Edgar Morin contre la balkanisation planétaire

Reçu de Maritza
samedi 13 janvier 2007
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Par Jean-Michel Djian

S’il dénonce le judéo-centrisme, le sociologue s’inquiète plus généralement de la tendance actuelle des peuples à se refermer sur des identités closes.

Pour avoir, dans Le Monde daté du 4 juin 2002, cosigné avec Danièle Sallenave et Sami Naïr un article intitulé « Israël-Palestine : le cancer », Edgar Morin fut poursuivi pendant quatre ans pour « apologie du terrorisme et antisémitisme ». Un comble quand on connaît, même sommairement, l’histoire et le combat de cet intellectuel. Il a fallu attendre le verdict de la Cour de cassation, le 12 juillet dernier, pour voir annuler le jugement et condamner les poursuivants. Une épreuve dont l’auteur de Vidal et les siens [livre où il rend hommage à sa famille séfarade] se serait bien passé. « On voit dans le non conforme, dit-il, un ennemi, et dans l’ennemi un monstre d’ignominie. » À 84 ans, probablement rasséréné par les innombrables témoignages de sympathie venus du monde entier, le sociologue de la « complexité » s’est remis au travail, n’éludant rien des racines du mal qui ronge aujourd’hui plus qu’hier le monde moderne, la question juive (1). Et au-delà.

Jeune Afrique : À quel moment avez-vous ressenti la nécessité de développer une pensée personnelle sur ce « nœud gordien judéo-israélo-palestinien » ?

Edgar Morin : Cela a commencé lorsque j’ai regardé les images de la venue d’Arafat en France, en 1988. La condamnation au nom des juifs de la présence sur le sol français du leader de l’OLP a déclenché mon premier article sur la notion de judéité.

Dans votre dernier ouvrage, Le Monde moderne et la question juive, vous développez la thèse suivante : l’universalisme juif est bridé par un nationalisme israélien devenu hystérique. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Dans ce livre, je m’exprime avec ma double identité juive et « gentille (2) », c’est-à-dire celle d’un homme qui s’est tout au long de sa vie imprégné d’une culture européenne et humaniste. Le problème, c’est que la signification du mot « juif » a changé. Il n’a plus le même sens selon que l’on parle d’un peuple avant la destruction de la Judée par les Romains, ou bien de son intégration dans les nations modernes. Dans la conception binaire qui a disjoint la notion de juif et de gentil, j’ai voulu montrer que les juifs modernes sont des judéo-gentils. J’ai aussi tenu à distinguer l’antijudaïsme, qui domina la seconde partie du moyen âge, de l’antisémitisme, né au XIXe. La nation moderne a intégré les juifs, le nationalisme a voulu les rejeter.

Parmi les juifs convertis d’Espagne et du Portugal, il en est qui ont dépassé judaïsme et christianisme et, comme Montaigne, Cervantès ou Spinoza, ont contribué à l’humanisme européen. Les judéo-gentils sont des ferments d’universalisme, et certains, devenus révolutionnaires, voulant s’affranchir des nations qui les rejetaient, ont versé dans un universalisme abstrait fondé sur l’idée que nations, cultures, et religions ne sont que pures illusions et su­perstitions. Mais après le grand désenchantement de l’idée révolutionnaire, certains se sont enfermés dans un judéo-centrisme qui fait abstraction du reste de l’humanité.

A-t-on franchi aujourd’hui le point de non-retour ?

Je crains que oui. Frédéric Pollock, parlant de l’excommunication de Baruch Spinoza par la synagogue, a dit : « C’est un trait commun à l’histoire de l’humanité qu’une communauté persécutée, à peine sa liberté assurée, devienne à son tour persécutrice. » Je suis frappé de voir Israël se comporter en nation dominatrice, développer l’usage d’une force disproportionnée, humilier les Palestiniens. Israël entretient et aggrave la précarité de son destin. Il porte en lui une potentielle tragédie future. L’interdépendance fatale de l’antijudaïsme, du judaïsme, de l’anti-islamisme et de l’islamisme nous entraîne dans une guerre de religions qui ne dit pas son nom et à laquelle s’ajouterait une dramatique guerre de civilisations.

Quelle solution proposez-vous ?

L’unité dans la diversité du genre humain. L’unité demande non pas la suppression des nations mais leur intégration. Il faut reprendre l’idée de Senghor d’une « civilisation de l’universel ». Il faut prendre conscience, comme je l’ai développé dans Terre-patrie, de notre humanité commune. Nous assistons à une course entre des forces déchaînées qui nous conduisent à l’abîme et notre capacité à relever le défi humaniste.

Ce que vous dénoncez à l’endroit d’Israël vaut-il également pour toutes les nations ?

Évidemment. Ce qui favorise la balkanisation planétaire, c’est aussi l’unification technico-économique. Les peuples se sont mis à se protéger d’une homogénéisation aliénante en se refermant sur une identité close, nationaliste et religieuse. L’incertitude du futur conduit, partout où le présent est malade, à se réfugier dans le passé, la religion et les traditions.

L’Europe, malgré l’héritage des Lumières, est-elle aussi condamnée par l’absence d’esprit universaliste ?

L’Europe n’arrive pas à s’affirmer comme une communauté de destin. Elle n’arrive pas à concevoir sa mission, qui est d’empêcher les guerres de civilisations, de devenir le foyer d’une civilisation planétaire.

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Un exemple : on a supprimé le service militaire, mais ce qu’il faut, c’est le remplacer par un service civil d’un type nouveau, un service civil de la fraternité, et le proposer à l’échelle du Vieux Continent ! Il est impératif de susciter chez l’ensemble des jeunes Européens un sentiment de fraternité, de leur permettre de regarder de l’autre côté de la Méditerranée ou ailleurs, et de développer des actions de solidarité face à cette détresse. Les perspectives sont sombres, mais on peut restaurer la volonté de salut et l’espoir. « Si tu ne cherches pas toi-même l’inespéré, tu ne le trouveras jamais », disait Héraclite.

Quel regard portez-vous sur le dialogue Nord-Sud ?

Comment voulez-vous que je ne sois pas sceptique ? L’ambition de résorber la fracture entre l’Europe et l’Afrique se fracasse chaque jour contre des murs d’incompréhension, de non-dits, de corruption et d’arrogance. Le concept tarte à la crème de « développement » qui anime ce dialogue est inopérant. Il faut changer de vision. Le Nord a besoin du Sud pour des raisons plus profondes que celles véhiculées par le discours économique dominant. Il existe, malgré la misère, un type de solidarité humaine, de sagesse, de jovialité, de rapport à autrui que le Nord ne connaît plus. L’excès de rationalisation technique, économique, sociale nous asphyxie. Au Sud, son absence en devient une vertu. Nous, les Européens « développés », ne nous rendons pas compte que notre civilisation engendre une pauvreté morale, un isolement dans l’égocentrisme et des problèmes insolubles.

Prêchez-vous dans le désert et constatez-vous que le métier d’« intellectuel » est plus difficile à exercer aujourd’hui qu’hier ?

L’intellectuel pose des problèmes fondamentaux et globaux, que l’hégémonie des spécialistes et experts occulte. Celle-ci tend à éliminer le rôle des intellectuels. Ils doivent éviter les erreurs et illusions dans lesquelles ont sombré un grand nombre d’entre eux au XXe siècle. Leur rôle est très difficile, parfois ingrat, mais il est d’autant plus nécessaire qu’ils sont les seuls à pouvoir l’assumer.

***

1. "Le Monde moderne et la question juive", d’Edgar Morin, collection « Non conforme », Le Seuil. 225 pages, 12 euros.
2. Terme d’origine latine francisé au XVe siècle et qui désignait les ressortissants de nations étrangères et, plus largement, les païens.

http://www.protection-palestine.org/impression4348.html


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