Une ordure guatémaltèque en procès

samedi 25 mai 2013
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Par Fabrice Nicolino

Publié le 17 avril dans Charlie-Hebdo

C’est un pays d’opérette, où le chef d’orchestre est américain, mais où les morts sont bien réels. Pour l’ancien dictateur du Guatemala, accusé de génocide, c’est l’heure du procès. Pour les Mayas éventrés, c’est trop tard.

Même les vieilles ordures ont droit à un avocat, à ce qu’il paraît. Même Staline, s’il était mort ailleurs que dans son lit. Même Goering. Même Pinochet. Et c’est pourquoi Charlie salue à contrecœur le procès en cours au Guatemala contre Efraín Ríos Montt. Ce militaire de carrière, qui a pris le pouvoir en juin 1982, ne l’aura conservé que 16 mois. Mais quel résultat ! Accusé de génocide, il est jugé responsable de 334 massacres, 19 000 assassinats et disparitions, menus événements ayant entraîné le déplacement forcé d’un million de pauvres dans un pays qui ne comptait alors que 6,5 millions d’habitants.

Avant de détailler un peu la guerre de Montt contre son peuple, deux ou trois points du passé. L’Amérique centrale, c’est l’arrière-cour - the backyard -, des États-Unis, depuis qu’un certain président Monroe, en 1823, eut défini ce qu’on nomme depuis la « doctrine Monroe ». En résumé, personne - à commencer par l’Espagne et l’Angleterre, alors très présentes dans la région -, n’a le droit d’emmerder les Américains chez eux, sur le continent qui leur appartient. Efraín Ríos Montt avait 28 ans au moment du coup d’État militaire contre le président guatémaltèque Jacobo Arbenz Guzmán, en juin 1954. Et il y participa bien sûr, même si ce fut à un poste subalterne. Arbenz Guzmán, con comme la Lune, s’était mis en tête de faire une vraie réforme agraire dans cette république bananière, et les services hautement spécialisés du président Eisenhower le remplacèrent par un fantoche oublié de tous. Le mot « bananière » est à prendre au pied de la lettre, car la transnationale américaine du fruit tropical – United Fruit – était en 1954 le plus grand proprio terrien du Guatemala, et n’avait aucunement l’intention de rendre le moindre hectare.

La suite ? Bah, une litanie. À partir de 1960, une guerilla de gauche inspirée par Cuba commence à se battre contre l’armée. Mais il faudra attendre 1982 pour que tous ses militants se retrouvent dans un mouvement unique, Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca (URNG). Pour les Indiens maya pris entre deux feux, habitués depuis 500 ans à se faire hacher menu, c’est l’enfer. Les militaires ne cessent de traverser le pays dans tous les sens, brûlent les villages, violent jusqu’aux gamines, égorgent, éventrent, torturent, et tuent, bien entendu. Un témoin entendu par vidéoconférence au procès Montt, il y a quelques jours : « Les militaires ont coupé la tête à une vieille femme aux cheveux longs, et ils l’ont posée sur une table de leur réfectoire, comme un avertissement destiné aux cuisinières civiles ». Il y a bien d’autres faits, mais tellement plus dégueulasses qu’il vaut mieux en rester là. En prenant le pouvoir en 1982, Montt ouvre en grand les portes de la barbarie. Mais bien que toutes les familles indiennes comptent au moins une victime dans leurs rangs, une vaste entreprise de « réconciliation nationale » a conduit en 1996 à la fin des massacres et à la transformation de la guerilla en parti politique. Du côté maya, Rigoberta Menchú Tum, prix Nobel de la paix 1992, appelait au même moment à la paix civile, non sans réclamer un procès contre Efraín Ríos Montt, ce qui est donc chose faite. Le tribunal devrait siéger plusieurs mois, ce qui donnera le temps d’apprécier l’art tortionnaire de ce noble ami des Indiens.

Quant au Guatemala, c’est un pays dévasté, et pour longtemps. Les villes, à commencer par la capitale, sont tenues par des bandes de jeunes, las maras, qui ont transformé le lieu en l’un des plus violents de la planète. La seule Mara Salvatrucha compterait 70 000 membres en Amérique centrale et plusieurs milliers aux États-Unis, où tout est né vers 1980, quand des centaines de jeunes Salvadoriens et Guatémaltèques croupissaient dans les prisons fédérales. L’Espagne est depuis peu atteinte aussi, et même l’Italie de Berlusconi.

Le président guatémaltèque actuel, Otto Pérez Molina, est un ancien général, la United Fruit s’appelle Chiquita Brands International, les riches sont riches et les pauvres sont morts, ou encore plus pauvres. Plus aucune voiture ne s’arrête le soir à un feu rouge dans ce pays maté par Efraín Ríos Montt, cet impressionnant salaud qui a droit à un avocat, lui.

fabrice-nicolino.com


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