Le dernier cri de Viviane Forrester

mardi 3 septembre 2013
popularité : 1%

Le 19 avril 2013, quelques jours avant sa mort, Viviane Forrester avait adressé à son éditeur ces quelques pages vibrantes d’indignation contre l’horreur économique : « La promesse du pire » (Éditions du Seuil). Extraits.


« Priorité à l’emploi ! » Un slogan affiché comme des plus prometteurs, il n’y a guère, par toutes les formations politiques. Le chômage souci majeur officiel (au moins proclamé) : il était question en permanence de la priorité à accorder aux êtres humains vivants, à leurs corps, à leurs destins, à leur souffle. De souffrances et d’espoirs. De personnes. De leurs droits. Qui semble y croire, à présent ? Des entités abstraites, redondantes, évincent tout frémissement de vie : « la Crise, la Dette, la Crise de la Dette » obstruent tout l’espace, servent de réplique à toute réaction.

Le chômage ? Inévitable. Un dommage collatéral. Les chômeurs seraient bien peu civiques, bien égoïstes de ne pas en accepter le désastre, bien absurdes de s’y opposer : « Vous réclamez un emploi, quel égoïsme ! Quel manque de civisme par ces temps difficiles ! » (…) On spécule sur du rien mais aussi sur tout : sur l’inflation, le chômage, sur la volatilité des marchés boursiers, sur la volatilité de leur volatilité comme sur le temps qu’il fera. Mais on spécule aussi contre les États, sur les dettes nationales, on mise sur des faillites de nations. On trafique sans fin sur ces spéculations qui suscitent, qui attisent ce sur quoi elles opèrent, avec quoi elles jonglent au profit de stratégies virtuelles déconnectées de ce qu’elles manipulent, dont elles ont expulsé la substance vitale, évacué tout sens humain, dénaturé la valeur.

Une dictature de bookmakers, qui rafle l’économie réelle et le politique avec des moyens sans fin démultipliés. Nous décrirons plus loin cette effarante, cette inédite prolifération d’instruments financiers (produits dérivés, titrisation, vente à découvert, swaps, trading à haute fréquence servi par des ordinateurs fonctionnant à la vitesse de la lumière et échappant à tout contrôle humain, dark pools, CDF, etc.) qui permettent des spéculations délétères, extravagantes, foncièrement improductives et dont les risques sont le plus souvent rabattus sur les États et leurs populations.

Issu d’une idéologie, l’empire spéculatif domine, qui destitue l’économie, se substitue au politique et gouverne les gouvernements sans y participer car, s’il détient la puissance, il n’a pas vocation à prendre le pouvoir officiel, identifié, mais à avoir tout pouvoir sur ceux qui le détiennent et à détenir ce qu’ils ont à gérer. Exemples ou même emblèmes de son goût pour la délégation : ces « agences de notation », porte-parole incongrus dont les « notes » prodiguées par des « messieurs dames » anonymes, mystérieusement sélectionnés et sans l’ombre d’un mandat politique (a fortiori non élus), souvent grossièrement en faute mais rémunérés par ceux-là mêmes qui dictent les réponses : ces « notations » qui font loi soudain, souveraines, délivrant d’indispensables certificats de conformité à l’ère spéculative, à ses oukases : « L’ai-je bien “austérisé” ? »

Les heureux bénéficiaires de tels diplômes ont-ils, en somme, assez paupérisé, ruiné de nations, ravagé de destins pour mériter les vocalises du label AAA ? Ont-ils assez évacué la substance, la chair et les choses ? Le vivant ? Le respect ? Ont-ils assez fait reculer les protections sociales, abaissé les salaires, ont-ils suffisamment justifiés les plans de « restructuration », les délocalisations, assez créé de misère, assez fait abstraction de la santé, de l’éducation, de la justice, de l’existence humaine, fût-ce du simple constat de l’existence personnelle et du droit de chacun ?

Ont-ils bien obtenu la passivité générale, bien géré l’acquiescement à leur autorité ? Ont-ils suffisamment traité d’archaïques, de ploucs ou de ringards ceux qui leur résistent encore ? A-t-on bien ligoté les habitants de la planète au sein de l’ère spéculative, ou plutôt les a-t-on bien convaincus qu’ils y sont ligotés – et qu’ils le sont encore au sein d’une économie de marché ? A-t-on bien fait prendre les désastres, leurs menaces, pour une fatalité ? La conjoncture pour définitive, sans alternative ? L’a-t-on bien scellée, vissée sans recours ?

Sans recours ? Non. Des issues existent, mais on ne pourra s’y engager qu’à la stricte condition de refuser les problèmes tels qu’ils nous sont posés. Impératif : réfuter leurs données telles qu’elles nous sont dictées, faussées de telle sorte que les solutions ne peuvent émaner que de ce qui les cause, ainsi perpétué. L’ultralibéralisme veut que seule sa propre logique puisse répondre aux dommages qu’il crée, et qui le définissent, d’où les replâtrages sans fin de fiascos sans fin récidivés.

Or, il ne s’agit pas de restaurer le piège : il s’agit d’en sortir et non de le gérer, comme y incitent et les questions et les problèmes en cours.

Viviane Forrester

Le Nouvel Observateur N° 2547 du 29 août 2013


Commentaires

Agenda

<<

2019

 

<<

Juin

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
272829303112
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois