Bygmalion : magouille haute définition

vendredi 17 octobre 2014
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Par Emmanuel Fansten

Dans « Big Magouilles », la journaliste Violette Lazard démontre comment, avec ses spaghettis aux truffes mais surtout son « studio de télé itinérant », la campagne de Nicolas Sarkozy a pu atteindre 40 millions au lieu des 22 autorisés.


L’instruction est toujours en cours, mais l’affaire Bygmalion apparaît déjà comme l’un des plus gros scandales politico-financiers des dernières années. Dans un livre à paraître mercredi : Big Magouilles, chez Stock), notre consœur Violette Lazard décortique une affaire révélée dès le mois de mai par Libération. Sur les 22,5 millions d’euros versés par l’UMP à Bygmalion pour la campagne de Nicolas Sarkozy, seuls 4,1 millions ont été officiellement déclarés. Une fraude sans précédent. En course pour reprendre la tête de l’UMP, l’ancien président jure avoir appris le nom de cette société après la campagne. Et feint de s’insurger à chacun de ses meetings. « Tout à coup, on vient nous expliquer qu’il y a 16 millions qui ont disparu dans le budget de ma campagne ? Mais c’est une honte ! » Une honte, peut-être, mais pas un mensonge. Durant plusieurs mois, Violette Lazard a rencontré la plupart de celles et ceux qui étaient aux manettes de la campagne de Sarkozy, en première ligne ou en coulisses. Des témoins qui racontent presque tous la même histoire, celle d’une campagne menée par l’UMP avec un « amateurisme désarçonnant » et un « dédain affiché pour les questions financières ». L’histoire d’un parti pour qui l’argent doit couler à flot avec un seul objectif : ne jamais contrarier le candidat Sarkozy. Une phrase lâchée par Jérôme Lavrilleux, directeur adjoint de la campagne, résume parfaitement cet état d’esprit : « Personne n’a osé lui dire qu’on ne pourrait pas tenir ce standing de président pendant la campagne . »

Incontrôlable

Le résultat : une frénésie de dépenses qui va rapidement devenir incontrôlable. Comme ce vendredi 20 avril, à Nice, trois jours avant le premier tour. Plus de 10 000 militants chauffés à blanc sont massés à l’intérieur du Palais Nikaia. À l’intérieur de la loge luxueuse montée pour l’occasion, Enrico Macias et Didier Barbelivien trinquent au Ruinart. Dans les couloirs, les membres de l’équipe rapprochée n’ont qu’une inquiétude : que les militants présents dans la salle sentent l’odeur de truffe dont se goinfrent les invités en coulisses. Une question d’image. Ce soir-là, le buffet réservé à quelques VIP a coûté 11 210 euros, seuls 1 850 euros seront déclarés dans les comptes de campagne. À l’échelle des 44 meetings, ce ne sont pourtant ni les spaghettis à la truffe ni les brouillades d’œufs qui reviendront le plus cher. Ce qui fera définitivement sombrer les comptes de campagne, raconte Violette Lazard, ce sont les dépenses consacrées à la vidéo, au son et à la lumière. En fonction des meetings, ces postes représentent entre 50 et 60 % de la facture totale. Du jamais vu.

Avec le développement des chaînes d’infos en continu, les meetings sont devenus le graal des communicants. Dans l’équipe Sarkozy, tout est organisé pour finir assez tôt afin que les images soient reprises dans le 20 heures du soir, puis tournent en boucle sur BFM TV et i-Télé. Si elle a coûté si cher, c’est donc avant tout parce que la campagne de Sarkozy a été conçue pour être un immense « studio de télévision itinérant ». Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les (vraies) factures des sous-traitants de Bygmalion qui ont profité des largesses de l’UMP. Comme la société Leni, basée à Montreuil, qui a fourni toutes les prestations vidéos de la campagne. Ce seul marché rapportera à l’entreprise 4 millions d’euros en 2012. Une somme parfaitement justifiée pour son patron, comme il l’explique dans Big Magouilles : « Nous avons été les premiers en France à avoir une super régie haute définition, capable d’émettre un signal vidéo de la qualité d’une télévision, c’est ça qui les a fait rêver. » Même débauche de moyens pour TSF, célèbre entreprise spécialisée dans le cinéma, pour qui la campagne a représenté l’équivalent de « dix longs métrages ».

« Marée humaine »

Mais pour mettre tous ces meetings en image, la technique ne suffit pas. Il faut un chef d’orchestre, et là non plus, Bygmalion n’a pas lésiné sur les moyens en signant avec Yves Barbara, un ancien réalisateur de France 3. Sur l’ensemble des meetings, il a touché, hors taxe, près de 60 000 euros. Un salaire à la hauteur de ses ambitions : pour chaque meeting, le réalisateur exige la location d’une grue télescopique, afin que la caméra puisse « balayer la foule d’en haut, donnant une impression de force, de marée humaine ». Coût de la location de cette grue magique : jusqu’à 15 000 euros par meeting. Pour « veiller à la qualité et l’harmonie des lumières », l’équipe de campagne va également s’offrir les services d’un directeur photo. Un œil précieux payé près de 5 000 euros par meeting. Sur tous les postes, la lumière est d’ailleurs celui qui a coûté le plus cher.

À la lecture de cet ouvrage, qui pourrait être versé à la procédure judiciaire, il apparaît clairement que la campagne de Nicolas Sarkozy a explosé le plafond légal pour des prestations bien réelles. Reste une question : pourquoi, malgré ses nombreux contrats avec l’UMP et ses marges confortables, Bygmalion semble-t-elle en si mauvaise santé ? En 2012, année de la campagne, la société affiche un déficit d’un million d’euros. La question n’est pas tranchée dans le livre, mais un des protagonistes interrogés ose une hypothèse : « Pour brasser autant d’argent et ne pas en gagner, il faut être soit une bande de voyous, soit une bande de nuls. »

liberation.fr


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