Trio gagnant : paysans, pesticides, Parkinson

vendredi 10 octobre 2014
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Par Fabrice Nicolino

Cet article a été publié par Charlie Hebdo le 1er octobre 2014

Les pedzouilles montrent la voie et gagnent contre les marchands de pesticides. Mais à quel prix ! La Sécu et la médecine reconnaissent enfin les liens entre pesticides et maladie de Parkinson.


À la tribune, ce samedi 27 septembre, dans une salle du Conseil régional, à Poitiers. Ce n’est pas la foule des grands jours, mais les gens assis sur l’estrade ont des choses à dire. À gauche, Benoit Tornier, vigneron à la retraite, chemise à carreaux, solide, visiblement accablé. À ses côtés François Lafforgue, avocat d’un cabinet devenu mythique depuis qu’il s’occupe aussi bien des victimes de l’amiante que des essais nucléaires français. Puis Paul François, paysan de Charente, et maître de cérémonie depuis qu’il a lancé, en 2011, l’association Phyto-victimes. Enfin Olivier Colin, un très jeune médecin – il a 29 ans – du CHU de Poitiers, et Gilbert Vendé, ancien paysan dans une usine de 1 000 hectares de cultures intensives, coiffé façon Aimé Jacquet, l’ancien entraîneur de foot. C’est la fin du silence. Les salopards qui ont vendu pendant des décennies des pesticides dangereux aux campagnes ne dormiront plus jamais tranquilles. Au point de départ, grâce à Paul François. C’est un type de cinquante ans, de droite – « centre-droit », précise-t-il à Charlie en se marrant – qui tient en Charente, avec un associé, 400 hectares de céréales. Un gros. Il utilise pendant des lustres engrais et pesticides, sans se poser de questions. En 2004, nettoyant une cuve où croupit une mixture Monsanto – un pesticide appelé Lasso  -, il prend un jet de poison pleine face. Le reste est une horreur d’évanouissements, de nausées, d’amnésie, de troubles neurologiques qui le conduisent cinq mois à l’hosto. Rien n’est fini, mais entre-temps, par un miracle appelé Lafforgue, Monsanto a été jugé responsable par le tribunal de Lyon. L’affaire est en appel.

En 2011, la naissance de Phyto-victimes permet de réunir quantité de témoignages qui montrent une contamination généralisée. Combien de victimes des pesticides chez les paysans ? Nul ne sait, car nul n’a cherché. Mais certains faits commencent à s’imposer. Le 4 mai 2012, malgré un travail de sape inouï de la FNSEA – un « syndicat » paysan, rappelons-le -, la maladie de Parkinson est inscrite au tableau des maladies professionnelles des paysans. « Une avancée considérable, explique l’avocat François Lafforgue, qui institue la « présomption d’imputabilité ». La victime n’a pas besoin de prouver qu’une molécule a atteint ses neurones. Il faut et il suffit qu’elle soit atteinte d’un Parkinson et qu’elle ait bien travaillé au contact de pesticides ». Cette petite révolution permet, à une échelle encore bien trop modeste, d’obtenir des reconnaissances en maladie professionnelle ouvrant des droits à pension, même s’ils sont le plus souvent ridicules. Mais au fait, Parkinson ? Le médecin-jouvenceau, Olivier Colin, pédagogue-né : « Pour nous, spécialistes, la date-clé est la parution d’un article scientifique en 2009, fort bien construit, qui vaut preuve. [1] Parkinson, qui touche environ 150 000 personnes en France, dont plus de la moitié diagnostiqués avant 60 ans, n’est donc pas une maladie de la vieillesse. Elle est pour le moment la seule maladie clairement reliée à l’exposition aux pesticides, mais d’autres pourraient suivre ».

D’autres ? Paul François et ses amis attendent et espèrent l’inscription au tableau des maladies professionnelles des lymphomes, ces cancers du système lymphatique, et tout indique que la liste sera bien plus longue. La médecine officielle, totalement absente de ce grand débat de santé publique, a le plus grand mal à reconnaître l’évidence. Le CHU de Poitiers, où exerce Colin, fait exception, qui a créé une Unité de consultation des pathologies professionnelles et environnementales (UCPPE). On y interroge – cela n’a l’air de rien, mais c’est essentiel – les malades sur leur profession et les produits qu’ils utilisent. Reste les malades. Pour le coup, Charlie n’a guère envie de blaguer. Benoit Tornier : « Vers 2000-2001, j’ai commencé à avoir des troubles. Dans la voiture, mes enfants me disaient : “Papa, pourquoi tu fais sauter la voiture comme ça ?” Je ne me rendais pas compte que mon pied appuyait tout seul sur l’accélérateur ». La suite est aussi guillerette. Aggravation, diagnostic certain début 2008, retraite en 2012. « C’est terrible, explique Tornier. Quand le neurologue m’a demandé de réfléchir à ce qui avait pu arriver, j’ai cherché pendant trois jours et trois nuits, et puis je me suis souvenu. Le15 juillet 1983, j’ai fait une intoxication grave aux pesticides dans mes vignes. Il faisait une chaleur d’enfer, j’avais juste ma blouse d’étudiant sur le dos, dans un tracteur sans cabine, bien entendu. Le soir, après la douche, plus de bonhomme. On m’a fait trois intraveineuses en trois heures ». Pour obtenir une reconnaissance en maladie professionnelle, Tornier relit une à une toutes les pages de sa comptabilité. « De 1974 à 2002, dit-il, j’ai utilisé 195 pesticides différents ».

Gilbert Vendé, lui, a été contaminé par le Gaucho , ce génial produit Bayer qui a tué les abeilles par milliards, avant de s’attaquer à tout ce qui vit. « Quand on apprend à 47 ans qu’on a Parkinson, dit-il, le monde s’écroule. Aujourd’hui que j’ai soixante ans, j’ose parler des conséquences. L’incontinence, par exemple. Au cours d’un passage à Paris, j’ai quitté le métro pour chercher des toilettes, mais trop tard. Depuis mon arrêt de travail, en 2003, j’essaie de rester un humain. Je me bats ».

On en est à ce point exact de notre histoire : l’industrie contre les hommes.

Derrière les pesticides, tout le reste

C’est l’un des secrets les moins éventés. Combien de substances chimiques synthétisées par l’homme ? Combien de constructions moléculaires réussies au fond des laboratoires de l’industrie ? Selon cette dernière, en pleine désinformation planétaire, quelques dizaines de milliers. La vérité, ainsi que montre la référence mondiale dans ce domaine, le Chemical Abstract Services, près de 90 millions. Entre 20 000 et 30 000 substances nouvelles sont ajoutées chaque jour. Incroyable mais vrai.

À ce stade de folie et d’irresponsabilité, plus aucun contrôle n’est possible. Quand on teste, c’est avec des moyens dérisoires, sur des périodes très courtes, sans tenir compte des effets cocktail – les mélanges – des molécules mises au contact les unes des autres. Et on ne teste que 0,1 % de ce qui est inventé, au mieux. Bref, la chimie, c’est le crime. Mais il ne faut pas le dire, car le progrès est en marche, n’est-ce pas ? 150 000 Parkinson, un million d’Alzheimer, plus 110 % d’augmentation des cancers depuis 1980, de 25 à 30 d’asthmatiques, 4 millions de diabétiques, 15 % d’obèses. La France est en pleine forme.

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