Le problème avec Bush, c’est qu’il fait ce qu’il dit

Reçu de Maritza
lundi 5 mars 2007
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Entretien avec Seymour Hersh, journaliste américain et bête noire de l’Administration Bush, de passage au Caire. Il estime qu’en réorientant sa politique au Proche-Orient, la Maison Blanche attise un conflit sectaire entre chiites et sunnites.
Par Samar Al-Gamal

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi dans vos articles, ne cessez-vous pas de critiquer la Maison Blanche et surtout le président Bush ?

Seymour Hersh : Simplement, parce qu’il y a des articles intéressants à écrire sur cette Administration. Le problème avec Bush, c’est qu’il croit vraiment à ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit. Une fois qu’il est décidé, de nouvelles informations ne pourront pas lui faire changer d’avis. C’est vrai, une attaque terroriste, c’était nouveau pour nous, les Américains, mais Bush n’a pas choisi de la traiter comme les Britanniques l’ont fait avec l’IRA ou comme l’Inde l’a fait avec les attaques sur son territoire, c’est-à-dire de la considérer comme une action criminelle. Bush a choisi d’aller en guerre, une guerre contre le terrorisme. De cette manière, l’Administration a joué à terroriser les Américains. Vous savez qu’au lendemain du 11 septembre, 3 000 musulmans ont été arrêtés aux Etats-Unis et sans qu’une seule charge ne soit retenue contre un seul d’entre eux. Lorsque Bush parle de croisade, ce n’est pas par mégarde, c’est son propre point de vue.

Croyez-vous que les Américains ont commis beaucoup d’erreurs dans la région ?

SH : Je vais vous donner un simple exemple. Nasrallah est aujourd’hui l’homme le plus important au Proche-Orient, dans les pays sunnites et chiites. Il a prononcé les quatre discours les plus importants depuis longtemps et aucun média américain ne les a rapportés. C’est très révélateur. Je crois qu’on a besoin d’entendre d’autres voix et de parler avec les gens que nous n’aimons pas forcément. Abou-Ghraib était une grande bavure. Un des responsables israéliens, me parlant des Palestiniens, me disait : « Pendant une cinquantaine d’années, on a tué des gens chez eux et eux aussi l’ont fait, mais nous savons qu’en fin de compte nous allons vivre avec ces Palestiniens. Mais si on les avait traités de la même façon dont vous avez traité les Arabes à Abou-Ghraib, il serait devenu exclu que l’on puisse vivre ensemble ». L’Administration Bush n’a pas compris que l’idée de filmer un Arabe nu et le forcer à simuler des activités sexuelles, avec une militaire des Marines à côté, est scandaleux pour les Arabes, une honte. Cette Administration américaine n’a guère envisagé l’idée que la torture des Iraqiens à Abou-Ghraib est irréparable et que ceci a certainement nui à son image au Proche-Orient.

Est-ce que ce sont les photos qui ont le plus discrédité l’Administration américaine ?

SH : Du point de vue visuel, les photos sont horribles. Mais avant de les voir, j’avais d’abord lu un rapport écrit par un général, très honnête, Antonio Taguba, né aux Philippines. Il a écrit le seul rapport sur Abou-Ghraib qui n’était pas censé être publié. C’était un texte choquant. Il m’a rendu plus triste que les photos. Car ce qu’on y lit sur l’effondrement du système, c’est tout à fait autre chose. Son rapport était terrifiant, car il indique que tout est hors de contrôle.

Mais en partant en guerre contre le terrorisme, Bush n’a-t-il pas prétendu vouloir propager la démocratie au Proche-Orient ?

SH : Bush croit vraiment à la démocratie, c’est un fan de l’expérience de l’Inde. Il pensait qu’il allait faire du Proche-Orient une région plus sûre en renversant Saddam Hussein. Les Palestiniens perdront tout soutien des pays arabes ; la Syrie et l’Iran seront isolés. Mais il n’a pas réussi en Iraq et ses plans ont été bouleversés, c’est pourquoi je crois que Bush ne quittera pas son poste avant de mener quelque chose contre l’Iran. Il est totalement convaincu que Téhéran va se doter de l’arme nucléaire, et Dick Cheney croit qu’une action à mener ne concerne pas la région et sa sécurité mais constitue un moyen de protéger les Etats-Unis. Ils croient vraiment à ces illusions. Ce qui fait peur, c’est qu’on ignore ce qui se trame entre Bush et Cheney.

Qu’est-ce qui vous pousse à croire qu’une opération contre l’Iran est en cours ?

SH : Ecoutez, il est difficile de le confirmer mais je crois que les Américains sont devenus plus violents et plus provocateurs vis-à-vis de l’Iran, je veux dire militairement sur le terrain. On a mis sur pied des cellules clandestines même à l’intérieur de l’Iran, et de plus en plus d’Iraniens ou de chiites se font arrêter tous les jours en Iraq. L’Administration a soutenu l’attaque israélienne contre le Hezbollah et voulait pousser encore plus loin. Bush et Cheney étaient convaincus qu’une série de bombardements aériens aurait servi de prélude à une potentielle attaque américaine contre des installations iraniennes.

Mais l’Amérique qui pousse vers un soulèvement contre les chiites n’est-elle pas la même Amérique qui a soutenu les chiites pour affaiblir les sunnites au moins en Iraq ?

SH : C’est vrai et c’est hallucinant. Ceci confirme à quel point la guerre contre l’Iraq était une erreur, que nous avions mal compris la situation, qu’on s’est trompé de calculs. Nous sommes partis en Iraq et avons créé la situation actuelle. Une situation où il y a une guerre civile au vrai sens du terme. Alors qu’au début on renforçait les chiites, aujourd’hui, on les combat partout et c’est extrêmement dangereux.

Dans votre dernier article, vous parlez d’une fitna (sédition) entre sunnites et chiites qui est en train d’être attisée dans la région ...

SH : J’étais au Liban, je suis allé voir Nasrallah et pour le rencontrer, il y avait des mesures de sécurité renforcées. Et ce que ses hommes m’ont dit, c’est qu’ils étaient inquiets pour sa sécurité, non pas en raison d’Israël en particulier, qui a annoncé qu’il le visait, mais des Arabes, eux-mêmes. Selon ces hommes, les services secrets jordaniens et des djihadistes sunnites sont à sa recherche. Et c’est impressionnant.

Nasrallah m’a affirmé que ce qui l’inquiétait était cette politique américaine de soulever un conflit entre chiites et sunnites. C’est lui qui l’a appelé fitna et il ne veut pas voir ceci se réaliser. Au Liban, beaucoup de gens vous diront que la seule personne qui protège les chrétiens dans le pays est Nasrallah, je ne sais pas si c’est vrai, mais ils le confirment.

Pensez-vous que les Américains réussiront dans ce plan de fitna ?

SH : Je ne sais pas, c’est contraire à la raison. Mais des choses arrivent. Je ne crois pas que Bush et les responsables dans son entourage qui poussent dans ce sens sont conscients de ce qui se passe vraiment. Au Liban, il y a une tension croissante dans les quartiers pauvres entre sunnites et chiites. Les incidents se multiplient, et personne n’en connaît les résultats. Pour les journalistes, c’est peut être intéressant mais pour le reste du monde, ceci est effrayant.

Où se place la Syrie dans ce plan ?

SH : La Syrie, c’est très compliqué. La politique envers ce pays, que j’ai du mal à comprendre, consiste à isoler Damas. Bachar veut négocier. Il multiplie les entretiens et ne cesse de dire qu’il est prêt à parler, mais les Américains ne veulent pas laisser Israël négocier avec lui. Ils croient que de cette façon, ils augmenteront la pression sur lui. Ceci, tout en préparant des opérations contre son régime, pas forcément des opérations militaires mais de manière à le laisser toujours inquiet. L’Administration Bush pense que cette politique le poussera à baisser les bras et arrêter son soutien au Hezbollah. Une nouvelle coalition contre les chiites s’est formée. Elle regroupe les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, Israël, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Egypte.

publié par al-Arham hebdo en français.

hebdo.ahram.org

Article imprimé à partir du site de l’Association France Palestine Solidarité


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