Portrait de Shahinda Maqlad militante paysanne égyptienne

de Manon
mardi 9 octobre 2007
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Shahinda Maqlad est membre fondateur du Comité de soutien aux paysans bénéficiaires de la réforme agraire. Depuis un demi-siècle, cette femme égyptienne de près de 70 ans lutte contre « le féodalisme, l’absolutisme et le capitalisme sauvage ». La sortie de son autobiographie consacrée aux « années Kamchich » est l’occasion de revenir sur les moments significatifs d’une vie militante dans un contexte particulièrement tendu : son livre a fait l’objet d’une plainte pour injure et diffamation de la part des héritiers Fiqqui (lire l’article dans Le Monde diplomatique, octobre 2007).

Shahinda voit dans l’influence de son père, qui, bien qu’officier de police, était un fervent nationaliste wafdiste à tendance marxiste, l’une des sources de son combat. A l’école, l’une de ses institutrices, Widad Metri, lui parle également de justice sociale. Sa jeunesse est marquée par le développement du nationalisme arabe et par la lutte pour l’indépendance de l’Egypte. Elle se souvient d’un attachement viscéral à la cause palestinienne, lié au passé héroïque de son cousin Salah Hussein, qui allait devenir par la suite son mari. En 1948, alors qu’elle n’a que 10 ans, celui-ci quitte sa famille et l’Egypte clandestinement pour aller combattre aux côtés des feddayins palestiniens à Gaza.

1958 : une entrée remarquée en politique

Au mois de décembre 1958, lors d’une réunion publique de l’Union nationale (nom du parti unique de l’époque) à Chibin Al-Kom, chef-lieu de la province de Menoufiyya, Shahinda Maqlad prend la parole devant l’assemblée en qualité de seule femme élue de l’Union dans la province. Elle y interpelle le président de l’Union, le colonel Kamal Al-Din Hussein, membre du Conseil de la Révolution, présent avec une délégation syrienne (envoyée dans le cadre de l’unité syro-égyptienne de 1958-1961) et dénonce les manœuvres des grands propriétaires terriens de son village, Kamchich, qui tentent d’échapper aux dispositions de la loi de réforme agraire. Le discours de Shahinda, épouse du militant Salah Hussein, fait l’effet d’une bombe. Quelque temps après, les terres de ces propriétaires, les Fiqqui, seront confisquées et redistribuées aux petits paysans, lesquels éliront Shahinda comme leur représentante au sein de la section locale de l’Union.

Les combats de Shahinda et Salah à Kamchich

En 1961, après l’échec de l’union avec la Syrie, Nasser prend un ensemble de décisions (« Les décrets socialistes »), dont l’un concerne la mise sous séquestre des biens – y compris fonciers – de grandes familles de l’« ancien régime  ». Ces mesures, qui visent essentiellement à l’affaiblissement de leur pouvoir économique et politique dans les campagnes, sont soutenues par les paysans : à Kamchich, hommes et femmes participent à de grandes manifestations organisées par Shahinda et Salah (qui avait abandonné ses études de lettres pour se consacrer à ses activités politiques). A cette occasion, des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre. Salah Hussein est arrêté, puis emprisonné. Revenu quelques années après au village, il est tué le 30 avril 1966 dans des circonstances peu claires, lors d’une altercation avec des paysans ralliés à la famille Fiqqui. Shahinda s’emploie alors à transformer les manifestations spontanées de colère et d’appel à la vengeance qui s’organisent en volonté de mettre au jour les dimensions politiques de ce meurtre et d’en dénoncer les responsables.

Sous Sadate et Mubarak, la lutte continue

A la mort de Nasser, en 1971, Anouar El-Sadate accède au pouvoir et met en place son « Mouvement de rectification », qui s’accompagne d’une vague de répression contre les éléments radicaux, notamment dans les campagnes. Des fonctionnaires et des enseignants suspects sont mutés aux quatre coins du pays. Le pouvoir procède à plus de deux cents arrestations et à vingt et une expulsions de militants hors de leur province de résidence. Parmi ces derniers se trouve Shahinda, considérée comme meneuse du mouvement paysan de Kamchich. En juin 1971, elle est interdite à vie de résidence dans les provinces de Menoufeyya et de Kafr El-Sheikh. Elle ne renonce cependant pas à ses activités militantes et réaffirme sa volonté de jouer un rôle politique. Après avoir obtenu, avec ses compagnons de lutte de Kamchich, l’annulation de son bannissement, elle se présente aux élections législatives à trois reprises, en 1976, 1979 et 1984. Au début des années 1980, elle crée le Rassemblement paysans au sein du parti d’opposition de gauche Tagammou’ (Rassemblement). En 2005, elle participe encore à la fondation du Comité de soutien aux paysans bénéficiaires de la réforme agraire.

L’« affaire Shahinda »

Dans un entretien accordé en janvier 2005 à l’hebdomadaire féminin Nisf El-Dunya (la moitié du monde), Shahinda raconte son combat à Kamchich et l’assassinat de son mari. Comme son autobiographie, ses propos – qui s’appuient pourtant sur les procès-verbaux de l’époque – font l’objet d’une plainte pour injure et diffamation de la part des héritiers Fiqqi.

Le dimanche 25 juillet 2006, le verdict tombe : Shahinda n’ira pas en prison, mais n’est pas acquittée pour autant. Elle est jugée coupable d’injures et diffamation à l’encontre des héritiers Fiqqi et, à ce titre, condamnée à une amende de 2500 livres égyptiennes (350 euros) et à 2100 livres égyptiennes de dommages et intérêts (290 euros). En condamnant Shahinda, c’est la résistance des paysans qui est criminalisée. Au moment où, par la violence, des héritiers des grandes familles féodales, appuyés par la sûreté de l’Etat, expulsent des petits paysans devenus depuis cinquante ans légalement propriétaires de leurs terres, des tribunaux « révisionnistes » réécrivent ainsi l’histoire de la réforme agraire nassérienne.

Beshir Sakr - Journaliste, Le Caire.
Phanjof Tarcir - Anthropologue, Le Caire.
Le Monde diplomatique d’Octobre 2007
aloufok.net


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