables. Balladur, le crépuscule du « cardinal »

vendredi 17 août 2012
popularité : 3%

Par Fabrice Arfi et Mathilde Mathieu

La princesse a encore éveillé le soupçon des policiers. Elle avait déjà évoqué deux mois plus tôt les voyages en Suisse, les valises de cash, les paradis fiscaux… Et tout s’est avéré exact. Cette fois, Hélène Karageorgevitch, princesse de Yougoslavie, petite-fille du dernier roi d’Italie (Umberto II), parle d’une « grande maison avec piscine ». Le procès-verbal date du 10 novembre 2011. Il y est question des rapports particuliers que son ex-mari, Thierry Gaubert, entretenait avec l’ancien premier ministre Édouard Balladur.

C’est alors qu’elle s’est souvenue : « Je me rappelle que Thierry m’a dit que Mr Balladur cherchait à acquérir une maison sur les hauteurs de Deauville (…) Thierry lui a trouvé une maison à Tourgéville. J’en suis certaine car je l’ai visitée. » Et elle ajoute : « Mon amie Nicola (Johnson – ndlr) pourra également vous le confirmer, ainsi que Ziad Takieddine, car nous étions tous ensemble lors de la visite. » Ainsi Thierry Gaubert, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy, et le marchand d’armes Ziad Takieddine, tous deux soupçonnés d’être des “porteurs de valises”, tous deux mis en examen pour « abus de bien sociaux » et « blanchiment aggravé » par le juge Renaud Van Ruymbeke dans l’affaire des ventes d’armes du gouvernement Balladur, ont joué les défricheurs immobiliers pour l’ancien Premier ministre français… Avec succès : Édouard Balladur et sa femme, Marie-Josèphe, ont acquis le 13 juin 1996 la chaumière de Tourgéville (Calvados) pour 7,3 millions de francs, un an après le départ du « Cardinal » – c’était l’un de ses surnoms – de Matignon.

Avec ses façades à colombages, la demeure de 650 m² relève presque du manoir. Il y a treize pièces, dont cinq chambres, presque autant de salles-de-bains, une salle de projection, un tennis, une piscine carrelée en mosaïque, un terrain de six hectares et, dans ce havre huppé du pays d’Auge, une vue imprenable sur la mer. Depuis les confidences de Hélène de Yougoslavie, les policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF) enquêtent tous azimuts sur le patrimoine de l’ancien chef du gouvernement. Ils se sont procurés les déclarations d’ISF des époux Balladur, épluchent année après année celles que l’ancien premier ministre a faites devant la Commission pour la transparence financière de la vie politique. Ils cherchent à déterminer l’origine exacte des fonds ayant permis l’acquisition du petit bijou normand des Balladur. Les principaux intéressés se défendent de toute irrégularité. Ils l’ont fait savoir spontanément au juge Van Ruymbeke dans une lettre détaillant les moyens financiers (prêts bancaires, ventes de SICAV, apports personnels…) utilisés pour acheter la maison. Le courrier a été écrit le 9 novembre 2011, la veille des déclarations de la princesse.

Au moins deux témoins ont confirmé devant les policiers le rôle de Thierry Gaubert comme intermédiaire, ainsi que l’a décrit son ex-épouse. Le premier est l’ancien propriétaire de la chaumière, Michel S. « Je jouais dans le même club de golf que Mr Gaubert, a-t-il indiqué. Au mois de février ou mars 1996, Mr Gaubert m’a présenté Mr Balladur comme acheteur. Au départ, il m’avait juste dit qu’il connaissait une personnalité qui pourrait être intéressée par notre maison ». « J’ai cru comprendre qu’il était intime de Mr Balladur (…) Mr Gaubert ne m’a rien demandé pour m’avoir apporté ces acheteurs et je ne lui ai rien donné », a-t-il précisé. Le second est l’architecte Jean-Yves H. : « J’ai eu l’occasion d’apporter mes conseils à Mr Gaubert concernant une propriété à Tourgéville en vue d’acquisition par Mr Édouard Balladur. Il m’avait sollicité afin de lui apporter mes conseils sur la structure, pour savoir si c’était un bâtiment de qualité et sur d’éventuels travaux ». « Il m’a indiqué qu’il intervenait en tant qu’intermédiaire pour la vente de cette propriété », a-t-il ajouté. L’ancienne femme de chambre et cuisinière des Balladur, Chantal S., a quant à elle rapporté en mars dernier avoir été rémunérée en espèces par ses employeurs. « Est-ce que vous avez demandé à être payée en espèces ? » lui a demandé le policier. « Non, a-t-elle répondu. C’est eux sans me demander mon avis. Cela m’a d’ailleurs surpris, car tout le monde me paye en chèques. » D’après son témoignage, c’est Édouard Balladur ou l’un de ses garde du corps qui lui remettait l’argent liquide ; des billets usagés.

Les hommes du Premier ministre

L’une des fiches de paie de la domestique a été découverte par les enquêteurs dans les archives de l’Association pour la réforme, une formation politique créée par Balladur après sa défaite à l’élection présidentielle de 1995. « Je ne comprends pas », a réagi la femme de chambre. L’argent liquide, qu’il soit là pour payer les salaires des domestiques ou financer une campagne présidentielle, est le vrai personnage central de l’enquête du juge Van Ruymbeke dans l’affaire Takieddine. Il est partout. Il sort de la bouche des témoins, apparaît sur les relevés des comptes secrets des intermédiaires amis, surgit parfois même à l’improviste, au détour d’un bordereau bancaire de l’association de financement de la campagne d’Édouard Balladur, l’Aficeb.

© Reuters

D’après les derniers développements de l’enquête, la religion du juge semble faite pour ce qui concerne le financement politique. L’argent, après avoir été blanchi dans une nuée de paradis fiscaux (Luxembourg, Ile de Man, Iles Vierges britanniques, Liechtenstein, Suisse…), provient des commissions occultes des marchés d’armement du gouvernement Balladur avec le Pakistan et l’Arabie saoudite. L’intermédiaire Ziad Takieddine et son associé Abdulrahman El-Assir, lui aussi mis en examen, apparaissent comme les pivots du réseau de détournement d’argent sur les ventes d’armes françaises. Ils ont été imposés dans les négociations grâce au ministre de la défense François Léotard et ont reçu les commissions grâce à celui du budget, Nicolas Sarkozy. Deux soutiens majeurs du candidat Balladur en 1995. Dans l’ombre, un homme a joué un rôle essentiel : Nicolas Bazire, actuel n°2 du géant mondial du luxe LVMH. Ancien directeur de cabinet puis de campagne d’Édouard Balladur, il est lui aussi mis en examen dans le dossier. Il lui est notamment reproché d’avoir participé à la mise en place, depuis Matignon, du réseau Takieddine.

Les agendas d’un intermédiaire saoudien, le cheik Ali Ben Moussalam, font d’ailleurs apparaître que Nicolas Bazire et Edouard Balladur ont personnellement rencontré les membres du réseau Takieddine avant la signature de juteux contrats avec l’Arabie saoudite, trois au total. Du jamais vu. Un rapport de janvier 2010 de la police luxembourgeoise cite également le nom de Nicolas Bazire, à côté de celui de Nicolas Sarkozy, comme ayant validé, depuis Matignon, la constitution d’une société-écran de la Direction des constructions navales (DCN), Heine, ayant abrité les commissions occultes du réseau Takieddine dans le marché des sous-marins pakistanais. Les investigations ont depuis démontré l’absolue inutilité du réseau Takieddine dans la conclusion des contrats, pakistanais ou saoudiens. Si ce n’est pour récupérer du cash, et vite, à quelques mois du premier tour de l’élection présidentielle. Nicolas Bazire, interpellé, placé en garde-à-vue, mis en examen, puis entendu à plusieurs reprises par le juge, dément en bloc toute implication personnelle dans les malversations.

Seulement voilà, Hélène de Yougoslavie a fait des déclarations embarrassantes à son endroit s’agissant des voyages en Suisse de son ex-mari et Ziad Takieddine. « Thierry m’a dit qu’il remettait de temps en temps l’argent à Nicolas Bazire. Mon mari et Mr Takieddine remettaient les sommes d’argent tous les deux ensemble à Mr Bazire et c’est pour cela qu’à la fin, Mr Bazire avait peur. Ces remises d’argent avaient eu lieu dans les années 90’, c’était à l’époque où Mr Balladur était Premier ministre », a-t-elle affirmé sur P-V. « Thierry m’a dit que Nicolas Bazire ne voulait plus voir Ziad Takieddine, a-t-elle ajouté, et qu’il avait peur de Ziad et de ces remises d’argent »...

(Suite de cet article sur Mediapart.fr)


Commentaires

Agenda

<<

2019

 

<<

Décembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2526272829301
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
303112345
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Brèves

Indignez-vous !

jeudi 16 juin 2011