Faire de la politique à l’ère de l’activisme en ligne

vendredi 15 novembre 2013
par  Marilza de Melo Foucher
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Par Marilza de Melo Foucher

Dans les pays où la pluralité des moyens de communication n’est pas garantie, l’expansion d’Internet est un avantage, surtout pour les jeunes démocraties telle que la démocratie brésilienne. En outre, Internet peut devenir un instrument qui favorise l’exercice de la citoyenneté. En contre partie, le réseau ne remplace pas la pratique politique au quotidien. On doit considérer que “faire de la politique” dans la sphère de la communication virtuelle a ses limites ! Le réseau n’est pas une finalité en soi. Il est simplement un instrument.


Les réseaux sociaux et Internet sont, parfois, perçus comme l’avenir de la communication politique. Il faut reconnaître que le réseau Internet est un moyen important et un catalysateur de mobilisation et de diffusion d’un message politique. Cependant le travail sur le terrain est primordial, ainsi que les débats directs, les rassemblements pour les prises de position collectives. Il ne faut pas oublier qu’Internet est un outil d’information, un moyen de communication. Il serait intéressant de mener un débat parmi les “internautes” au sujet de « La communication politique en ligne » en posant cette question : Pourrait-elle remplacer la pratique politique sur le terrain ? Par exemple : Pourrions-nous changer le développement brésilien et accéder à un service public de qualité à partir d’une « militance » virtuelle en cliquant sur une simple touche de notre ordinateur ? Est-ce que cela permettrait en quelques instants de constater que la révolution virtuelle est en marche ? Et d’un seul coup, tout le monde serait prêt pour transformer la réalité du Brésil !

Il suffirait de mobiliser les usagers du réseau Facebook pour leur dire que l’actuel développement brésilien ne correspond pas au type de société que nous voulons construire. Chacun de nous souhaiterait créer la convivialité fraternelle dans nos villes, un environnement urbain moins pollué, des transports en commun propres et fonctionnels, des voies pour les vélos et pour les piétons. En quelques instants, des centaines de personnes iraient cliquer “j’aime” ou partager avec d’autres usagers virtuels ; nous pourrions ainsi atteindre des millions de personnes et la “cyberutopie” d’une ville durable meilleure serait possible. Parfois la dérision est necessaire pour provoquer le débat. Cette méfiance à l’égard de ce nouvel activisme social vis-à-vis du débat virtuel fait écho au livre du chercheur Morozov de l’Université de Georgetown au sujet de la désillusion du Net. L’auteur dénonce la “cyberutopie” qui attribue à la technologie numérique des vertus intrinsèques émancipatrices comme vecteur de démocratie, étant présupposée que la circulation de l’information est libre. Evegny Morozov ajoute que l’ignorance et la paresse intellectuelle conduisent nos contemporains à se laisser influencer par le “web centrisme”, en croyant que tous les problèmes qui touchent notre société peuvent être résolus par l’activisme du Net, par le “web centrisme”. L’auteur est très sceptique sur la capacité du Net à changer le monde. Ce n’est pas avec un smartphone ou un Ipod que les citoyens vont se mobiliser et s’organiser. Il me semble, que l’activisme Net et le militantisme sur le terrain sont des alliés fondamentaux dans la nouvelle façon de faire de la politique.

Peut-être l’activisme du Net est-il plus individualiste et préfère-t-il ne pas courrir le risque d’une confrontation directe quand il défend ses idées. Peut-être n’aime-t-il pas les échanges directs, les discussions entre amis, avec un groupe organisé. Il préfère la solitude de son bureau, de sa chambre, du salon. Le militant membre d’un syndicat, d’une ONG de développement solidaire, d’un parti politique, paraît plus sociable, et choisit le contact direct. Peut-être est-il plus accessible à l’échange de points de vue ou utilise-t-il le savoir et l’expérience pour gagner l’adhésion aux causes qu’il défend. L’idéal serait de favoriser un lien, une passerelle entre deux mondes : celui de l’activisme virtuel et le militantisme réel. Les gens de ma génération, qui ont exercé un militantisme actif, sont devenus de paresseux activistes du Net. Ils préfèrent nourrir un débat via blog, via web ou par liste d’emails, au lieu de se réunir avec les jeunes militants. Ils utilisent ces espaces pour faire part de leurs apprentissages et expériences.

Activisme net et millitantisme politique : le mariage idéal

La mobilisation des jeunes brésiliens (juin/juillet) à Sao Paulo pour le transport collectif est un acte de « militance » politique qui a reçu l’adhésion des internautes, ainsi devenus des activistes sociaux fortement présents dans les réseaux tels que Facebook. Cette mobilisation via le Net a donné de l’ampleur au débat politique et a fait émerger d’autres revendications sociales. Les groupes de militants organisés, déjà politiquement impliqués, aussi actifs dans les réseaux sociaux, ont donné un fort sens politique aux revendications. L’exemple le plus concret est l’impact, auprès de l’opinion publique, de l’urgence d’une réforme politique au Brésil. Le dernier sondage de l’IBOPE durant cette periode a montré que plus de 90 % des brésiliens la demandent.

L’image du politicien, dans la société brésilienne, s’est fortement détériorée. Malheureusement, et depuis longtemps, plusieurs élus contribuent à cette dépréciation. De nombreux parlementaires n’ont pas d’engagement politique et la plupart des partis n’ont aucun fondement philosophique, ou un programme politique. Ils sont adeptes de la réplique « c’est en donnant que nous recevons ». Ils abusent impunément de leur pouvoir en utilisant le système clientéliste, de parrainage, en distribuant des postes à leurs protégés. Ils défendent leurs propres intérêts au détriment de l’intérêt national. Pour eux, tout cela est normal, cela fait partie des « jeux politiques ». Face à cette réalité, une réforme du système politique peut provoquer un grand changement. Cette réforme contribuera, sans doute, à améliorer l’image du parlement Brésilien.

Les récentes protestations n’ont pas encore permis aux jeunes de prendre conscience de l’étendue des problèmes urbains qui affligent la société brésilienne. Ils n’ont pas encore entamé le débat sur le besoin et la qualité du service public que l’État doit offrir à la population. Entre temps, via le Net, l’activisme social lié au militantisme ouvre une possibilité prometteuse d’établir une nouvelle manière de faire de la politique au Brésil. Suite aux dernières manifestations, seulement quelques sénateurs et députés ont poursuivi les débats lancés par les jeunes. La majorité des hommes politiques sont restés silencieux tout au long des évènements. Certains n’ont pas pu cacher leur forte tendance opportuniste. D’autres, surpris, ont eu du mal à réagir. La Présidente Dilma a eu une vision réaliste, car en tant que présidente de l’ensemble des brésiliens elle ne pouvait pas agir dans la précipitation face à des événements qui ont surpris tout le monde. Elle a préféré consulter et écouter les jeunes et les organisations sociales, a convoqué les gouverneurs et les maires de grandes villes et seulement après elle a répondu aux priorités exprimées par l’ensemble des protagonistes. La Présidente a mis les législateurs face à leurs responsabilités. C’est à eux, maintenant, de trouver la bonne voie.

Il ne faut pas oublier qu’une jeune démocratie a besoin de citoyens actifs et de représentants honnêtes et moralement irréprochables. Les institutions de la République doivent être fortes, elles doivent respecter et transmettre les valeurs collectives. Elle a besoin d’un esprit particulier et d’outils appropriés et pertinents. La réforme politique brésilienne est d’une importance vitale, car démocratie et politique doivent aller de pair. Il est impossible dans une démocratie de rompre avec la politique. La politique est l’art de mettre en commun, par tous les citoyens, leurs divers intérêts, leurs différentes opinions, leurs passions, qui doivent converger et s’organiser pour faire fonctionner, de façon optimale, la société. La démocratie est l’organisation et le fonctionnement d’une société, elle est le gouvernement du peuple par et pour le peuple. Partant, la politique vise l’organisation du pouvoir et la démocratie est l’idée que le pouvoir appartient au peuple. Tel est l’instant politique et démocratique que vit le Brésil. Pendant les manifestations, nous avons pu observer une tendance à dénigrer la politique ou à prendre une position inversée et pourtant, contradictoirement, ce sont les dits « apolitiques » qui ont été les plus engagés. Certains accusaient un seul parti politique, comme si celui-ci était le seul responsable pour tous les maux qui affligent le Brésil. Il y a eu une nette tentative de mettre en cause l’ensemble de la politique gouvernementale, en refusant tous les bienfaits réalisés par les présidents Lula et Dilma. Il y a eu une forte tendance à déplacer les vrais objectifs des revendications, qui étaient une demande d’amélioration du transport collectif, du système d’éducation et de santé et d’une « moralisation » du système politique. Toutefois cela n’a pas empêché de voir les signes positifs d’une effervescence de la jeune démocratie brésilienne avec des demandes précises, y compris des réformes politiques.

Il est certain que sans l’articulation entre le Net et le militantisme, les revendications se seraient perdues, éparpillées, avant d’arriver à la Maison du Peuple. En montant vers le « Planalto », les jeunes et les représentants des organisations sociales savaient que, sans pression sociale, sans contre-pouvoir, la jeune démocratie brésilienne perdrait de sa vitalité. Si la démocratie représentative va mal, ce n’est pas seulement par la faute des hommes politiques, car la politique et l’exercice de la citoyenneté sont inséparables. Nous devons retrouver le sens noble de la politique, qui permet à une communauté d’agir sur elle-même, en ayant toujours en vue l’intérêt général.

Marilza de Melo Foucher
Économiste, journaliste politique correspondante du Brésil

Cet article a été publié dans le Correio do Brasil (Rio de Janeiro), le Journal Brasil 24/7 (Presse régionale présente dans les 12 États du Brésil), Adital (América Latina e Caribe), Alai-Agence latino americana de Information.


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