Tibet : silence, on meurt !

lundi 17 décembre 2012
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Par Ursula Gauthier

Ils donnent leur vie pour défendre leur langue, leur culture, leur religion. En quelques mois, plus de 90 jeunes Tibétains se sont immolés par le feu, dont 11 dans la seule province du Qinghai.

Avec ses cheveux savamment noués en chignon, son collier de perles au ras du cou et sa petite veste en cuir rouge zippée, elle était l’image de la jeune Tibétaine branchée. Tangzin Dolma, 23 ans, cadette d’un éleveur aisé ex-chef de village, semblait n’avoir rien de commun avec ces pèlerins pauvres et pleins de dévotion que l’on voit tourner autour des lieux sacrés en se prosternant tous les trois pas. « Elle était joyeuse, elle avait appris le chinois à l’école et adorait faire des voyages avec nous », explique le père d’une voix cassée. La mère, le visage ravagé par un malheur trop grand, a fait vœu de silence : c’est sa façon de pleurer la fin tragique de sa petite. Le 15 novembre, alors que les parents sont partis au bourg voisin, Tangzin Dolma se plante devant le temple du hameau. Elle attend d’être tout à fait seule pour s’asperger d’essence volée dans une moto et s’allumer comme une torche. C’est une de ses copines qui découvrira son cadavre calciné.


Le père se souvient que les jours précédant le drame sa fille écoutait sans cesse des cassettes de dunglen, un genre adoré du public tibétain où le chanteur, en général jeune et joli garçon, chante des airs traditionnels en s’accompagnant de mandoline. Les stars préférées de Tangzin Dolma chantent en termes à peine voilés la fierté tibétaine, la souffrance du peuple séparé de son « père » spirituel et la gloire des « martyrs du pays des neiges »… Plusieurs de ces jeunes chanteurs sont d’ailleurs sous les verrous, accusés d’« alimenter des sentiments séparatistes ». La jeune femme a-t-elle été inspirée par cette exaltation juvénile de l’héroïsme ? A-t-elle crié : « Vive le Dalaï-lama, liberté au peuple tibétain ! », comme les 90 autres Tibétains – presque tous très jeunes et issus de familles modestes – qui se sont immolés depuis quelques mois ? On ne le saura pas. Les parents semblent aussi écrasés de douleur qu’effrayés de parler. Leur hameau de Guogai, une poignée de maisons accrochées à une pente escarpée, se trouve à 40 kilomètres de Rebkong, au bout d’un chemin étroit en lacets vertigineux. Il faut pourtant prendre mille précautions, arriver à la nuit tombée et raser les murs pour ne pas alerter les mouchards.

Un impressionnant réseau d’informateurs a été déployé jusque dans les coins les plus reculés depuis que cette région tibétaine réputée « tranquille » est devenue un haut lieu de la redoutable vague d’immolations. En un mois, onze de ses habitants ont ainsi péri. Dépassées, les autorités tentent par tous les moyens de juguler le mouvement : empêcher la propagation des nouvelles, décourager l’afflux devenu rituel des visiteurs chargés de cadeaux venus rendre hommage aux « héros » immolés. Mais la nouvelle de l’immolation de Tangzin Dolma a été révélée le jour même dans le monde entier. À en juger par le mur de briques de thé entassées dans une pièce, les visiteurs ont été extrêmement nombreux. Ils ont également apporté des cadeaux plus « parlants » : d’immenses photos, richement encadrées, du Dalaï-lama, qui trônent désormais sur les autels à la charpente ouvragée. Plus étonnant encore : sur plusieurs de ces photos, on reconnait… un civil : Lobsang Sangay, le Premier ministre élu du gouvernement en exil à Dharamsala. Quel meilleur signe que pour les Tibétains la cause nationale fait désormais indissolublement corps avec la ferveur religieuse ?

« En quelques mois, la conscience politique a fait un bond énorme, en commençant par l’exigence de respecter la langue tibétaine », observe Tashi – appelons-le Tashi – un jeune fonctionnaire de Rebkong employé au bureau local de l’éducation, qui accepte, malgré les risques considérables, de parler à des journalistes étrangers. Il décrit avec fierté ces solides nomades descendus des hauteurs qui n’hésitent pas à vous mettre leur poing dans la figure s’ils vous entendent prononcer un seul mot en chinois. « Il suffit d’une décision rognant la place du tibétain à l’école, et voilà 2 000 à 3 000 lycéens qui manifestent, faisant fi des soldats armés qui tapissent littéralement les rues. C’est comme si notre patience était à bout, explique-t-il. On en a tellement marre d’avoir peur qu’on aurait presqu’envie d’aller au clash »…

Face à cette montée de l’exaspération, les mesures de rétorsion pleuvent – comme celles de priver les familles d’immolés du minimum social, de suspendre les projets de développement des villages concernés, de virer tout fonctionnaire manifestant sa sympathie ou encore de défroquer tout moine célébrant les funérailles. En ville, tous les 100 mètres, un fonctionnaire civil est posté dans une voiture banalisée : il doit apporter son concours aux forces de l’ordre. Tashi doit ainsi consacrer douze heures tous les deux jours à faire la police contre ses propres compatriotes. « Mais, derrière les portes fermées, les autorités son paumées, affirme Tashi, et se creusent la cervelle pour trouver comment se sortir de ce pétrin »…
Selon une anecdote qui circule chez les intellectuels et que rapporte Tashi, le patron de Parti de la province – l’homme le plus puissant du Qinghai – s’est personnellement rendu il y a quelques jours à Dowa, un trou perdu où une immolation venait d’avoir lieu. « C’est terrible ! Quepuis-je faire pour arrêter cela ? », a-t-il demandé aux villageois. « Donnez-nous la liberté et l’autonomie », ont répondu ces derniers avec aplomb. L’apparatchik, suffoqué : « Euh… Même Pékin aurait du mal à vous accorder cela… Mis à part la liberté et l’autonomie, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » Les paysans : « Merci. On n’a besoin de rien d’autre ». Dans la voix de Tashi, la fierté face au courage insensé de ses compatriotes se mêle à la honte de sa propre pusillanimité : « Dès que nous nous retrouvons ensemble, avec mes amis, nous ne parlons que de ces incoyables sacrifices faits par les gens modestes. Et nous, que faisons-nous pour notre peuple ? » Cette question lancinante hante tous les Tibétains qui ont eu la chance – rare sous ces latitudes – de suivre des études supérieures. À 250 kilomètres à l’ouest, au cœur des plateaux glacés, Choden, fils de simples nomades devenu professeur, se sent investi d’une grande responsabilité. « Jusqu’à mes 13 ans, j’étais illettré, raconte-t-il. J’ai pourtant pu faire mes petites classes et être admis dans l’école fondée par un grand lama, lettré célèbre du pays golok. J’y ai tout appris, le tibétain, le chinois, l’anglais, les sciences, l’histoire… Notre lama nous a aussi appris la façon correcte de nous battre : pas la révolte, qui est stérile, mais l’effort pour épanouir notre propre culture ».

À 28 ans, Choden déploie une activité intense : il organise fêtes et rencontres pour encourager les nomades à préserver leur langue, leur costume, leur cuisine, leur artisanat, leurs sports et autres traditions, etc. Avec trois copains et des bouts de ficelle, il a tourné un long-métrage racontant l’histoire d’un jeune nomade confronté aux enjeux de la sinisation. En deux semaines, ils ont réussi à écouler suffisamment de DVD pour récupérer leur mise, et s’apprêtent à tourner un second film. Et, en bon disciple de son maître, Choden s’est battu pour obtenir l’autorisation d’ouvrir un jardin d’enfants privé. « Nous, les jeunes instruits, nous avons compris qu’il existe un grand projet pour nous éloigner de notre langue, de notre religion, de nos valeurs. Cela marche, d’ailleurs. J’ai des cousins qui sont très contents d’avoir une maison, une moto, une voiture. Heureusement 80 % des Tibétains ont pris conscience du fait qu’on veut étouffer notre culture, que c’est donc sur le front de la culture qu’il faut se battre ».

Même son de cloche à Xining, capitale du Qinghai, où se concentrent de nombreux intellectuels employés dans les universités, les médias, les maisons d’édition en langue tibétaine, mais où il n’existe aucune école primaire ou secondaire bilingue. Le projet d’acculturation du Tibet peut s’observer auprès des enfants de cette super-élite, élevés comme de vrais petits Chinois. « Nous sommes désespérés, explique une mère. Mon aînée est déjà devenue une Chinoise ? Pour que ma cadette ne suive pas la même voie, je l’envoie dans une école bilingue à la campagne. Mais la province vient de décréter que seuls 21 % des bacheliers bilingues pourront entrer à l’université pour 95 % des diplômés de chinois ! Est-ce que ce n’est pas clair qu’ils veulent tuer notre culture ? Un peuple sans éducation est un peuple mort ! »

Après avoir longtemps prétendu protéger les cultures minoritaires, quitte à les cantonner à un simple folklore, la Chine semble avoir viré sans l’avouer vers une politique d’assimilation accélérée. C’est contre elle que les Tibétains sont entrés en révolte. « Ce qui jette de l’huile sur le feu, c’est que plus un responsable local se montre dur, plus il est récompensé », affirme Woeser, Tibétaine installée à Pékin, qui recense dans son blog tous les aspects de cette révolte populaire. Comme Shi Jun, patron du district d’Aba, qui compte le plus d’immolés à ce jour, promu récemment au poste de gouverneur adjoint et chef de la police de la province ! « Et puis il y a l’argent : plus il y a d’agitation dans une localité, plus elle reçoit d’argent pour la réprimer. Il suffit donc de durcir la répression – ce qui pousse les gens à se révolter – pour augmenter automatiquement les subventions ! Combien de morts faudra-t-il encore pour mettre fin à ce système pervers ? »

Ursula Gauthier

Le Nouvel Observateur N° 2510 du 13 décembre 2012


Commentaires

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Tibet : silence, on meurt !
lundi 31 décembre 2012 à 20h59 - par  Michel Gourd

En 2013, la population du monde devrait s’élever contre l’incessante et grandissante violation des droits de la personne au Tibet par les autorités chinoises qui colonisent et tentent d’éradiquer la culture tibétaine du toit du monde.

La longue lutte non violente pour la survie de la culture du Tibet occupé par la Chine depuis 1949 atteint un moment critique. L’année 2012 a montré que les Tibétains vivent actuellement une dépossession structurée et ordonnée de leurs ressources et culture pour alimenter la Chine. La communauté internationale doit trouver en 2013 une manière rapide de faire respecter les droits de l’homme sur les plus hauts plateaux du monde.

Le comportement de la Chine au Tibet ramène les droits de l’homme vingt ans en arrière. La violation de leurs droits les plus élémentaires a poussé les Tibétains dans leur dernier retranchement. La colonisation accélérée et la main mise des dirigeants de la Chine sur les ressources du pays font craindre une disparition de leur culture à courte échéance. La vision profondément non violente de ces citoyens est confrontée à la répression culturelle et religieuse par un gouvernement qui les prive des moyens normaux pour exprimer leur mécontentement. En 2008, ils ont manifesté dans la rue. Les autorités chinoises ont maté ce mouvement. Par désespoir, une centaine de Tibétains se sont donc immolés au cours des dernières années parce que leur colonisateur bafoue quotidiennement leur dignité et liberté jusqu’à leur en faire vouloir perdre la vie.

Par ses actions, la Chine montre son total mépris des droits de la personne. Pour se défendre de l’évidence, elle tente actuellement de faire croire au monde que ce sont les autorités tibétaines même qui orchestrent ces suicides. Malgré la campagne de propagande chinoise, il demeure que ce sont des Tibétains qui meurent actuellement au Tibet, pas des Chinois. Il est donc ironique que la Chine passe une loi pour emprisonner toute personne qui sera convaincue d’avoir incité un Tibétain à s’immoler par le feu alors qu’elle est la cause principale du malheur de ce peuple. Augmentant toujours la pression, elle mobilise maintenant sa Cour suprême et ses plus hautes instances judiciaires et policières pour soumettre le Tibet.

Sauver les Tibétains n’est pas une ingérence dans les affaires intérieures chinoises, mais un devoir pour toute personne qui a le moindre respect pour l’humanisme le plus élémentaire. Cette modernisation à marche forcée, cache un viol du Tibet qui préoccupe profondément les défendeurs des droits de l’Homme.

L’ingérence grossière de la Chine, dans tout ce qui touche la vie culturelle et les affaires intérieures du Tibet, doit être dénoncée. Elle doit sérieusement réfléchir à ses comportements incorrects et prendre au sérieux la position d’organismes de protection des droits de l’homme. En 2013, des mesures concrètes doivent être prises pour sauver la culture tibétaine. La communauté internationale doit maintenant forcer des négociations de paix entre les autorités centrales chinoises et le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala, en Inde. Par des menaces de sanctions économiques si cela est obligatoire, la libération des prisonniers politiques et l’envoi d’une mission d’enquête indépendante au Tibet doivent être réclamés.

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Tibet : silence, on meurt !
lundi 17 décembre 2012 à 16h08 - par  iroise

merci pour cet article
combien de temps allons nous supporter cet assourdissant silence de nos médias et journaux télévisés qui nous font ainsi douter de la réalité de la liberté de la presse dans notre pays
que serait devenue la France si sa résistance avait attendue 60 ans avant de demeurer libre ?
enjeux économiques et réalité d’un pays volé font désordres pour la Chine qui ne serait sans doute jamais allée au Tibet si les"richesses de l’ouest" n’avaient pas été aussi incontournables
à leur évolution tant économique que stratégique en Asie ...
malgré la poudre aux yeux, rien ne doit nous faire oublier nos frères et soeurs du Tibet qui ne méritent pas celà et que nous ne souhaiterions pas pour nous mêmes !

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Tibet : silence, on meurt !
lundi 17 décembre 2012 à 14h30 - par  Françoise Preux

Merci pour cet article qui me redonne espoir ; mais jusqu’à quand la France , les politiques de tout bord vont ils se vautrer dans la lâcheté du silence pour ne pas réagir ; faut il tout accepter en vue obtenir toujours plus de contrats industriels ; et nous .. le " peuple " nous fermons les yeux sur des atrocités pour avoir le derniers modéles bon marché d’ipad, d’ordinateur , l’écharpe la moins chère en cashmere etc.. Nous ignorons ce qu’est le terme empathie , nous acceptons les souffrances animales et humaines avec indifférence . Et je pose la question : les Français ne verraient ils pas - par IGNORANCE de ce qu ’implique la la spiritualité philosophique tibétaine - dans les immolations une dérive mystique du bouddhisme alors que ces courageux offrent leurs souffrances pour la survie de leur peuple ? J’ai honte pour mon pays

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