Capitalisme 1 - Climat 0

lundi 23 mars 2015
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Par Jade Lindgaard

Dans son nouveau livre, Tout peut changer, la journaliste canadienne Naomi Klein analyse les liens génétiques entre capitalisme et dérèglement climatique. Pour sauver le climat, il faut changer de système de production de valeurs, décentraliser nos démocraties et bouleverser nos modes de vie.

Depuis le début de son œuvre singulière d’intellectuelle-journaliste-activiste, Naomi Klein poursuit une quête : quel est le bon récit des luttes ? Comment raconter une juste histoire de l’engagement aujourd’hui ? À l’orée des années 2000, cela tournait autour de la marchandisation du monde et de l’assignation identitaire par la pub (No Logo – Actes Sud). Sept ans plus tard, elle explorait des liens entre l’impérialisme guerrier, les traumatismes des peuples et le néolibéralisme (La stratégie du choc – Actes Sud). Aujourd’hui, elle affronte les ressorts systémiques de la crise climatique, avec un nouveau livre, sorti fin 2014 aux États-Unis : Tout peut changer (Actes Sud/Lux. Le titre est plus catégorique, et plus frappant en anglais : This changes everything). L’enjeu n’est pas du tout celui du storytelling à la manière des néo-conservateurs qui voulaient façonner le monde à l’image de leurs obsessions (voir Dreams = Re-imagining progressive politics in an age of fantasy, de Stephen Duncombe). C’est plutôt l’idée d’une contre-propagande au discours dominant sur l’absence d’alternative. Pour que l’espoir d’un autre monde germe dans les esprits, il ne suffit pas d‘accumuler des faits : il faut aussi un grand tableau général qui leur donne du sens, de manière à semer un peu d’espoir dans le cadre d’interprétation.

À chaque fois, des experts relèvent des erreurs, contestent des faits et des dates. Mais l’essentiel n’est jamais là dans les livres-somme de Naomi Klein : ce qu’elle apporte, ce sont des diagnostics brillants sur les maux du capitalisme mondialisé, et sur ce qu’ils engendrent comme expériences sociales, politiques et culturelles. Avec toujours, une forte incitation à la rébellion contre cet ordre. L’exercice a cette force et ce courage : formuler une hypothèse englobante à partir d’évènements épars, et proposer de grandes lignes directrices interprétatives. Cela s’accompagne forcément de faiblesses : le risque de la simplification ou de la caricature. C’est une entreprise intellectuelle hybride, à la fois nourrie de culture journalistique américaine, avec un sens précieux du détail dans la description, un art de la pédagogie, une sélection habile de personnages qui apparaissent dans le récit pour incarner des idées. Tout en ambitionnant de produire de la théorie. Le résultat est une œuvre originale, qui sort des clous français – on ne sait jamais trop dans quelle case la ranger ici : journalisme, militantisme, critique de la mondialisation – et la coince un peu dans les limbes de la polyvalence.

Elle n’a pas écrit les reportages les plus extraordinaires de son époque, n’est pas la plus grande théoricienne ni la plus héroïque des militantes. Mais elle est l’une des rares à se situer au croisement de ces trois registres et à exceller à cet exigeant mélange des genres. Sa notoriété internationale, acquise dès 2001 et la parution de No Logo, l’année du contre-G8 de Gênes, moment structurant pour le mouvement altermondialiste européen, confère un poids notable à ce qu’elle écrit. Chaque livre donne lieu à des mois de tournées, conférences, articles, rencontres et débats. Sa voix porte à l’international, ce qui lui octroie une autorité rare au sein de l’espace des pensées radicales. Son nouveau livre propose une thèse forte et claire : le dérèglement climatique, causé par l’activité humaine, est gravement accentué par le capitalisme mais il en change aussi les conditions : on ne peut plus forer les énergies fossiles comme avant, on ne peut plus sous-estimer les impacts de la mondialisation sur l’écosystème. Or il n’y a pas de solution simple et technique au problème. Pour sauver le climat, il faut changer de système de production de valeurs, décentraliser nos démocraties et bouleverser nos modes de vie.

Les premières dizaines de pages du livre auront un air de déjà-vu pour celles et ceux qui suivent les politiques de transition énergétique en Europe, notamment en Allemagne. Il ne faut pas s’y arrêter car l’ouvrage développe par ailleurs une analyse captivante, et bouleversante, de ce qui nous lie, intimement, au changement climatique. Relatant son combat personnel contre l’infertilité, Naomi Klein en conçoit un sentiment de sororité avec les êtres qui s’éteignent à force de pollution et de saccage de leur écosystème. Des embryons humains et non humains peinent à se développer à cause des substances chimiques qu’eux ou leurs géniteurs absorbent malgré eux. Le taux de reproduction de nombreuses espèces sur terre et sur mer s’effondre et des cohortes d’individus ne voient pas le jour. Cette hécatombe passe inaperçue car elle est invisible. Et pourtant, il nous faut faire le deuil de ces bébés qui ne naîtront pas. Se battre pour donner la vie est une expérience commune entre eux et nous : « Espèce après espèce, le changement climatique crée des pressions qui privent les formes de vie de leur outil de survie le plus essentiel : la capacité à donner la vie et donner une suite à leurs lignées génétiques. À la place, l’étincelle de la vie s’éteint, étouffée à son stade premier, le plus fragile : dans l’œuf, dans l’embryon, dans le nid, dans la tanière. » Plus loin : « Pas de cadavres, juste une absence. » La question climatique n’est pas qu’un problème de fuite par millions de particules de CO² dans l’atmosphère, de mégawatts à réduire et de changement d’affectation des sols. C’est un enjeu de beauté du monde, de profusion d’espèces, et de joie.

C’est l’une des expériences saillantes du dérèglement climatique : la barrière entre nature et culture ne tient plus, puisque c’est nous en tant qu’humains qui abîmons les conditions de vie sur terre, et que l’écosystème nous renvoie la balle en aggravant nos conditions d’existence. Ce qui était depuis toujours devient beaucoup plus visible, sensible et tangible : les interférences et échanges permanents avec les autres espèces, et même, le système Terre. C’est vertigineux, terrifiant et magnifique. Le livre de Klein chronique ce dévoilement, au fil des sentiments de la narratrice : son bonheur devant la beauté d’un saumon, son angoisse à l’idée qu’il va peut être disparaître, son amour des paysages près de chez ses parents, au Canada, qu’elle veut transmettre au fils qu’elle est finalement parvenue à mettre au monde.

« Toute la vie a le droit de se renouveler »

Dans cette vision empreinte de vitalisme, on défend une nouvelle génération de droits à la reproduction : ceux des femmes mais aussi de la planète, en tant que tout. Les montagnes décapitées par l’extraction minière, les vallées inondées par les barrages, les forêts défrichées, les nappes d’eau fracturées, les rivières empoisonnées ont le droit de renaître. « Toute la vie a le droit de se renouveler, se régénérer et se guérir », écrit la journaliste. C’est une approche différente des seuls droits de la nature : on ne parle plus de nature distincte de la culture, mais on pense les relations entre les deux et leur interdépendance. Le droit à la vie sur terre : le droit à y vivre et à s’y reproduire. Ce sont des revendications séminales pour certains mouvements de justice environnementale, qui défendent les peuples vivant dans des régions menacées ou déjà ravagées par l’exploitation minière ou les grands barrages (au Nigéria, au Brésil, en Équateur, en Bolivie…). Klein reprend cette idée à son compte, et surtout, y voit une des revendications phares des mouvements anti-extractivistes, opposés à l’exploitation des ressources minières du sol (charbon, pétrole, gaz, or, cuivre, terres rares…).

Cette nouvelle génération de mobilisations, certains les désignent, pour en résumer l’esprit, du terme de « Blockadia » : bloquer des projets d’exploitation de ressources naturelles (ce sont des opposants texans au projet d’oléoduc Keystone XL qui semblent avoir inventé cette expression). Ce sont des actions locales, liées à la défense d’un territoire, portées par ses riverains, qui ne se contentent pas de revendications environnementales. Ils contestent tout aussi fortement les failles démocratiques permettant de les imposer : détournement des débats publics, entre-soi des décideurs politiques et industriels, militarisation de la répression des opposants. Klein parle beaucoup de l’industrie fossile en Amérique du Nord, de ses projets et de leur contestation montante, marquée par la marée noire du Golfe du Mexique, les sables bitumineux de l’Alberta, la fracturation hydraulique. Mais les correspondances avec le mouvement des ZAD en France (à Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon…) sont frappantes. Tous ces mouvements participent de la résistance à ce qui dérègle le climat (exploitation des hydrocarbures, bétonnage, destruction de forêts et de zones humides…). On ne peut pas lutter sérieusement contre la crise climatique sans affronter ce qu’est devenu le capitalisme, analyse Klein : un régime de pouvoir, de production de richesses et de captation de la démocratie.

Elle pointe le drame historique que fut la concomitance entre le début de la vague néo-libérale, à partir des années 1970, affaiblissant les États, et l’explosion des émissions de gaz à effet de serre. Les sociétés se sont défaites de leurs capacités à réagir alors que le climat se déréglait. Pour Klein, aujourd’hui, seuls les mouvements sociaux peuvent défendre « le climat » contre ses prédateurs : les leaders politiques et élus ont failli, les ONG environnementales ont trop accompagné le système. Certaines se sont même faites acheter, dénonce-t-elle, décrivant comment des structures historiques de défense de la nature aux États-Unis, comme Nature Conservancy, le Sierra Club, le WWF et le World Resources Institute, ont reçu de l’argent d’industries polluantes, de façon plus ou moins transparente. Si les grandes ONG américaines de défense de la nature sont devenues des institutions vieillissantes, phagocytées par le système, la défense du climat ne repose pas qu’entre les mains des collectifs locaux. Naomi Klein fait partie de l’organisation américaine 350, fondée par Bill Mc Kibben, pour s’opposer à l’oléoduc Keystone (reliant, malgré le veto de Barack Obama, les sables bitumineux de l’Alberta aux raffineries de Floride).

Ce sont eux qui appellent aujourd’hui les fonds de pension et les banques à désinvestir des énergies fossiles. La journaliste vient en Europe alors que le quotidien britannique The Guardian et 350 lancent une grande campagne d’appel au désinvestissement et une pétition. De nouvelles alliances se tissent entre médias, intellectuels, activistes, collectifs de quartiers, églises, bureaux d’études en photovoltaïque et empêcheurs de bétonner en rond. Ce foisonnement se retrouve dans ce livre. Il est un beau capteur de l’air de notre temps.

Pour ces principales raisons, « Tout peut changer » dans la lutte entre le climat et le capitalisme, veut donc croire Naomi Klein. Ce qui manque, c’est le comment. C’est la question la plus difficile et ce qui manque le plus au livre. Mais comment pourrait-il en être autrement ? L’ouvrage renvoie le lecteur à ses propres responsabilités : après avoir lu ces 640 pages de bruit et de fureur, qu’es-tu prêt à faire, toi ?

mediapart.fr


Commentaires

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Qui finance Naomi Klein ?
samedi 4 avril 2015 à 11h00 - par  wiseglow

Savez-vous que Naomi Klein est dans le board of members de 350.org/ 1sky qui est une « RINGO », « Rockefeller Foundation Initiated NGO » !
350.org/ 1sky a reçu des millions de dollars de la Rockefeller Foundation*-
une telle dépendance financière jette une ombre sur la crédibilité et la honnêteté de Naomi Klein...

Qui plus est, Naomi Klein se trouve désormais aux côtés de l’économiste ultralibéral qu’elle avait nommé « Dr. Shock » Jeffrey Sachs !
Or Sachs est actuellement le président de l’ »Earth Institute » et ils se croisent régulièrement à l’occasion des COP et ont le même but : « Sauver la planète ».
Naomi Klein main dans la main avec les représentants du système capitaliste qui nous imposent le « problème » du climat
pour instaurer toujours plus de contrôle, dans le but d’un gouvernement mondial - no problem ?

* La dynastie industrielle Rockefeller a introduit le « agrobusiness » et est à l’origine du rapport NSSM 200 de Henry Kissinger 1974
proposant ’l’arme de la faim" contre la surpopulation dans le tiers-monde...
A lire dans : « OGM-sémences de destruction » de William Engdahl, chercheur canadien.

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samedi 4 avril 2015 à 16h44 - par  Michel Berthelot

Cher groupement blindé Von Kleist dont l’histoire a heureusement finalement toujours raison,

Vous appartenez d’évidence au camp des détracteurs et contempteurs de Naomi Klein. Cette faction lui reproche de prétendues ambivalences. Un parti pris qui consiste à l’amalgame systématique par exagération, à la désinformation par dénaturation, ainsi qu’à la manipulation par regroupements intempestifs et illogiques dans le but de rendre suspect son travail, sa démarche et ses engagements. Tout cela est bien connu et répertorié. La dialectique en est identifiée, la malveillance clairement reconnue et la perfidie notoire. Politiquement c’est un sophisme relevant de l’agnotologie. Cette indélicate tentative de déstabilisation ne vous honore pas.

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