62=92 ? ou de quelques questions taboues dans le débat sur les retraites

mercredi 17 juillet 2013
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Par Marie Duru-Bellat

Dans le débat sur les retraites (qui aura peut-être lieu), il est à craindre que les aspects comptables soient les seuls à être considérés : l’objectif essentiel semble plus d’assurer la viabilité financière du système – ce qui n’a évidemment pas un caractère accessoire - que de mettre sur la table des questions « sociétales » plus larges, délicates et même parfois tabou, sur les rapports entre générations, la satisfaction au travail et la façon dont nous faisons face à l’allongement de la vie.


Ce qui peut le faire craindre, c’est cet argument présenté comme imparable à la fois par nos politiques et les médias : on vit plus longtemps, on travaille plus longtemps… Pourtant, est-ce si évident, ou dit plus brutalement, peut-on soutenir que 62=92, autrement dit que les années qui seraient « prises » dans la soixantaine (car, faut-il le rappeler, certains souffrent au travail) sont équivalentes à celles que les progrès de la médecine (ou du moins ce qui est défini comme tel) font gagner dans les âges très élevés ? Certes, d’un point de vue arithmétique et éthique, toutes les années d’une vie se valent, qu’elles soient ou non accompagnées d’ « incapacités » de tous ordres (il faut d’ailleurs rappeler que la durée de la vie sans incapacités stagne voire régresse dans la période récente). Pourtant, même si dans certains milieux sociaux (ceux de nos politiques sans doute), la vie peut-être aussi passionnante à 92 ans qu’à 62, quiconque visite de temps à autre une maison de retraite ou un EPAD a sans nul doute un jugement plus mitigé, tant un pourcentage non négligeable de leurs pensionnaires semble avant tout attendre la mort que vivre ; du moins ils et elles le disent et il n’y a pas de raison de ne pas les croire. De même que les jeunes seniors (les 60-70), de leur côté, sont ceux qui se déclarent, dans les enquêtes sur le bonheur, les plus satisfaits de leur vie, et le fait de ne plus être au travail n’y est pas pour rien ! À un âge plus avancé (à partir de 75 ans et surtout de 85 et plus), ils commencent à se dire nettement moins heureux, et à se suicider plus (quand ils en sont capables)…

Il y a donc un côté « marché de dupes » dans l’implicite 62=92, accentué par le fait qu’on envisage à présent de faire cotiser spécifiquement les personnes âgées pour financer leur propre dépendance, une dépendance –faut-il le souligner ? - non choisie ! Dans un certain nombre de cas (que là encore la fréquentation des institutions dédiées aux seniors ou aux malades conduit à considérer comme nombreux), on va faire payer des gens qui, s’ils avaient le choix, préféreraient qu’on les aide à mourir dès qu’ils sentent qu’ils deviennent dépendants ou qu’ils en ont tout simplement assez… À l’heure de l’individualisme et du choix de son mode de vie, on va donc obliger les seniors à prévoir et à accepter leur possible dépendance, de la subir sans broncher et sans que cela coûte trop à la collectivité ! Bien sûr, tout ceci pose des questions éthiques fondamentales et volontiers taboues, comme le montrent les réticences à remettre en débat les questions de fin de vie. Une chose est sûre, le contraste est frappant avec la maîtrise croissante de la vie et le bricolage inventif qui entoure la procréation qui, de fait, peuvent donner le vertige tout autant que la perspective d’élargir (y compris aux non malades) la possibilité d’aider à mourir. Mais là encore, certains milieux sociaux ont la possibilité d’échapper à ces problèmes, en l’occurrence à la déchéance et à la dépendance non choisie, comme en atteste, par exemple, la mort consciemment organisée de la mère de Noëlle Chatelet (sœur de Lionel Jospin), racontée dans « La dernière leçon »…

Il y a donc un certain « ethnocentrisme de classe » (pour parler comme une sociologue) dans cette vision sereine de la fin de vie, qui a en tête ces personnes très âgées sans problème majeur et qui ont même assez de vivacité pour écrire des livres – le syndrome Hessel ? -, et/ou qui trouveront dans leur entourage les ressources (financières mais aussi et surtout relationnelles et médicales) pour en finir avec dignité. On comprend évidemment que les politiques hésitent à ouvrir cette boite de Pandore, qu’on ouvre pourtant sans trop de débats autour de la procréation, où la question de la valeur de la vie (en cas de malformation par exemple) se pose toujours en filigrane. Débattre sur la valeur de la vie, à un âge où le travail pèse et où l’on fatigue (pour les 62), ou, trente ans plus tard, à un âge où l’on se sent par trop diminué (pour les 92) est-il vraiment impossible ? En tous cas, à s’en tenir à une ligne dont chacun perçoit bien le caractère simpliste, on comprend que les citoyens aient décidement le sentiment que leurs élus sont vraiment très loin de leurs préoccupations, voire les prennent pour des imbéciles !

Évoquons pour finir une autre question taboue mais moins lourde de questionnement existentiel, celle de l’accentuation de l’inégalité sociale via le système actuel de retraites par répartition. D’un côté, les travailleurs les mieux payés versent des cotisations plus élevées puisque proportionnelles à leur salaire ; de l’autre, ils vivent plus longtemps. D’où la pertinence de la question du solde, qui, aux yeux d’économistes comme Thomas Piketty est largement en leur faveur, à telle enseigne que ce sont les plus pauvres qui financent en partie les retraites plus longues des plus riches. Mais là encore, on ouvre une boite de Pandore, car avec ce raisonnement, certains diront que les femmes, qui vivent plus longtemps, reçoivent aussi davantage que les hommes… Les approches comptables ont donc visiblement leurs limites et il faut raisonner bien autrement, car ce sont bien les fondements de la solidarité qui sont en jeu (dont bien sûr la solidarité entre générations). Il ne s’agit pas d’éluder les difficultés que rencontre le système actuel. Mais on ne saurait les résoudre sans en embrasser toutes les facettes éthiques.

Marie Duru-Bellat
(sociologue spécialiste des questions d’éducation, est professeur à Sciences-Po (Paris) et chercheur à l’Observatoire Sociologique du Changement. Elle travaille sur les politiques éducatives et les inégalités sociales et sexuées dans le système scolaire, en France et en Europe. Elle s’intéresse actuellement à la perception et la légitimation des inégalités, en France et à l’échelle du monde. Parmi ses derniers ouvrages, on compte : Les inégalités sociales à l’école. Genèse et mythes, PUF, 2002 ; L’école des filles, L’Harmattan, 2004 ; L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006 ; Le mérite contre la justice, Les Presses de Sciences Po, 2009 ; Les sociétés et leur école. Emprise du diplôme et cohésion sociale, Paris, Seuil, 2010, avec François Dubet et Antoine Vérétout.)

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