Éthique et dissuasion nucléaire : Intervention de Jean-Marie Muller

lundi 30 octobre 2006
par  Jean-Marie Muller
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COLLOQUE ORGANISÉ PAR PAX CHRISTI,
JUSTICE ET PAIX ET LE CENTRE DE RECHERCHE DE LA PAIX
ÉTHIQUE ET DISSASION NUCLÉAIRE
21 octobre 2006
Institut Catholique de Paris

INTERVENTION DE JEAN-MARIE MULLER [1]

Je remercie mes amis de Pax Christi d’avoir pris le risque de m’inviter...

Je dois dire qu’au moment de prendre la parole devant vous je me demande si je n’ai pas pris moi-même un risque en acceptant votre invitation...

Comment l’ami de la non-violence que je suis qui est invité à s’exprimer sur l’éthique de la dissuasion nucléaire pourrait-il vous surprendre, vous étonner, voire vous intéresser ?.... À l’avance, ne connaissez-vous pas déjà pas parfaitement quel sera le sens de mon propos ?

Vous ne m’accorderiez certainement aucune crédibilité si je justifiais la dissuasion nucléaire, mais probablement que vous ne m’en accorderiez pas davantage si je me contentais de la condamner... Et c’est peut-être précisément à cela que vous vous attendez...

J’ai bien conscience du coefficient de simplisme, d’irréalisme, de naïveté, d’optimisme et même d’irresponsabilité et de défaitisme qui est affecté à la non-violence tellement la culture qui domine notre société nous a maintenus dans l’ignorance de ce qu’elle signifie et de ce qu’elle propose... J’ai peur que vous jugiez a priori mon propos, qui sera évidemment critique, comme une pétition de principe fondé sur une certitude idéologique...

Cependant, je vais m’efforcer de relever le défi qui m’est proposé...

La première idée que je voudrais exprimer c’est que, pour mener à bien nos réflexions sur l’éthique et la dissuasion nucléaire, il nous faut prendre conscience que nous vivons dans une société dominée par une culture de la violence que j’appellerai une culture de la violence nécessaire, légitime et honorable. Sous l’influence de cette culture, il nous semble que seule la violence est capable de faire face aux inévitables conflits qui constituent la trame de notre histoire. Pour ce qui concerne la défense de la sécurité de notre nation, il nous semble absolument nécessaire que nous possédions les armes les plus modernes afin d’être en mesure de faire face aux menaces existantes ou à venir. Nous identifions spontanément notre capacité de défense à notre capacité de violence, plus précisément à la capacité de violence de nos armes. Celui qui refuse de reconnaître cela est aussitôt accusé de pacifisme... Il est précisément essentiel ici de bien distinguer la non-violence du pacifisme. Les mots "pacifisme" et "pacifiste" ont dans notre langue et dans notre culture une connotation essentiellement péjorative. Le pacifiste est réputé vouloir la paix "à tout prix", fut-ce au prix de la justice. Il est soupçonné de préférer n’importe quelle paix à n’importe quelle guerre et, donc, d’être prêt à se soumettre à l’oppression plutôt qu’à se battre pour la liberté. L’idéologie dominante, qui honore la guerre et célèbre les vertus militaires, jette donc l’anathème sur les pacifistes en les accusant d’être lâches, traîtres et parjures. Et, dans la plus grande confusion, ceux-là mêmes qui choisissent la non-violence se voient reprocher d’être pacifistes. Au demeurant, il est vrai que la paix peut être honteuse et que le refus de la guerre peut être lâche. En refusant absolument la guerre, la logique du pacifisme le conduit à faire de "la paix" un absolu et même le premier des absolus. Or, si la paix est considérée comme l’absence de la guerre, ce n’est pas la paix qui est le plus important, mais la justice qui permet la liberté et la dignité.

La thèse centrale du pacifisme peut se résumer ainsi : la guerre est le mal absolu parce que les maux qu’elle engendre sont nécessairement plus grands que ceux auxquels elle prétend remédier. Et il est vrai que les moyens de la guerre, de toute guerre, c’est-à-dire ceux de la violence destructrice et meurtrière, sont par eux-mêmes en contradiction avec la fin qu’elle prétend poursuivre : la coexistence pacifique des hommes et des peuples. La vérité de l’intuition pacifiste est de proclamer l’inhumanité de la guerre et de récuser toutes les idéologies qui la sacralisent. Mais l’erreur du pacifisme est de dénoncer "les horreurs de la guerre" sans proposer des moyens réalistes pour mettre un terme aux "horreurs de la paix". Or, il ne suffit pas de condamner la guerre en évoquant ses cruautés pour construire une paix qui garantisse les droits de l’homme. C’est pourquoi, la non-violence ne saurait s’enfermer dans une condamnation de la guerre. Elle doit imaginer des équivalents fonctionnels de la guerre pour faire face aux menaces qui peuvent peser sur la paix. C’est pourquoi la non-violence ne nous propose pas seulement une sagesse : elle nous propose également une stratégie.

Permettez-moi de revenir sur les années de la guerre froide pour inventorier l’ensemble des arguments qui ont été avancés soit pour justifier la dissuasion nucléaire, soit pour la contester et pour discerner quel bilan global il est possible de faire de cette période.

La justification de l’Église

Dans son message à la seconde session extraordinaire des Nations Unies consacrée au désarmement qui fut lu le 11 juin 1982 par le Cardinal Casaroli devant l’assemblée plénière, le pape Jean-Paul II écrit cette "petite phrase" qui allait connaître un retentissement beaucoup plus grand que toutes ses prières et tous ses vœux pour la paix : "Dans les conditions actuelles, une dissuasion fondée sur l’équilibre, non certes comme une fin en soi, mais comme une étape sur la voie d’un désarmement progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable." Malgré sa formulation confuse et ambiguë, cette phrase ne pouvait pas ne pas être comprise comme une justification de la dissuasion nucléaire. Au demeurant, tous ceux qui en étaient les partisans n’ont pas manqué de saluer le "réalisme" du pape. Pour le reste, le fait même de justifier la dissuasion nucléaire ne saurait en aucune manière favoriser un processus de désarmement progressif... En réalité, et je vais m’en expliquer, en justifiant la menace d’un crime, la « petite phrase de Jean-Paul II est « moralement inacceptable ».

Dans un document adopté par la Conférence épiscopale française le 8 novembre 1983 et intitulé Gagner la paix, les évêques français vont justifier la dissuasion nucléaire en reprenant à leur compte la "petite phrase" du pape. La dissuasion nucléaire est justifiée en bonne et due forme : « Une dissuasion est encore légitime. C’est pourquoi les nations peuvent légitimement préparer leur défense pour dissuader les agresseurs, même par une contre-menace nucléaire. » L’argument principal qu’ils invoquent pour fonder leur position est que "la menace n’est pas l’emploi". La très officielle Note explicative qui accompagne le document épiscopal explicite clairement cet argument : "En ce qui concerne la stratégie de la France, l’emploi serait inacceptable : il s’agirait d’une guerre totale par frappe anti-cités. Mais la qualification morale de l’emploi rejaillit-elle sur la "simple" menace ? Il semble que non, si risquée que soit la distinction." En réalité, cette distinction n’est pas risquée, elle est insensée. La menace n’est jamais "simple" puisqu’elle est indissolublement liée à l’emploi qui, seul, peut lui donner une éventuelle signification politique et militaire. En définitive, si la menace n’est pas l’emploi, elle est la menace de l’emploi. Pour prétendre être opérationnelle et crédible, la dissuasion exige que le décideur soit déterminé à l’emploi des armes dont il fait peser la menace sur son adversaire potentiel. Comment, dès lors, la menace pourrait-elle être "moralement acceptable" quand l’emploi est intrinsèquement pervers ? Si l’acte est criminel, n’est-il pas déjà criminel de proclamer l’intention de le commettre ? Sur ce point, il ne faut pas tergiverser : il n’y a pas d’échappatoire possible. L’éthique, non seulement l’éthique chrétienne mais également l’éthique naturelle, affirme sans conteste qu’il est déjà criminel d’avoir l’intention de recourir à un acte criminel. Il y a donc une contradiction éthique radicale, intrinsèque dans la conception même de la dissuasion nucléaire. Naguère, les théoriciens de la guerre juste ont distingué le jus ad bellum (le droit à la guerre) et le jus in bello (le droit dans la guerre). Ici, « le droit dans la dissuasion nucléaire » est sans objet, dès lors qu’il ne peut exister aucun « droit à la dissuasion nucléaire ».

Je voudrais sur ce point faire entendre une voix qui n’est pas chrétienne. Celle de Raymond Aron qui a été considéré comme l’homme le plus intelligent de son époque. Raymond Aron dit ceci : « Toutes les spéculations sur les armes nucléaires se donnent, par hypothèse, le consentement à l’emploi des armes nucléaires contre les populations civiles, voire en certaines circonstances, la résolution d’un tel emploi, en lui-même monstrueux. La raison des stratèges nucléaires est, par essence immorale (c’est moi qui souligne) puisqu’elle accepte ou décide conditionnellement un acte pervers : l’extermination de milliers d’êtres humains. Et Raymond ajoute : « Je reconnais la force de cette objection ; en une certaine mesure, je la tiens pour irrécusable [2]. » Il faut donc renoncer une fois pour toutes à l’hypocrisie qui consiste à prétendre que la stratégie nucléaire serait une stratégie du non emploi.

Á l’évidence, en votant ce texte, les évêques français ont singulièrement manqué de discernement évangélique. Car, quand tout a été dit, il n’est décidément pas possible de concilier la menace du feu nucléaire sur des populations civiles avec l’Evangile des Béatitudes. Il suffit d’être athée pour comprendre la paix que Jésus est venue apporter au monde n’est pas la paix nucléaire. En s’accommodant de la dissuasion nucléaire, l’erreur décisive de l’évêque de Rome et des évêques français n’est pas d’abord d’ordre stratégique, elle n’est pas d’abord d’ordre politique, elle n’est pas d’abord d’ordre éthique, elle est d’abord et essentiellement d’ordre spirituel. Elle est dé-création de sens, négation de transcendance dans l’histoire et dans la société des hommes. Elle a pour conséquence de mettre à mal l’espérance qui donne sens. Elle est un acte de désespérance dans l’humanité de l’homme.

Pour ma part, je ne partage pas l’analyse de ceux qui estiment que c’est la dissuasion nucléaire qui a permis d’éviter une troisième guerre mondiale et de mettre un terme à la guerre froide. Je n’ai jamais cru à la crédibilité de la dissuasion du faible au fort. En effet, dans une crise internationale où nous aurions tenté de faire jouer les arguments de notre dissuasion, notre adversaire d’alors n’aurait pas manqué de faire peser sur nous la menace de ses représailles et, selon toute probabilité - la stratégie de la dissuasion est une stratégie probabiliste -, nous aurions été dissuadés de le dissuader. Il était donc ni raisonnable ni responsable de prendre pour nous défendre le risque de nous détruire.

La révolution non-violente de 1989

En réalité, c’est à eux-mêmes et à eux seuls que les peuples de l’Europe de l’Est doivent d’être aujourd’hui libérés de l’oppression totalitaire. Le fer de lance, si vous me permettez de m’exprimer ainsi, de la révolution antitotalitaire qui a conduit à la chute du mur de Berlin a été l’action des populations civiles de l’empire soviétique qui, avec un immense courage, se sont réapproprié le pouvoir qui leur avait été confisqué.

Lorsque, dans les années 80, nous disions, nous militants de la non-violence, que la plus grande chance pour les peuples de l’Europe de L’Est de se libérer de l’oppression soviétique, était la résistance non-violente, nous n’étions guère pris au sérieux. On nous disait : "Bien sûr, la non-violence a marché en Inde. Mais la tâche était facile pour Gandhi dès lors qu’il avait pour adversaires les gentlemen britanniques dont le fair-play légendaire leur a tout de suite fait comprendre qu’ils devaient reconnaître l’indépendance de l’Inde à partir du moment où les Indiens la leur demandait poliment, c’est-à-dire non-violemment..." En réalité, le véritable gentleman, c’était Gandhi... On nous disait encore : "Évidemment, la non-violence a marché aux États-Unis. Mais la tâche était facile pour Martin Luther King puisqu’il vivait dans la plus grande démocratie du monde !". En réalité, le véritable démocrate, c’était Marin Luther King... On finissait par nous dire : "Allez donc prêcher la non-violence dans les pays communistes !..." Et la conversation était terminée. On voulait ainsi nous renvoyer à nos illusions...

Nous sommes allés dans les pays de l’Est, mais nous n’y sommes pas allés pour prêcher la non-violence... Nous y sommes allés pour exprimer notre solidarité et notre estime à des femmes et à des hommes qui ne nous avaient pas attendus pour comprendre que la résistance non-violente était en effet leur plus grande chance de recouvrer la liberté. Lorsque j’ai rencontré Adam Michnik, l’un des leaders les plus prestigieux de la résistance polonaise - il a passé quelque six années en prison -, il m’a dit : "Il y a deux raisons majeures pour lesquelles nous avons choisi la non-violence. Tout d’abord, si nous avions recouru aux moyens dérisoires de la violence dont nous pouvions disposer, nous nous serions heurtés aux moyens les plus puissants de la violence que possédait notre adversaire et notre résistance aurait sans aucun doute été brisée. »

Michnik me donnait une deuxième raison pour laquelle la résistance polonaise avait choisi la non-violence : "Nous voulons construire une société démocratique et nous savons par expérience que si, pour construire une société démocratique, nous utilisions les moyens de la violence, nous aboutirions inévitablement à une société totalitaire." En effet, le projet communiste voulait instaurer une société où les hommes pourraient vivre enfin libérés de toute aliénation. Et le résultat fut une société totalitaire. C’est pourquoi Michnik disait : « Parce que nous voulons construire une société démocratique, nous devons utiliser des moyens démocratiques, c’est-à-dire des moyens non-violents." Il y a ainsi une totale incompatibilité d’humeur entre la démocratie et la violence. En disant cela, Michnik rejoignait l’une des grandes intuitions de Gandhi selon laquelle, pour être efficaces, les moyens doivent être cohérents avec la fin. Il n’est pas vrai de dire qu’une fin juste justifie des moyens injustes. C’est exactement le contraire qui se passe : des moyens injustes rendent injuste une cause juste...

Ainsi donc, lorsque le document des évêques français est publié en 1983, depuis plusieurs années déjà, le peuple polonais, à travers le syndicat Solidarnosc, était engagé dans une résistance non-violente contre le régime communiste. Les évêques français auraient été bien inspirés d’affirmer leur solidarité avec ces femmes et ces hommes qui, prenant pour eux-mêmes les plus grands risques, luttaient pour leur dignité et leur liberté. Mais, manifestement, ils n’accordent alors aucun crédit à l’action non-violente. "À court et à moyen terme, écrivent-ils, l’alternative non-violente paraît encore bien aléatoire". Et pour justifier cette position, ils font remarquer : "La persécution des non-violents à l’Est doit aussi donner à réfléchir sur un courant à sens unique." Force est de reconnaître que l’histoire est venue démentir le scepticisme épiscopal. Le mur de Berlin n’a pas été détruit par les armes des Etats occidentaux, il s’est effondré sous la pression de la résistance non-violente des femmes et des hommes des sociétés civiles de l’Est.

Jean-Paul II le reconnaîtra explicitement dans son encyclique Centesimus annus publiée en mai 1991. "À peu près partout, écrit-il, on est arrivé à faire tomber un tel "bloc", un tel empire, par une lutte pacifique qui a utilisé les seules armes de la vérité et de la justice. (...) Apparemment, l’ordre européen issu de la deuxième guerre mondiale et consacré par les Accords de Yalta ne pouvait être ébranlé que par une autre guerre. Et pourtant, il s’est trouvé dépassé par l’action non-violente d’hommes qui, alors qu’ils avaient toujours refusé de céder au pouvoir de la force, ont su trouver dans chaque cas la manière efficace de rendre témoignage à la vérité. Cela a désarmé l’adversaire, car la violence a toujours besoin de se légitimer par le mensonge, de se donner l’air, même si c’est faux, de défendre un droit ou de répondre à une menace d’autrui." Le pape reconnaît ainsi que la non-violence s’est avérée être effectivement une alternative à la guerre. Cependant, Jean-Paul II idéalise l’action non-violente en la réduisant à un témoignage en faveur de la vérité. La grève, qui fut l’une des armes principales de Solidarnosc n’est pas une simple expression de la vérité, elle est une manifestation de force.

Le refus de Valery Giscard d’Estaing

Je voudrais donner ici le témoignage du président Valery Giscard d’Estaing qu’il nous donne dans le second tome de ses mémoires L’affrontement [3]. Il nous fait part de l’expérience de celui qui est en charge, le cas échéant, de prendre la décision d’actualiser la menace portée par la dissuasion en donnant l’ordre de déclencher le feu nucléaire. Il nous explique qu’il a eu du mal à retenir les explications qui lui sont données, dès l’après-midi même de son installation à l’Élysée, par le chef d’état-major du président Pompidou. Il se trouvait devant un grand nombre de points d’interrogation auxquels il n’était pas en mesure de répondre. Pour y voir plus clair, il demande au chef d’état-major des armées, le général Méry, de préparer une manœuvre en vraie grandeur, au cours de laquelle ils testeraient les décisions à prendre. Le scénario envisagé est le suivant : les forces soviétiques déclenchent une invasion massive en direction de l’Europe de l’Ouest. Elles ont bousculé le dispositif allié, le long de la frontière entre les deux Allemagne. Le Président des États-Unis n’a pas donné l’ordre d’utiliser les armes nucléaires tactiques. Les forces alliées sont hors d’état d’opposer une résistance organisée aux Soviétiques. Seules les forces françaises ont encore la capacité de le faire. Á ce moment, le général Méry pose la question suivante au Président de la République : « Monsieur le Président, le commandant de la 1ère armée vous demande de l’autoriser à utiliser, s’il le juge nécessaire, ses armes nucléaires tactiques. « J’imagine, raconte Giscard d’Estaing, le déroulement des événements : les unités françaises tirent leurs fusées nucléaires à courte portée sur les armées soviétiques, situées en territoire ouest-allemand. (...) Demain un tir nucléaire soviétique détruira l’ensemble de nos divisions, et les bases de notre force aérienne tactique, en Alsace et dans l’Est. Simultanément, le commandant soviétique nous menacera de représailles sévères, en cas de nouveau tir nucléaire. Et dans cette situation de semi-anéantissement de nos forces, avant même l’invasion de notre territoire, la décision de déclencher le tir stratégique, et de provoquer la « destruction mutuelle assurée », apparaîtra comme le dernier geste d’un irresponsable. » Le Président communique alors sa réponse : « Dans les circonstances actuelles, je ne donne pas l’autorisation de tir. » Il poursuit sa réflexion : « Une conclusion se fait jour peu à peu : ni de loin, où je suis, ni sur le terrain, où se situent les responsables militaires, la décision d’employer l’arme nucléaire tactique n’apparaît opportune. » Incluant cette fois le domaine de la dissuasion stratégique, il écrit entre parenthèses : (Et puis, concernant la destruction mutuelle assurée, quoi qu’il arrive - et j’écris cela entre parenthèses pour souligner que cette décision a toujours été enfouie au fond de moi-, quoi qu’il arrive je ne prendrai jamais l’initiative d’un geste qui conduirait à l’anéantissement de la France. » Il conclut par ces mots surprenants : « Si la destruction était entamée par l’adversaire, je prendrais aussitôt la décision nécessaire pour la venger. » Mais à quoi donc pourrait servir cette vengeance qui serait déjà posthume, sinon à parachever la destruction de la France ?

Ce témoignage me semble déterminant pour apprécier la faisabilité de la dissuasion nucléaire. Il est toujours facile d’élaborer en chambre et de proclamer sur une estrade une rhétorique à propos de la dissuasion nucléaire qui vante ses mérites en assurant qu’elle est garante à la fois de la grandeur de la France et de la sécurité des Français. Mais ce ne sont que des paroles en l’air. Lorsque survient le moment du passage à l’acte, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse comme c’était le cas au cours des manœuvres racontées par Giscard d‘Estaing, qui est l’épreuve de vérité de la dissuasion nucléaire, il apparaît clairement que la rhétorique n’a aucune prise sur la réalité. La rationalité de la doctrine s’efface alors pour céder la place à l’irrationalité la plus épouvantable. Bien sûr, Giscard d’Estaing ne pouvait pas rendre publiques ses réflexions tant qu’il était au pouvoir, car alors il lui aurait été difficile de ne pas démissionner. Mais ses réflexions montrent sans conteste que le passage à l’acte est véritablement im-pensable, in-concevable, in-imaginable, ir-réaliste et, surtout, qu’il serait ir-responsable.

La nouvelle donne selon Jacques Chirac

Grâce aux citoyennes et aux citoyens des pays de l’Europe de l’Est, nous ne sommes plus dans la guerre froide. Dès lors la question se pose de savoir quelle est la nouvelle doctrine de la France pour ce qui concerne la dissuasion nucléaire. Jacques Chirac s’est exprimé sur ce sujet le 19 juillet 2006 lors de sa visite aux forces aériennes et océanique stratégiques à l’Ile Longue. Dans le langage le plus convenu qui soit, il récite la rhétorique officielle : « Face aux inquiétudes du présent et aux incertitudes du futur, la dissuasion nucléaire demeure la garantie fondamentale de notre sécurité. Elle nous donne également, d’où que puissent venir les pressions, le pouvoir d’être maîtres de nos actions, de notre politique, de la pérennité de nos valeurs démocratiques. » Fermer le ban !...

Au-delà de cette pétition de principe, quelle stratégie pour aujourd’hui ? « La dissuasion nucléaire, affirme Chirac, je l’avais souligné au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, n’est pas destinée à dissuader des terroristes fanatiques. » Il énonce certes une évidence, mais ça va mieux en le disant. Mais il va s’éloigner aussitôt de cette évidence : « Pour autant, affirme-t-il, les dirigeants d’Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d’utiliser, d’une manière ou d’une autre, des armes de destruction massive, doivent comprendre qu’ils s’exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part. Et cette réponse peut être conventionnelle. Elle peut aussi être d’une autre nature. » Tout le monde l’a compris, il s’agirait alors de l’engagement de nos forces nucléaires. J’avoue qu’une telle déclaration me plonge dans une immense perplexité. La lettre du texte nous dit que ce sont les « dirigeants politiques » qui seront éventuellement « exposés » à une réponse qui pourrait être nucléaire... Faut-il comprendre que le président de la République envisage de recourir à des attentats nucléaires ciblés visant à tuer les dirigeants politiques des « États voyous » ? Je ne pense pas que la miniaturisation des armes nucléaires permette jamais d’opérer une frappe chirurgicale qui ne tuerait que le dictateur, son chauffeur et son secrétaire... L’arme nucléaire ne sera jamais une « arme propre », pour autant que la propreté soit une caractéristique qui puisse concerner la violence... Le feu de nos armes nucléaires affecterait sans aucun doute une partie du territoire de ces États et la population civile ne serait certainement pas épargnée. En réalité, il y a tout lieu de penser qu’une réponse nucléaire aux menaces des États terroristes aurait des conséquences imprévisibles et incontrôlables au niveau des équilibres géostratégiques régionaux et au niveau de l’équilibre mondial. En même temps, je comprends bien que le Président de la République, dès lors que la France et l’Occident ont perdu leur meilleur ennemi, se sente obligé d’inventer une raison d’être à la dissuasion nucléaire.

Jacques Chirac aborde ensuite la périlleuse question du rapport entre la menace et l’emploi et force est de reconnaître qu’il va se prendre les pieds dans le tapis rouge déroulé sous ses pieds. Il dit ceci : « Mais notre concept d’emploi des armes nucléaires reste bien le même. Il ne saurait, en aucun cas être question d’utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d’un conflit. C’est dans cet esprit que les forces nucléaires sont parfois qualifiées « d’armes de non emploi ». » Je le disais tout à l’heure, cette dernière expression n’a aucun sens. Et d’ailleurs Jacques Chirac va tout de suite se contredire : « Cette formule, ajoute-t-il aussitôt, ne doit cependant pas laisser planer le doute sur notre volonté de notre capacité à mettre en œuvre nos armes nucléaires. La menace crédible de leur utilisation pèse en permanence sur des dirigeants animés d’intentions hostiles à notre égard. » Or qu’est-ce que l’utilisation des armes nucléaires sinon leur emploi ? Jacques Chirac énonce donc clairement les termes de ce que j’appellerai « l’aporie nucléaire ».

L’avis de la Cour internationale de Justice

En décembre 1994, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies demande à la Cour internationale de Justice de rendre un avis consultatif sur la question suivante : « Est-il permis en droit international de recourir à la menace ou à l’emploi d’armes nucléaires en toute circonstance ? » Les quatorze juges qui composent cette Cour se déclarent compétents pour donner suite à cette demande. Le 8 juillet 1996, ils rendent leur avis. Celui-ci comporte trois décisions. Première décision prise à l’unanimité : « La menace ou l’emploi d’armes nucléaires devrait être compatible avec les exigences du droit international applicable dans les conflits armés. » Á vrai dire, Monsieur de La Palisse aurait certainement lui-même vivement approuvé une telle décision.

Deuxième décision adoptée par sept voix contre sept par la voix prépondérante du Président : « Il ressort des exigences susmentionnées que la menace ou l’emploi d’armes nucléaires serait généralement contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés et spécialement aux principes et règles du droit humanitaire. » Vous aurez remarqué que la formule retenue est quelque peu précautionneuse : « serait généralement contraire... ». Cependant, pareille formule laisse entendre clairement que la menace ou l’emploi des armes nucléaires serait effectivement, j’allais dire évidemment contraire au droit international... Á tout le moins, il existe une forte présomption pour que la menace et l’emploi des armes nucléaires soient bien illégaux au regard du droit international. En réalité, le tribunal ne va pas s’estimer compétant pour énoncer un jugement catégorique. Il accompagne sa décision précédente par cette considération : « Au vu de l’état actuel du droit international, ainsi que des éléments de fait dont elle dispose, la Cour ne peut cependant conclure de façon définitive que la menace ou l’emploi d’armes nucléaires serait licite ou illicite dans une circonstance extrême de légitime défense dans laquelle la survie même d’un État serait en cause. » Ainsi, la Cour ménage une fenêtre de tir dans une circonstance extrême... Cette fenêtre est donc extrêmement étroite - car si la Cour ne dit pas que la menace ou l’emploi serait illicite, il ne dit pas non plus que l’une ou l’autre serait licite : elle ne dit pas que la dissuasion nucléaire est « juridiquement acceptable »... -, mais elle existe et les États pourront toujours passer par cette fenêtre pour continuer à s’engager dans la course aux armements nucléaires...

Cependant, la Cour prend une troisième décision à l’unanimité cette fois : « Il existe une obligation de poursuivre de bonne foi et de mener à terme des négociations conduisant au désarmement nucléaire dans tous ses aspects, sous un contrôle international strict. » Ici, la Cour ne fait que reprendre l’obligation formulée par l’article VI du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) signé en 1968. Ce Traité demande aux États non-dotés de l’arme nucléaire de renoncer à les acquérir et, en contrepartie, il demande aux États dotés de l’arme nucléaire de réduire leurs potentiels nucléaires et de favoriser un désarmement complet. Voici ce que dit l’article VI : « Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. »

Au sujet de cet article VI, la Cour énonce ce considérant qui me semble très important : « la cour mesure dans ces circonstances toute l’importance de la consécration par l’article VI du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires d’une obligation de négocier de bonne foi un désarmement nucléaire. La portée juridique de l’obligation considérée dépasse celle d’une simple obligation de comportement, l’obligation en cause ici est celle de parvenir à un résultat précis - le désarmement nucléaire dans tous ses aspects - par l’adoption d’un comportement déterminé à savoir la poursuite de bonne foi de négociations en la matière. » Il apparaît ainsi clairement que l’article VI du TNT, qui impose une obligation de résultat, n’est pas respecté par les États dotés de l’arme nucléaire. Quelles sont en effet aujourd’hui les initiatives prises par ces États pour parvenir à un désarmement général et complet ? Á vrai dire, il n’y en a aucune. On peut donc avancer que les politiques poursuivies par les cinq puissances nucléaires reconnues sont contraires à l’avis de la Cour internationale de Justice et qu’elles sont donc illégales.

Un autre considérant de la Cour me semble utile à notre débat : « Si, est-il affirmé, dans un cas donné, l’emploi même de la force est illicite - pour quelque raison que ce soit - la menace d’y recourir le sera également. En bref, un Etat ne peut, de manière licite, se déclarer prêt à employer la force que si cet emploi est conforme aux dispositions de la Charte. » Tout commentaire me semble inutile...

Il est intéressant de faire remarquer que si plusieurs juges n’ont pas approuvé la deuxième décision de la Cour, c’est parce qu’ils estimaient que cette dernière ne se prononçait pas catégoriquement. M. Veeramantry exprime ainsi son opinion dissidente : « La menace ou l’emploi d’armes nucléaires est illicite en toutes circonstances quelles qu’elles soient. La menace ou l’emploi d’armes nucléaires violent en effet les principes fondamentaux du droit international et constituent la négation même des soucis humanitaires du droit humanitaire. Ils vont à l’encontre du droit conventionnel, et en particulier du protocole de Genève de 1925 interdisant l’emploi de Gaz. Ils sont contraires au principe fondamental de la valeur de la dignité de la personne humaine sur lequel repose le droit. Ils mettent en danger l’environnement d’une manière qui compromet la vie entière sur la planète. » Je vous avouerai que j’ai la faiblesse de penser que cette position dissidente est la plus orthodoxe par rapport au droit. Tout particulièrement, sa référence à l’interdiction du gaz est décisive. Il précise d’ailleurs à ce sujet que « les dispositions spécifiques du protocole de Genève interdisant l’emploi de gaz sont clairement applicables aux armes nucléaires puisqu’elles interdisent l’utilisation de poisons. Les radiations relèvent directement de cette catégorie et l’interdiction de l’utilisation de poisons est certes une des plus vieilles règles des lois de la guerre. »

Le Laser Mégajoule et le M-51

En 1996, le Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires vise une interdiction universelle des essais nucléaires comme moyen d’arrêter la production d’armes nucléaires. Il est signé par la France en 1998. Or depuis 1995, la France poursuit la mise en œuvre du programme Simulation qui a pour but d’assurer la continuité, l’adaptation et la modernisation de la dissuasion nucléaire, ce qui implique le renouvellement des armes. En 1996, débute la construction du Laser Mégajoule sur la commune de Barp en Gironde et la mise en fonctionnement du Laser est prévue pour l’année 2011. Selon un document publié en janvier 2006 par le Ministère de la défense « le Laser Mégajoule, indispensable pour simuler le fonctionnement nucléaire de l’arme, (...) permettra d’atteindre en laboratoire des conditions thermodynamiques (densité, pression, température) similaires à celles rencontrées lors d’une essai nucléaire. » On ne saurait être plus clair : le Laser Mégajoule est une alternative aux essais nucléaires et sa décision de le construire a donc été prise en violation de l’intention et de l’esprit du Traité d’Interdiction Complète des essais. Par ailleurs, à l’évidence, le programme Mégajoule viole l’article VI du Traité de non-prolifération car il s’inscrit en faux contre l’obligation des États dotés de l’arme nucléaire de s’engager de bonne foi dans un processus conduisant au désarmement nucléaire sous tous ses aspects. Bien sûr, ce programme coûtera quelques milliards d’Euros aux contribuables que nous sommes. Je préfère ne pas vous donner de chiffre précis car il serait certainement bien inférieur au coût réel, tellement le surcoût financier des programmes militaires est impressionnant...

Á titre d’anecdote, je vous lis un passage d’un document signé par Lionel Jospin en mai 1997 dans lequel, parmi les engagements du Parti socialiste pour la législature à venir, il promettait de renoncer au Laser Mégajoule : « Aujourd’hui, écrivait-il, la crédibilité de notre dissuasion étant assurée, nous estimons qu’il n’est pas utile de lancer un programme de simulation des essais qui serait coûteux, inutile et susceptible de relancer la course aux armements nucléaires. » Mais il est bien connu que les promesses électorales n’engagent que ceux qui veulent bien y croire...

Un autre programme illustre la volonté du gouvernement français à relancer la course aux armements nucléaires est le programme M-51. Le missile M-51 est destiné à remplacer le missile M-45 afin de moderniser les systèmes d’armes de la force océanique stratégique (FOST). Il équipera donc les sous-marins de la seconde génération de la FOST. Évidemment, le missile M-51 sera plus beau, plus moderne, plus performant que le missile M-45. Ce programme est une nouvelle illustration du fait que la course aux armements suit les progrès de la recherche scientifique et technologique. Là encore, ce programme nous coûtera quelques milliards. Et, là encore, on est loin du respect de l’article VI du Traité de non-prolifération...

Le missile M-51 sera testé cette année au Centre d’Essai des Landes (CEL) de Biscarosse. Les 22-23 et 24 septembre derniers, plusieurs organisations ont organisé une « inspection citoyenne » sur le site de Biscarosse afin d’exprimer leur opposition à la relance de la course aux armements nucléaires.

Ce qui me semble essentiel de souligner ici, et je rejoins les propos exprimés tout à l’heure par Mgr marc Stenger, c’est que la poursuite par la France de la course aux armements nucléaires ne peut que favoriser la prolifération des armes nucléaires partout dans le monde. Quand la France ne cesse d’affirmer, et les citations présentées tout à l’heure par l’amiral d’Arbonneau sont très significatives à ce sujet, que la possession de l’arme nucléaire est la meilleur garantie pour que la voix de la France soit entendue et respectée dans le concert de la diplomatie mondiale, comment voudrions-nous être crédibles lorsque nous interdisons à d’autres nations de se donner le même moyen de faire entendre et respecter leur propre voix ? Le désarmement nucléaire bien ordonné commence par soi-même. Et si nous n’avons pas nous-mêmes le courage de ce désarmement, il me semble que nous sommes mal placés pour demander aux autres de faire preuve du courage que nous n’avons pas...

La nouvelle position de l’Église catholique

Je voudrais revenir aux déclarations récentes de l’Église au sujet de la dissuasion nucléaire. Depuis la chute du mur de Berlin, la réflexion du Vatican sur les armes nucléaires s’est notablement infléchie dans un sens de plus en plus critique. On peut même parler d’une véritable discontinuité. Le 28 octobre 1992, Mgr Renato Martino, l’observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations Unies, déclare : « Le cours périlleux de l’humanité peut être changé voire redressé, en brisant la relation absurde entre militarisme et sécurité. (...) La chaîne des technologies de guerre doit être brisée. La stratégie dangereuse de la dissuasion nucléaire est surannée. » Je voudrais souligner qu’ici celui qui est devenu depuis le cardinal Martino ne se contente pas de formuler des vœux. Il ne dit pas : « Il serait souhaitable que la chaîne des technologies de guerre soit progressivement ralentie. » Non, son propos est tranchant : « La chaîne des technologies de guerre doit être brisée. » Le 25 octobre 1993, le même prélat affirme à propos des armes nucléaires : « Aujourd’hui, il n’y a pas de raison logique pour maintenir et développer davantage une telle puissance de feu cataclysmique. La réduction des armes nucléaires ne suffit pas. (...) La sécurité se trouve dans l’abolition des armes nucléaires et le renforcement de la loi internationale. L’idée que la stratégie de dissuasion nucléaire est essentielle à la sécurité d’une nation est la présomption la plus dangereuse qui se soit transmise de la période de la guerre froide à cette nouvelle période. Maintenir la dissuasion nucléaire jusqu’au XXIème siècle empêchera la paix plus qu’elle ne la favorisera. La dissuasion nucléaire constitue un obstacle au désarmement nucléaire authentique. » Il y a donc bien rupture, entre le langage que l’Église tenait avant 1989 et celui qu’elle tient aujourd’hui.

Le 22 septembre 2005, Mgr Celestino Migliore, le nouvel observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations-Unies, intervenant dans le cadre de la Conférence sur l’application du Traité d’interdiction des essais nucléaires, déclare que le but de ce Traité, qui est de mettre un terme définitif aux essais des armes nucléaires, « devrait être le but de chaque État » : « Car les armes nucléaires sont incompatibles avec la paix que nous recherchons pour le XXIème siècle ». « La dissuasion nucléaire, ajoute-t-il, devient de plus en plus intenable même si elle s’exerce au nom de la sécurité collective. » Dans son message du 1er janvier 2006, pour la célébration de la journée mondiale de la paix, Benoît XVI plaide en faveur du désarmement nucléaire : « Que dire des gouvernements qui comptent sur les armes nucléaires pour garantir la sécurité de leurs pays ? Avec d’innombrables personnes de bonne volonté, on peut affirmer que cette perspective, hormis le fait qu’elle est funeste, est tout à fait fallacieuse. En effet, dans une guerre nucléaire il n’y aurait pas de vainqueurs, mais seulement des victimes. La vérité de la paix demande que tous - aussi bien les gouvernements qui, de manière déclarée ou occulte, possèdent des armes nucléaires depuis longtemps, que ceux qui entendent se les procurer - changent conjointement de cap par des choix clairs et fermes, s’orientant vers un désarmement nucléaire progressif et négocié. » Malheureusement, cette déclaration risque fort de rester lettre morte si les Églises locales des pays concernés ne font pas elles-mêmes « des choix clairs et fermes ». Pour sa part, l’Église de France est restée jusqu’à présent remarquablement silencieuse. Mais vous comprenez bien qu’entre le « moralement acceptable » de Jean-Paul II en 1982 et le « tout à fait fallacieuse » de Benoît XVI en 2006, il y a discontinuité.

Le 5 octobre 2006, Mgr Migliore, s’exprimant lors d’un débat sur le désarmement et la sécurité internationale au cours de la 61ème session de l’Assemblée générale des Nations-Unies tient lui aussi des propos particulièrement fermes à propos des armes nucléaires. Se référant à une récente déclaration du Secrétaire général, il estime que le monde est sur cette question à la croisée des chemins : « Un chemin peut nous conduire vers un monde dans lequel la prolifération des armes nucléaires est limitée et inversée par la confiance, le dialogue et un accord négocié. L’autre chemin nous mène à un monde dans lequel rapidement un nombre grandissant d’États se sentent obligés de s’armer eux-mêmes d’armes nucléaires et où grandit la menace du terrorisme nucléaire. Ma délégation convient que la communauté internationale semble avancer presque somnambule sur ce dernier chemin, non par un choix conscient mais plutôt par erreur, à cause de débats stériles et de la paralysie des mécanismes multilatéraux pour la mise en confiance et la résolution des conflits. » Ainsi, selon le prélat, il y a tout lieu de penser que ceux qui font encore aujourd’hui l’éloge de la dissuasion nucléaire sont atteints de somnambulisme. Pareil diagnostic est grave. Vous savez que le somnambule est celle ou celui qui la nuit s’en va marcher tout en dormant sur le toit de sa maison, risquant à tout moment de glisser, de tomber et de s’écraser au sol... Sans aucun doute, notre responsabilité est de réveiller doucement tous ces somnambules et de les raccompagner gentiment dans leur lit... Mgr Migliore ajoute : « Ceci est un acte d’accusation fort qui exhorte les parties intéressées à prendre des engagements clairs à mettre en application le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. (...) Le Saint Siège a souvent parlé sur ce sujet, demandant aux gouvernements qui possèdent officiellement ou secrètement des armes nucléaires, et à ceux qui prévoient de les acquérir, d’accepter de changer de cap par de claires et fermes décisions et de s’efforcer de rechercher un désarmement nucléaire progressif et négocié. Les politiques de dissuasion nucléaire, caractéristiques de la guerre froide, doivent et peuvent être remplacées par des mesures concrètes de désarmement fondées sur le dialogue et des négociations multilatérales. » Malheureusement, il y a tout lieu de penser que les États concernés resteront sourds à de pareilles exhortations. Là encore, seul l’engagement déterminé des Églises locales pourrait changer la donne. C’est pourquoi je me permets de suggérer à mes amis de Pax Christi de prendre l’initiative de demander aux évêques français de faire une déclaration qui actualise leur réflexion sur la dissuasion nucléaire en fonction des nouvelles prises de position du Vatican.

Inverser les charges

Pour conclure, je voudrais inverser les charges. Les partisans de la dissuasion nucléaire font appel à une morale de responsabilité. Et bien je dis que la morale de responsabilité demande à tous les États de mettre un terme à la course aux armements nucléaires. Il a déjà été fait allusion à l’éthique de responsabilité définie par Max Weber. Or Max Weber écrit précisément que l’éthique de responsabilité nous dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. [4] » Et Max Weber écrit que l’homme qui agit selon l’éthique de la responsabilité peut être amené à avoir le courage de certains refus : « Je me sens bouleversé très profondément par l’attitude d’un homme mûr - qu’il soit jeune ou vieux - qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l’éthique de responsabilité, en vient à un certain moment à déclarer : « Je ne puis faire autrement. Je m’arrête là ! » Une telle attitude est authentiquement humaine et elle est émouvante. Chacun de nous, si son âme n’est pas encore entièrement morte, peut se trouver un jour dans une situation pareille. [5] » C’est précisément dans cette situation que s’est trouvé Valery Giscard d’Estaing au moment où il devait donner l’autorisation d’utiliser l’arme nucléaire. C’est précisément parce qu’il s’est soucié des conséquences de son action, parce qu’il s’est rendu compte que ces conséquences auraient été tragiques qu’il a refusé de donner cette autorisation.

Le passage à l’acte nucléaire est un saut dans l’inconnu, un basculement dans l’inconnaissable, mais tout laisse penser que le feu nucléaire aura des conséquences qui entraîneront non seulement une catastrophe humanitaire, mais une catastrophe humaine. C’est pourquoi le réalisme nous commande de renoncer une fois pour toutes à la déraison nucléaire. On ne peut pas s’accommoder « un peu » de l’arme nucléaire, comme on ne peut pas s’accommoder « un peu » de la torture. Ce qui, en définitive, m’apparaît le plus grave, et donc le plus inquiétant, c’est le triomphe de ce que j’appellerai la « mentalité nucléaire ». « Le danger, affirme Paul Virilio, ce n’est pas que demain la bombe explose, c’est qu’elle existe déjà. Le danger, ce n’est pas le feu nucléaire, mais l’autodafé, la foi nucléaire. [6] » L’existence même de l’arme nucléaire ne consacre-t-elle pas l’échec de toutes les morales, de toutes les philosophies, de toutes les spiritualités, de toutes les religions ? Ma conviction profonde est que le choix que chacun doit faire face à la dissuasion nucléaire n’est pas un choix stratégique, mais un choix spirituel. Dans les dernières années de sa vie, Georges Bernanos n’a cessé de protester contre la bombe atomique avec toute la vigueur dont il savait être capable. Intolérant, Bernanos ? Oui, en ce sens qu’il a la conviction que ce qu’il appelle « la civilisation de la bombe atomique » est intolérable et que, face à elle, l’homme raisonnable ne peut qu’opposer l’objection de sa conscience : « Á un monde de violence et d’injustice, au monde de la bombe atomique, on ne saurait déjà plus rien opposer que la révolte des consciences, du plus grand nombre de consciences possible. [7] » Á chacun de prendre ses responsabilités. En conscience...

Je vous remercie de votre attention.


[1Membre-fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN), Jean-Marie Muller est directeur des études à l’Institut de Recherche sur la Résolution Non-violente des Conflits (IRNC). Écrivain et philosophe, il a publié de nombreux livres sur la non-violence reconnus comme des ouvrages de référence. Dernier ouvrage publié : Dictionnaire de la non-violence (Le Relié Poche).

[2Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, tome II, L’âge planétaire, Paris, Gallimard, p. 174.

[3Valery Giscard d’Estaing, Le pouvoir et la vie, Tome II, L’affrontement, Paris, Le Livre de Poche, p. 196s.

[4Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Union générale d’éditions, col. 10/18, 1963, p. 172.

[5Ibid., p. 183.

[6Paul Virilio, L’insécurité du territoire, Stock, Paris, 1976, p. 143

[7Ibid., p. 127.


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Brèves

Nouvelle convocation José Bové au tribunal d’instance

samedi 8 décembre 2007

Reçu du "Collectif des faucheurs Volontaires Rhône-Loire"

José se retrouve à nouveau devant la JAP lundi 10 décembre au matin, il faut à nouveau tous être présents pour soutenir la fin de toutes les condamnations contre les militants anti-OGM.

RAPPEL :

Lundi 12 novembre, José Bové est ressorti libre du bureau de la juge d’application des peines du tribunal de Millau. La magistrate et le porte-parole des Faucheurs volontaires ont discuté de la façon dont celui-ci pourrait accomplir la peine que lui a infligée la cour d’appel de Toulouse le 15 novembre 2005 : quatre mois de prison ferme, en tant que récidiviste, pour avoir participé au fauchage d’un champ de maïs transgénique le 25 juillet 2004 à Menville (Haute-Garonne).

En droit, la juge pouvait placer M. Bové sous bracelet électronique, mesure que le leader paysan avait par avance rejetée. Ce refus aurait pu justifier sa mise en détention immédiate. Selon son avocat, Me François Roux, José Bové a indiqué qu’il acceptait un aménagement de sa peine, qui pourrait prendre la forme de "jours amendes". La juge l’a convoqué le 10 décembre, pour un débat contradictoire avec le procureur.

cactus pubis

samedi 24 novembre 2007

Au poil !

Un cactus sur lequel poussent des poils pubiens ?

Voilà qui ne manque pas de piquant. Cette œuvre conçue par Laura Cinti est l’une des pièces phares du Festival international des sciences d’Edimbourg, en Ecosse. Pour réaliser The Cactus Project, l’artiste “transgénique” dit avoir introduit du matériel génétique humain dans le génome d’une cactée.

En 2000, l’artiste brésilien Eduardo Kac avait déjà exposé un lapin transgénique vert fluorescent, doté d’un gène de méduse. Si le directeur du Scottish Arts Council – l’ancien évêque d’Edimbourg – a quelques réserves en ce qui concerne la manipulation d’animaux, l’œuvre de Laura Cinti ne lui pose pas de problème éthique. “Faire pousser des poils pubiens sur un cactus ne fait de mal à personne”, estime-t-il.

courrierinternational