La crise gouvernementale à la marocaine

mardi 24 septembre 2013
par  El Houssine
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Par Traki El Houssine

Officiellement, le Maroc est un pays à part. Il constitue un cas
exceptionnel pour ne pas dire une exception à la règle de la
gouvernance des États. Ce que les marocains ont traduit de la sorte :
« ma doumta filmaghrib fala tastaghrib » (tant que tu es au Maroc, tu
n’as pas à t’étonner). Au vu des multiples situations politiques qui
laissent pensifs, les marocain(e)s savent pertinemment que leur bled
obéit à un mode de gouvernement particulier en déphasage relativement
à celui emprunté par les nations du monde moderne. Bien des
comportements et des pratiques, émanant du régime et du gouvernement,
sembleront étonnants à plus d’un titre pour les citoyens du monde pour
la simple raison que ces agissements se fondent sur le droit moderne
et le droit coutumier à la fois ainsi que sur le bon vouloir et
l’humeur des gouvernants dans de nombreux cas. Ce qui fait qu’on se
retrouve dans des situations uniques en leur genre parce qu’il est
impossible d’en voir de similaires émanant des dirigeants des pays
régis par la démocratie.


Ces rites exceptionnels sont le propre du
pouvoir marocain. Le monarque peut se permettre des congés de plus de
deux mois entre les mois de janvier et juin 2013 et même en temps de
crise gouvernementale ; le chef de gouvernement s’offre un congé en
pleine crise gouvernementale ; les conseillers du roi, auteurs de
gaffes impardonnables telles que la grâce du pédophile sont promus et
considérés comme des « membres » de la famille royale ; les résultats
des enquêtes, suite à la répression s’abattant sur les diplômés
chômeurs et les défenseurs des droits humains, ne sont jamais
connus ; la coexistence d’une chambre des députés postérieure à la
constitution 2011 et d’une chambre des conseillers élue après la
constitution 1996 ; un mariage contre nature entre un parti d’obédience
marxisante, le parti du progrès et du socialisme (PPS), et les
islamistes ; un gouvernement dont on ne sait s’il est majoritaire ou
minoritaire après la démission des ministres du parti de
l’Istiqlal (parti de l’indépendance),(PI), qui gèrent encore les affaires
courantes de leurs départements ministériels ; une crise
gouvernementale qui n’en finit pas de finir… Ce sont des exemples
parmi tant d’autres qui en disent long sur la gestion des affaires
publiques à la marocaine. Les péripéties de la crise gouvernementale méritent qu’on s’y attarde
en se penchant sur le fond et sur la forme de la dite crise.

Sur la forme de la crise gouvernementale

Le congrès du PI s’est terminé par l’élection d’une nouvelle
direction. Dès lors, son nouveau secrétaire général ne s’arrête pas de
critiquer le chef du gouvernement, secrétaire général du parti
islamiste le parti de la justice et du développement (PJD), qui se
comporte comme un despote et comme un membre du PJD alors que le
gouvernement se compose de trois autres partis. Il lui a adressé une
lettre dans laquelle il détaille ses réserves quant au fonctionnement
du gouvernement en proposant sa restructuration et, par conséquent, un
remaniement ministériel. Ses sollicitations sont restées sans suites
et, pratiquement, négligées. Ce qui a donné lieu à une campagne de
critique immature et, plutôt, empreinte d’insultes des deux côtés. Ces
accrochages médiatiques continuent de faire partie du paysage
politique marocain.

Le conseil national du PI, qui s’est réuni le 11 mai 2013, adopte une
résolution appelant à la démission des ministres du parti tout en la
soumettant au monarque en tant qu’arbitre dans de telles
circonstances. Il se réfère à l’article 42 de la constitution qui
stipule, entre autres, ce qui suit : « Le Roi, Chef de l’État, son
Représentant suprême, Symbole de l’unité de la Nation, Garant de la
pérennité et de la continuité de l’Etat et Arbitre suprême entre ses
institutions, veille au respect de la Constitution, au bon
fonctionnement des institutions constitutionnelles…
 ». Le roi, qui
se trouvait en France depuis le 10 mai 2013, téléphona au secrétaire
général pour lui dire de ne pas mettre la résolution en application,
de rester au gouvernement et d’attendre son retour au Maroc pour
solutionner le problème. Le 15 juin 2013, le monarque rentra au pays.
Il ne lui accorda d’être reçu que le 26 juin 2013. À cette occasion il lui a remis un mémorandum explicitant la décision du conseil
national du PI. Il lui fallut patienter encore avant de recevoir les
signaux lui indiquant de passer au stade de l’exécution de la
résolution du parti. Ce qui fait que ce n’est que le 9 juillet 2013
que 5 sur les 6 ministres istiqlaliens ont remis leurs démissions au
chef du gouvernement. Ils n’en continuent pas moins de gérer les
affaires courantes de leurs ministères jusqu’à la nomination du
nouveau gouvernement. Cet état des choses dure encore jusqu’à nos
jours.

Les tractations débutèrent pour la formation d’un autre gouvernement
par l’entrée d’un parti administratif pro – makhzen en vue de lui
assurer la majorité nécessaire. Il s’agit du rassemblement national
des indépendants (RNI) allié à 7 autres partis au sein du G8 créée de
toutes pièces pour contrer le PJD essentiellement avant les élections
législatives du 25 novembre 2011. Contrairement aux vœux du G8, c’est
le PJD qui récolte le plus grand nombre de députés et qui doit
présider le gouvernement selon la constitution du premier juillet
2011. Ce qui a rapidement provoqué l’effritement du G8 et la
participation du mouvement populaire (MP), présidé par l’actuel
ministre de l’intérieur, au gouvernement semi – barbu. Le RNI se
positionna dans l’opposition et, en tant que tel, il vota contre la
déclaration gouvernementale devant la chambre des députés et contre la
loi des finances. En outre, son secrétaire général fut la cible
préférée de l’actuel chef de gouvernement lors de la campagne
électorale pendant laquelle il a été accusé de tous les maux. Le PJD
lança, également, une campagne de dénigrement contre la même
personne, qui était ministre des finances dans le gouvernement
précédent, au sujet d’indemnités mensuelles qu’il échangeait avec le
trésorier général du royaume. Pour dire que le PJD le présentait,
ainsi que son parti, comme un ramassis de prévaricateurs, de
corrompus… Pour en conclure qu’il n’est pas digne d’alliance pour
former le gouvernement selon les islamistes. Le RNI, pour sa part,
rendit au PJD les monnaies de ses pièces. Ceci fit planer l’impression
d’une rupture totale entre les deux partis qui rend inimaginable leur
cohabitation dans le même gouvernement. Pourtant, la seule
alternative offerte au PJD est d’aller frapper aux portes de leurs
ennemis jurés pour combler le vide laissé par le PI et préserver leurs
chances de demeurer au gouvernement intactes sinon les élections
anticipées les attendent.

Etant donné que les islamistes n’ont pas d’autre choix, ils
commencèrent par adopter un langage conciliateur et plus poli
vis-à-vis de leurs prochains alliés en même temps qu’ils s’attellent à
sauvegarder leurs bases en justifiant leur volte face. Ils se sont
rendus compte que leur crédibilité pourrait être affectée parce qu’ils
se sont mis à avaler leurs langues et à enjoliver les faciès de leurs
nouveaux partenaires. Quant aux négociations à propos de la formation du nouveau
gouvernement, ce feuilleton passe par des hauts et des bas et des
pauses incompréhensibles de temps à autre. Il devient ennuyeux à cause
de ses flux et ses reflux épisodiques et de sa persistance
injustifiable. La presse n’en finit pas d’informer sur sa composition
qu’elle remanie par la suite tout en évoquant l’existence de plusieurs
obstacles et de blocages en cours de route. De façon générale, le
problème se pose ainsi : le RNI tient à la restructuration du
gouvernement en réunifiant le ministère des finances, divisé en deux
auparavant, que le secrétaire général du parti va détenir. Pour celui–ci, il y va de sa dignité de s’attribuer ce poste ministériel en
réponse à la campagne de dénigrement organisée par le PJD dont il a
été l’objet. Les extrémistes islamistes, au contraire, s’opposent à
une telle nomination. Le résultat en est que ce feuilleton, inauguré
au mois du ramadan, souffre actuellement de blocage et il parait que
les principaux meneurs du jeu ont perdu tout contact entre eux dans
l’attente de jours meilleurs. Ce qui prolonge la durée de cette crise
gouvernementale.

Sur le fond de la crise gouvernementale

Au fond, il existe deux gouvernements au Maroc. D’une part, les
conseillers du roi, auxquels s’ajoutent les ministères de souveraineté
directement rattachés au monarque, forment ce qu’on appelle le
gouvernement de l’ombre dont les membres ne sont pas tenus de rendre
les comptes. D’autre part, on trouve le gouvernement nommé après les
élections et qui est, en fait, un gouvernement de façade sensé être
exposé à la reddition des comptes et dépendant du premier. Les membres
de ce gouvernement passent pour des hauts fonctionnaires qui exécutent
les instructions du gouvernement de l’ombre. Ce schéma rend compte de
l’emplacement des centres du pouvoir et de décision en étroite
relation avec la monarchie exécutive dans laquelle le roi règne et
gouverne à l’opposé de la monarchie parlementaire qui met le pouvoir
entre les mains du gouvernement élu. À la lumière de ces
éclaircissements, il s’avère que, dans le cas marocain, le monarque
détient le pouvoir alors que le gouvernement gère les affaires
publiques sans l’ombre d’un quelconque pouvoir. Malgré l’étroitesse de
la marge de manœuvre concédée au gouvernement de façade, sa
composition doit obéir à certaines règles « élaborées » par la
monarchie en se basant sur l’humeur et le droit coutumier puisqu’elle
arrive à façonner les résultats des élections à sa guise par
l’intermédiaire du ministère de l’intérieur qui est passé maitre dans
la falsification des différentes consultations populaires. La première
règle à observer se rapporte à l’impossibilité d’avoir un parti
majoritaire dans la chambre des députés. Il en résulte que la
formation du gouvernement nécessite toujours, c’est là la deuxième
règle, une coalition de plusieurs partis dont les partis créées par le
régime. La présence de partis pro–makhzen, comme troisième règle,
est une mesure de prévention contre toute tentative de dépassement de
certaines lignes rouges. En conséquence, le gouvernement nommé par le
roi n’est ni homogène ni complètement sous les ordres de son chef. Ce
qui en fait une institution faible, susceptible d’être le théatre de
multiples antagonismes qui peuvent sonner son arrêt de mort à chaque
fois qu’un parti se retire de la coalition probablement sous la
pression du gouvernement de l’ombre. C’est-à-dire que le gouvernement
marocain est faible, non homogène et menacé de tomber à tout instant.
Il ne sert, en réalité, que pour l’ornement de la démocratie de façade
érigée par le pouvoir et que les dirigeants hypocrites occidentaux ne
cessent de louer.

Ce gouvernement, ainsi caractérisé, se trouve handicapé d’une de ses
composantes, perd sa majorité à la chambre des députés et se voit
obligé de négocier sa survie en contactant les partis du makhzen,
conçus comme des « roues de secours », pour devenir majoritaire. C’est
ce qui se trame actuellement dans le flou total pour la bonne raison
que les partis concernés par ces tractations sont incapables de
prendre leurs décisions indépendamment de la sphère makhzénienne.
Celle–ci doit être tenue au courant des menus détails des
pourparlers en cours car, en fin de compte, on ne fait que
confectionner le gouvernement du monarque. Entre temps, les islamistes
du PJD sont soumis à des mécanismes de dressage et reçoivent,
implicitement, des messages les informant que seul le roi peut
garantir leur participation au gouvernement et la prolonger
conformément à ses propres volontés et désirs et quel qu’en soit le
prix à payer en termes de crédibilité, de probité… Ces séances de
dressage visent, aussi, à éroder la popularité du parti islamiste qui
ne diffère pas des partis du makhzen auxquels ils s’allient quand bien
même il ne s’arrête pas de les traiter de corrompus et qu’il jure
presque de ne pas faire partie du gouvernement auxquels ils
participent. De cette manière, le pouvoir entend montrer que les
islamistes ne tiennent pas leurs promesses et ils ne sont pas aussi « 
pieux » que cela. Par ailleurs, en casant ses pions, le makhzen veut
signifier aux dirigeants du PJD que le gouvernement qu’ils président
est à sa merci et qu’il peut leur mettre les bâtons dans les roues à
chaque fois qu’ils dépassent les limites des orientations prescrites.

Bref, toute expérience gouvernementale inhabituelle sortant du cercle
des fidèles du makhzen, tel le cas du gouvernement de Abderrahman EL
Youssoufi, se voit encadrée par une multitude de mécanismes dans
l’objectif clair et net de mettre en échec toute velléité
d’indépendance ou de mise en question des attributions du monarque. Le
chef de gouvernement n’a aucune emprise sur le domaine sécuritaire,
sur les gouverneurs, sur la politique étrangère, sur la justice, sur
l’armée, sur les médias publics, sur les affaires islamiques… Il
doit se contenter du reste en se limitant à la gestion des affaires
courantes et, voire, se délester de quelques unes de ses attributions
au profit du roi. C’est en quoi l’actuel chef de gouvernement excelle
dans l’intention de jouir de sa confiance. Ce jeu ne semble pas
fructueux et ne contribue qu’à affaiblir l’institution du chef du
gouvernement. Ces « prolongations » visent, donc, à remettre les choses à leurs
places et à imposer aux islamistes une forme de recyclage loin des
illusions qui peuvent leur transparaitre cette fois qu’ils sont aux
commandes du gouvernement en leur inoculant cette vérité que leur
espérance de vie au gouvernement peut être écourtée ou prolongée selon
les estimations du cabinet royal.

En guise de conclusion

Il y a déjà plus de quatre mois que la crise gouvernementale persiste
sans compter plus de sept mois d’insultes et d’actions et de réactions
entre le secrétaire général du PI et le chef du gouvernement. Cette
crise affecte une institution comprise comme étant l’émanation de la
nouvelle constitution adoptée par les superviseurs de la nouvelle ère
et, d’une façon ou d’une autre, le produit du militantisme des
activistes du mouvement du 20 février au Maroc. De par ces
caractéristiques spécifiques, ce gouvernement constitue un précédent
par rapport à la vie politique marocaine. Son fonctionnement est de
nature à permettre d’entrevoir le genre d’interprétation adopté pour
la mise en œuvre de la constitution et, aussi, le degré de gratitude
accordé au mouvement du 20 février et au peuple marocain en général.
Dans un cas comme dans l’autre, le travail du gouvernement s’avère
décevant. Au vide quasi-total en matière d’élaboration des lois
organiques pour l’application des articles de la constitution, le
gouvernement a adjoint l’érosion du pouvoir d’achat des classes
moyenne et pauvre… La situation se détériore plus entre les
composantes gouvernementales lorsqu’elles découvrent que le PJD prend
des initiatives propres n’ayant pas fait l’objet de concertation au
sein du gouvernement qu’il réduit au seul PJD… Ces comportements
donnent lieu à des accrochages dont l’évolution aboutit à la démission
du PI…

Pendant tout ce temps, le gouvernement de l’ombre reste aux
aguets et son entrée en scène se produit parfois en interpelant
certains ministres ou en s’adressant directement au chef du
gouvernement hors des canaux de communication consacrés par la loi. Il
entre en scène lorsque la nécessité l’exige. Ces membres ressemblent
aux gardiens du temple dont la mission se réduit à rappeler à tout un
chacun que la légitimité démocratique est une condition nécessaire
pour l’accession aux fonctions gouvernementales mais elle n’est pas
suffisante pour s’y maintenir sans le consentement du régime.


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