Brésil : 50 ans pour ne jamais oublier la dictature

vendredi 11 octobre 2013
par  Marilza de Melo Foucher
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Par Marilza de Melo Foucher

En 2014, cela fera 50 ans que la dictature militaire prenait le pouvoir au Brésil. Et nous fêterons en mars la victoire de la démocratie au Brésil, pour dire haut et fort « dictature nunca mais », « dictature plus jamais » ! Vous imaginez qu’il a fallu presque 28 ans (après la « transition démocratique ») pour que la Commission Nationale de la Vérité (CNV) chargée de faire la lumière sur les exactions commises pendant les années de plomb ! Jusqu’à récemment, on ne pouvait pas évoquer cette période avec les jeunes, comme si la peur avait traversé les générations. Malheureusement, cette partie de notre histoire politique reste un tabou.


C’est une histoire mal racontée dans les manuels scolaires. La jeune génération qui a vécu sous la dictature et ceux qui sont nés à partir de 1964 vont apprendre que les principes de base de l’enseignement de l’éducation morale et civique sont : l’ordre, la sécurité, l’intégration nationale, le culte de la patrie. Le slogan du Brésil était : tu l’aimes ou tu le quittes. Ces symboles qui mettaient en valeur un patriotisme exagéré, étaient destinés à permettre une fusion de la pensée réactionnaire, conservatrice et catholique. La doctrine de la sécurité nationale était alors le pilier pour combattre la menace communiste. Les militaires brésiliens n’aimaient pas l’utilisation du mot dictature, et ce sera à travers une immense propagande de tous les moyens de communication, principalement avec l’appui du réseau de télévision Globo, qu’ils vont réussir à forger une image positive du coup d’État auprès de l’opinion publique brésilienne.

Le propriétaire du réseau « rede Globo » Roberto Marinho déclarait : « Nous avons participé à la Révolution de 1964, nous nous sommes identifiés aux aspirations nationales de préservation des institutions démocratiques menacées par la radicalisation idéologique, les grèves, les troubles sociaux et la corruption généralisée. Quand notre rédaction a été envahie par les forces antirévolutionnaires, nous sommes restés fermes dans notre position. Nous continuons à soutenir le mouvement victorieux dès les premiers instants de la prise du pouvoir jusqu’au processus d’ouverture en cours, qui devrait se consolider avec la nomination du nouveau président. » [1] Voilà comment la dictature entre dans l’imaginaire du peuple brésilien comme une sorte de pseudo-démocratie salvatrice de la patrie ! Jusqu’à aujourd’hui une bonne partie des forces armées crient au scandale dès que l’on parle de la dictature. Ils comptent toujours avec l’appui des secteurs conservateurs, de segments de la droite et de la grande presse qui fêtent le 31 mars 1964 comme la date la « glorieuse révolution ».

Ils font tout pour essayer d’effacer ce passé et faire oublier cette période sombre de l’histoire politique brésilienne au nom, selon eux, de l’harmonie nationale. Effacer la mémoire des crimes commis par la dictature, c’est effacer la mémoire des luttes menées contre elle. Pour cela, les documentaires jouent un rôle fondamental, principalement pour la jeunesse brésilienne qui n’a jamais pu avoir des éléments de réflexion sur cette période. Certains films documentaires arrivent pour combler le vide laissé par l’absence d’une historiographie politique et par l’amnésie imposée par ces années obscures. Faire connaître la vérité à la société sur les violations des droits de l’homme, sur les formes de résistance à la dictature est aussi une contribution à la construction de la mémoire politique. Effacer de la mémoire ce passé traumatisant, c’est vouloir empêcher que la société puisse connaître la vérité sur la violence politique imposée par la dictature. La génération qui a lutté pour la démocratie au Brésil a été traitée lors de la dernière campagne présidentielle comme des terroristes. L’actuelle présidente Dilma Rousseff a vu sa tête affichée dans les revues Veja, Epoca et plusieurs sites en tant qu’une dangereuse terroriste. Pendant les manifestations de juin/juillet de cette année dans les principales villes brésiliennes, on a pu assister au retour des nostalgiques de la dictature et entendre des mots d’ordres adressés à la jeunesse l’incitant à chasser les partis politiques…

Le Brésil est toujours dans un processus de maturité de sa démocratie. Le processus de démocratisation du pays a été très lent. L’amnistie concédée par les militaires a été un accord négocié, un accord très ambigu, puisqu’il supposait un sentiment d’amnistie réciproque. Sous le terme « amnistie » ont été réunis sur un pied d’égalité victimes et bourreaux. Cela traduisait le poids des différents secteurs et des classes sociales dominantes à l’époque où l’état des forces était plutôt favorable aux défenseurs de la dictature. De telle sorte que toute cette période obscure, tragique de notre histoire politique est restée un tabou. Il est temps de construire une mémoire qui s’oppose à la mémoire officielle et de défendre les valeurs démocratiques. La Commission de la Vérité est une étape importante, mais il faut maintenir la pression pour modifier la loi d’amnistie et déterminer qui est responsable. La commission, par exemple, peut interroger, certes, les anciens tortionnaires, mais elle n’arrivera à rien tant que l’armée refusera d’ouvrir ses archives. Pour cela, la lutte pour la démocratie au Brésil n’est pas finie et exige toujours de la vigilance car malheureusement il existe encore au Brésil de nombreux nostalgiques de cette période.

La mise en place de la Commission de la Vérité va permettre de réunir plusieurs morceaux de l’histoire vécue par les femmes et les hommes qui ont lutté pour la démocratisation du Brésil. Ainsi, raconter l’histoire d’une période qui a porté atteinte à toute forme d’expression culturelle et de liberté d’expression. Ce terrorisme culturel n’a pas empêché la résistance artistique et des journalistes de braver la censure en utilisant des métaphores et des messages déguisés. La musique et le théâtre ont eu une incroyable production dans les années de plomb. Les artistes ont réussi à contourner la censure mais n’ont pas pu rester dans leur pays, la dictature a expulsé et forcé plusieurs artistes à s’exiler. À la fin des années 70, il y a eu un immense appauvrissement culturel. Quant aux journalistes qui ont défié la dictature, ils ont laissé à la nouvelle génération une leçon : cela vaut la peine de lutter pour la liberté d’expression ! Que le journalisme de qualité suppose la liberté d’expression et la diversité des sources, des thèmes et du contenu, afin que la société puisse être informée de la façon la plus large possible et participer à la vie du pays. Toute cette histoire de la résistance à la dictature militaire au Brésil est restée reléguée au sous-sol de l’histoire. Une seule vérité s’était imposée à la jeunesse brésilienne. Le pire a été le silence des institutions brésiliennes, mais aussi de la société, pendant la post-dictature. Le comportement des démocrates de ne pas affronter les crimes du passé est choquant, a écrit Edson Teles dans Politicas do silêncio-A memoria do Brasil pos-ditadura.

Il faut aussi rendre hommage aux mouvements sociaux, aux organisations populaires qui ont beaucoup contribué au processus de démocratisation au Brésil. Sous la protection des secteurs les plus progressistes des Églises (catholique et protestante) et avec l’appui de la solidarité internationale, ses organisations sociales poursuivent leur travail d’éducation et de culture. L’absence de démocratie n’a pas empêché l’organisation de la résistance. Ces mouvements vont rejeter la version officielle de la pseudo-démocratie. À travers l’éducation populaire, les adeptes de Paulo Freire ont développé une méthodologie de la résistance dans les coins perdus de cet immense territoire. Malgré la répression, qui se poursuit pendant toute la période de la dictature, « la pédagogie de l’opprimé » (Paulo Freire) continue son œuvre dans la clandestinité, dans les favelas, dans les quartiers populaires. Avec le souci de se laisser éduquer mutuellement, de socialiser le savoir-faire de chacun au bénéfice d’un projet collectif de transformation. Dans les années 80 apparaissent de nouveaux mouvements (le Mouvement des Sans Terre) et des ONG de développement se restructurent. Dans un premier temps un peu dispersés, et souvent très fragiles, ils mènent le combat pour la démocratisation et la formation de la citoyenneté.

Il faut souligner qu’un des combats les plus significatifs de cette période de transition démocratique au Brésil a été la proposition pour une nouvelle Constitution au Brésil, qui fête cette année ses 25 ans. Toutes ces organisations ont joué un rôle très important car elles ont réussi à mener à bien une grande mobilisation nationale et ont présenté plus de 3 000 propositions issues de la nouvelle société civile qui était en train d’émerger au Brésil. La promulgation de la Constitution de 1988 sera sans aucun doute une étape historique pour la démocratisation du pays, elle va élargir les droits individuels et renforcer la démocratie au Brésil. En 1989, ce seront les premières élections directes pour la présidence depuis 1960, et pour la première fois cette génération va exercer sa citoyenneté. Toutefois, dans la jeune démocratie brésilienne il faut continuer à se battre pour imprimer une nouvelle culture démocratique fondée sur la citoyenneté active, car si la démocratie est tributaire du citoyen, alors la participation collective et le dialogue sont indispensables.

Marilza de Melo Foucher


[1Roberto Marinho, no jornal O Globo, edição n° 1.596, 7 de outubro de 1984


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