Le sable breton, espèce menacée

mercredi 4 mars 2015
popularité : 2%

Par Fabrice Nicolino

Rien ne va plus en baie de Lannion. Une coalition de dizaines d’associations bretonnes refuse qu’on extraie des centaines de milliers de tonnes de sable en mer, au nez des fous de Bassan.

Attention, le Peuple des dunes - son nom - montre ses muscles. Ceux de Lannion (côtes-d’Armor) et des environs ne veulent pas qu’on arrache le sable de la mer. Or, il est fortement question d’en extraire ici des centaines de milliers de tonnes chaque année, à quelques encablures de la fabuleuse réserve ornithologique des Sept-Îles. Qui n’a pas vu l’île Rouzic et ses milliers de couples de fous de Bassan est à plaindre. À la saison des nids, Rouzic n’est plus qu’un nuage tourbillonnant d’ailes blanches. Pour comprendre, un point d’histoire. Aux débuts de la révolution industrielle de l’agriculture - 1959 - Daniel Roullier fonde une boîte familiale, devenue une énorme entreprise de 7 000 salariés. Ce qu’on fait ? Essentiellement de la transformation chimique de sable et d’algues, via diverses biotechnologies marines. C’est beau, c’est bon pour la croissance, et c’est infâme.

Roullier a plusieurs bras, dont un armé : la Compagnie Armoricaine de Navigation (CAN), qui razzie chaque année dans les baies de Saint-Brieuc et de Morlaix des centaines de milliers de mètres cubes de sable coquillier grâce à deux navires sabliers. Retrituré en atelier, ce sable est une aubaine qui permet aux légumiers industriels d’améliorer le pH (potentiel hydrogène) du sol acide breton - granitique - et de doper leurs belles productions intensives aux pesticides. Seulement, ça coince. Il faut toujours plus de sable, d’autant que Roullier, présent dans 46 pays, est désormais une transnationale de la destruction. Ça coince d’autant plus qu’il est interdit de dévaster les bancs de maërl depuis la fin 2013. Excellente matière première pour les amendements agricoles, le maërl est surtout une merveille biologique qui forme des bancs le long de certaines côtes.

Ce mélange d’algues marines riches en calcaire, de sable et de débris de coquillages est un haut lieu de la biodiversité marine, au point qu’on le compare volontiers au corail des zones tropicales. Pourquoi l’interdiction de 2013 ? Parce que l’industrie de l’extraction a dévasté le maërl de nos côtes, au points de le faire disparaître en certains points. Il ne reste désormais que le sable coquillier pour remplir les caisses de Roullier. Mais c’est alors que se lève dans la région de Lannion une extraordinaire coalition, qu’il sera difficile de vaincre. Le Peuple des dunes (peupledesdunesentregor.com) regroupe des dizaines d’associations, vaste rassemblement de pêcheurs professionnels, d’écolos, de plongeurs, d’amoureux de la mer.

Toujours tu chériras le sable

Le point de vue des opposants est bien documenté : on va droit à la cata. Pour chaque mètre cube de sable aspiré par les machines, il faut rejeter 12 mètres cube d’eau, en créant au passage de vastes courant turbides. Le lançon - un poisson à la base de chaînes alimentaires - va morfler. Ainsi que les macareux, les fous de Bassan, les pêcheurs, les plongeurs, les touristes. Au fait, pourquoi de telles quantités de sable ? D’évidence, pas pour la Bretagne. Les chiffres montrent que Roullier en exportera massivement dans le monde, là où il est déjà installé. La mondialisation du sable existe. On souhaite bien du plaisir aux aspirateurs géants, car, sur place, des milliers d’opposants ne cessent de défiler. En 2008 déjà, le Peuple des dunes, avait réussi à bloquer un projet au large de Quiberon, malgré la puissance de feu du cimentier Lafarge, à l’origine d’un projet du même genre.

Pour les socialos au pouvoir, c’est une nouvelle épreuve, qui sera examinée à la loupe. D’un côté, il faut cajoler les Verts pour maintenir les illusions électorales de Hollande. De l’autre, la loi Macron prévoit de manœuvrer par circulaires, détricotant au passage les maigres protections de la nature arrachées depuis la loi de 1976. Le ministre de l’Éconnomie a réuni une table ronde le 16 février, gardant sous le coude une étude qui n’a pas été rendue publique. Tous les participants, de Roullier jusqu’aux écolos, sont sortis ravis d’un entretien à Bercy, et l’on attend une décision en Avril.

D’un côté, les patrons, qui promettent des emplois invisibles. De l’autre, la mer, les grands équilibres, la respiration du monde. Amis de la roulette, qui va gagner ?

Fabrice Nicolino

Charlie Hebdo N° 1179 du 25 février 2015


Commentaires

Agenda

<<

2019

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829301
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Brèves

Monsanto dégage !

samedi 24 mars 2018

Protégez les loups

samedi 22 juillet 2017

Protégez les loups
en vous promenant