Costa Rica entre mythe et réalité

samedi 27 juin 2015
par  Marilza de Melo Foucher
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Par Marilza de Melo Foucher

J’étais très curieuse de découvrir le Costa Rica, un pays sans forces armées, avec des principes de gouvernance démocratique prenant en compte la préservation de la nature et une gestion qui assure la durabilité du développement. C’est l’image que beaucoup ont ici en Europe de ce pays. Ainsi les guides touristiques, les articles publiés en Europe, les programmes des institutions internationales sur les questions environnementales et le développement durable mettent en avant le Costa Rica, parce que c’est un pays en paix et un modèle de développement à suivre pour les autres pays d’Amérique latine. Le Costa Rica serait-il vraiment le nouveau paradigme de développement ? Pour moi, cette interrogation demandait une réponse. En plus des lectures et un bon itinéraire de voyage avec l’aide d’un ami local, la meilleure réponse consistait à croiser les informations et à chercher des témoignages d’acteurs locaux impliqués dans les questions environnementales, culturelles, de l’éducation et d’autres.

Quelques données géographiques

Costa Rica est un pays de seulement 51 100 kilomètres carrés, il compte 212 kilomètres de littoral sur la côte des Caraïbes et 1 016 km sur la côte Pacifique, avec une population de 4,61 millions d’habitants. Malgré sa petite surface par rapport à d’autres pays d’Amérique latine, le pays possède une nature avec une grande diversité du monde vivant, aujourd’hui mieux connu comme la biodiversité, ainsi qu’une grande diversité des écosystèmes qui ravit tout être humain ayant une conscience écologique et prêt à observer cette nature exubérante. Les écosystèmes tant au niveau terrestre, que maritime sont très variés. La forêt est dominante dans le pays et représente 45 % du pays, les forêts tropicales sont les plus importantes, mais il y a d’autres types de forêts, zones humides, mangroves et savanes. De plus 24,3 % du pays est couvert par des pâturages, des cultures et des plantations. Actuellement, il y a 123 réserves privées au Costa Rica et 28 parcs nationaux. Costa Rica, par sa législation, a défini neuf catégories de gestion des aires naturelles protégées du pays, sous la direction d’un système de protection nationale (Système national des zones conservation - SINAC) en conformité avec la loi sur l’environnement de 1995 (n° 7554, article 36). Leur gestion peut dans certains cas être confiée à des particuliers. Ces catégories sont : les parcs nationaux, les réserves biologiques, les réserves forestières, les aires protégées, les refuges de la faune (publics, privés ou mixtes), les zones humides (y compris les mangroves), les sites du patrimoine naturel, les réserves marines, les aires marines protégées. Sans parler de ses nombreux volcans qui de temps en temps se réveillent pour le plus grand plaisir des touristes. Ses parcs naturels offrent un lieu unique pour entendre de nombreux bruits, mais aussi pour écouter le silence...

Le développement durable ou la monétisation de la nature ? Le marketing écologique

Selon les rapports, dans les années 50, 60, la politique de protection de l’environnement commence au Costa Rica et il se crée des réserves privées, toutefois, il n’existe pas encore de conscience écologique. Ce seront des étrangers qui contribueront à la conservation de l’environnement en créant les premières réserves forestières. Une de mes premières interrogations était de comprendre si les chaînes hôtelières qui investissaient dans l’écotourisme avaient une prise de conscience écologique. La première réponse a été : "la conscience verte de la plupart des promoteurs de l’écotourisme et des politiciens locaux est plus étroitement liée au dollar vert qu’au souci de la préservation de la biodiversité à long terme". En fait, tout au long de mon voyage j’ai perçu que l’écotourisme et le développement durable n’étaient pas toujours intimement liés. Ainsi j’ai réalisé plusieurs interviews et enregistré plusieurs témoignages, principalement de jeunes travaillant dans le domaine de l’éco-tourisme, travaillant dans les parcs et les réserves naturelles, dans les organismes gouvernementaux et dans des ONG environnementales. J’ai conservé l’anonymat, comme promis, compte tenu de l’implication professionnelle.

Le tourisme est aujourd’hui la plus grande source de richesse du pays. Derrière le discours officiel de la protection de l’environnement et du développement durable, la réalité est tout autre. Les entreprises de tourisme ont considérablement investi dans la gestion des affaires liées à la nature. Il y a une abondance sémantique du vocabulaire touristique : tourisme responsable, tourisme durable, éco-tourisme, tourisme vert, entre autres. La côte du Pacifique a profité d’un investissement touristique massif et est maintenant menacé par le béton, ce qui inquiète les écologistes au Costa Rica. Après avoir énormément dégradé la faune et la flore, ces grandes sociétés hôtelières investissent dans la nature, cependant, leur principale préoccupation semble être le profit qu’elles peuvent en tirer plutôt que d’investir dans la durabilité des ressources naturelles. Pour eux, le langage de l’écotourisme est un moyen d’attirer le client, leur préoccupation est la rentabilité et non la sauvegarde de l’environnement. Costa Rica est devenu le paradis de « l’or vert ».

Les contradictions entre le développement durable et le modèle économique

Certaines des personnes interrogées ont souligné les contradictions entre le discours officiel sur le développement durable et le modèle économique costaricien incapable de garantir un bénéfice social associé à la qualité de l’environnement. Un système de production agricole en lui-même qui réduit la diversité biologique de l’environnement, c’est-à-dire, un écosystème est transformé en un agrosystème. En outre, l’utilisation excessive de pesticides non réglementés provoque des dégâts environnementaux et humains. Un des exemples le plus clair est l’expansion du modèle agro-industriel qui fait du Costa Rica un leader dans l’exportation de fruits, principalement de l’ananas. La production intensive de l’ananas a provoqué d’importants impacts environnementaux et met en danger la santé des travailleurs ruraux et des communautés vivant autour des grandes plantations. Sans oublier les mauvaises conditions de travail et les bas salaires. Récemment (le 20 Mars, 2015), la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) a tenu une audience pour entendre les arguments des communautés rurales du Caire, la France, la Louisiane et Miao (dans la région de Siquirres) qui ont eu leurs nappes phréatiques contaminées par des sociétés impliquées dans la production d’ananas. Depuis Juillet 2007, plus de 6 000 personnes parmi ces communautés rurales consomment de l’eau potable livrée par camions citernes et fournis par le service publique. Tout cela détruit l’image véhiculée par le mythe national du développement durable.

En fait, le discours idyllique sur l’environnement est incompatible avec la réalité. Les contradictions ne sont pas si récentes, comme indiqué par un jeune agronome spécialiste des questions environnementales. Il explique que les grandes plantations de bananes ont été généralement établies au détriment de la forêt tropicale. La déforestation, l’utilisation intensive de pesticides et de la présence humaine constante finissent toujours par réduire la biodiversité. La plantation de bananes ne correspond pas à l’habitat naturel de la faune et de la flore locales. La faune de la banane est très pauvre et est composée principalement de parasites dont on essaie encore aujourd’hui de se débarrasser. D’ailleurs, le Costa Rica est devenu aussi un marché de dumping pour les entreprises transnationales où elles peuvent vendre des produits chimiques et les types de pesticides interdits en Europe ou soumis à des restrictions d’utilisation. En outre, bien que l’arsenal juridique du Costa Rica sur les questions environnementales soit bien fourni, le gouvernement ne semble pas avoir la capacité en matière institutionnelle, humaine pour faire appliquer les lois environnementales (LA Thrupp 1988 pp 44-46. Organisation des Nations Unies, Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, 2000, p. 93).

J’avais déjà lu quelques articles sur cette question, y compris le rapport sur l’état de la nation sur le développement humain et durable (2010) où cette question est abordée. Selon ce rapport, en 2009, le Costa Rica a importé plus de 300 tonnes de substances contenant du méthane brome, un produit agrochimique classé comme un destructeur de la couche d’ozone. En outre, le rapport attire l’attention sur la pollution de l’eau due aux rejets des matières fécales et de la pollution chimique qui augmente depuis 2001. J’ai parlé de ce rapport avec une jeune femme d’origine franco-costaricienne qui a étudié le développement durable et travaille dans un « lodge » du secteur de l’écotourisme pour savoir s’il y avait eu des progrès sur cette question. Selon elle, cela continue malheureusement, compte tenu de l’expansion agricole et urbaine du Costa Rica, qui ne respecte pas les règles de protection des sources de captage d’eau pour la consommation humaine. L’utilisation démesurée des pesticides dans le passé par les grandes plantations de bananes a des conséquences encore aujourd’hui pour la conversion et mise en valeur de ces terres pour la culture agricole. La dégradation des sols ne semble pas avoir touché les dirigeants du Costa Rica qui continuent de permettre la poursuite de grandes plantations destinées à l’exportation.

Un autre fait qui a également attiré mon attention a été la quantité de déchets dans les différentes villes et le manque de système de traitement des eaux usées dans de nombreux lieux touristiques. Ces témoignages de femmes et d’hommes engagés dans les questions environnementales et du développement démystifient l’image positive de la pratique d’un développement durable. Cependant il ne faut pas nier les progrès réalisés dans le domaine de la préservation de la nature par rapport aux autres pays d’Amérique latine. Beaucoup de ces témoignages font bien la différence entre la conservation de la nature et le développement durable et ce qu’ils mettent en cause est le discours du concept de durabilité utilisé par des organismes gouvernementaux qui ne correspondent pas à la réalité du pays.

Discussion finale

Les informations recueillies pendant le voyage ont servi de base de discussion avec le sociologue et éducateur populaire Oscar Jara et j’ai approfondi avec lui certaines questions du point de vue de l’écologie politique. Il rapporte que les années 60,70 ont été marquées par une politique plus progressiste qui va mettre en œuvre l’idée d’utiliser les énergies renouvelables et d’abandonner progressivement l’énergie thermoélectrique. Il nait ainsi le concept d’énergie propre. Pendant cette période, les parcs nationaux sont conçus comme des espaces de protection et loisirs avec des sentiers dans la forêt pour la marche avec des aires de repos pour passer la journée. Le Costa Rica commence alors à avoir un Système National de Protection de la Nature qui est aujourd’hui attaché au Ministère de l’environnement. Cependant, selon Oscar Jara, les parcs nationaux vont émerger comme des îles dans différentes parties du pays sans être intégrés dans une politique de développement durable au niveau national. Selon le sociologue et les témoignages recueillis, la politique de développement durable est plus un marketing écologique qu’un modèle politique de gouvernance. Il s’agit en fait d’un mythe politique éloigné d’un modèle conçu de manière intégrée pour le développement territorial du pays. Reste à l’État Costaricien à établir un gouvernement non seulement efficace dans le domaine économique et dans le lobbying international, d’ailleurs, ce modèle de capitalisme néolibéral est questionné par les mouvements et les organisations environnementales, car il représente une menace pour la protection de la biodiversité. Il est ni socialement juste, ni écologiquement durable dans le long terme. Un développement durable est basé sur la poursuite de l’interaction et de la cohérence des politiques sectorielles, la pratique néolibérale est incompatible avec ce modèle.

Le sociologue et éducateur populaire Oscar Jara fait un excellent résumé de l’impact négatif des politiques néolibérales. "Dans les années 90 commence l’accélération des politiques néolibérales qui va affecter l’évolution des initiatives de développement durable. Le processus de privatisation des terres va augmenter, et une nouvelle conception du tourisme va s’imposer. Toute la zone côtière va être consacrée à l’investissement touristique qui s’éloigne de la conception écologique et sans politique de développement durable. Doté de belles plages et à proximité de parcs naturels, les grandes chaînes hôtelières vont vendre le concept de l’écotourisme. Il y a clairement une tentative de profiter de la nature comme source de profit. Les grandes chaînes hôtelières étrangères se rendent compte que le tourisme écologique est très rentable, le Costa Rica représente une espèce d’or vert et les investissements dans le tourisme vont continuer de progresser". Dans l’interview que j’ai faite avec un jeune homme qui travaille dans une ONG environnementale, ce point de vue est confirmé. "La privatisation de la nature génère de bonnes sources de revenus et crée un avantage sur d’autres formes de tourisme. Il s’agit d’une politique purement commerciale et le Costa Rica devient un refuge pour ce type d’investissement. Ce sont les grandes chaînes hôtelières internationales qui vont acheter des terrains au Costa Rica avec tout le soutien du gouvernement. Jusque-là, sans aucun contrôle des règles environnementales, la plupart des eaux usées par exemple est déversée dans les rivières et la mer, de même pour les déchets où peu pratiquent le recyclage."

Une autre information pertinente et polémique est que le Costa Rica est le premier pays à faire usage du système de bonus de la conservation de la nature, en échange de la dette externe considérée comme non remboursable à la fin des années 80. Une grande partie des sociétés hôtelières étrangères vont acquérir des réserves et vont utiliser l’écotourisme sans promouvoir le développement durable du pays. Les profits du marketing écologique ne bénéficient pas toujours au développement économique, social et culturel des communautés locales, mais aux intérêts privés d’innombrables étrangers qui se sont appropriés de nombreuses réserves naturelles. Le défi du développement durable ne semble pas avoir eu beaucoup d’impact sur l’administration publique qui continue à privilégier le développement dans une optique économique. Les critères de durabilité dans le paradis tropical de "l’or vert" ne sont pas toujours mis en pratique. "Le tourisme durable" est un tourisme qui respecte et préserve les ressources naturelles, culturelles et sociales à long terme et contribue d’une manière positive et équitable au développement économique et au bien-être des individus qui vivent et travaillent dans cet espace. Le développement durable ne peut être utilisé que comme outil marketing de l’écotourisme. Il doit assurer aux communautés locales une part des ressources et assurer une amélioration des conditions de vie car elles sont aussi protagonistes des propositions du développement locale et pas seulement une main-d’œuvre bon marché.<:font>

Oscar Jara m’a montré plusieurs vidéos réalisées au cours des dernières manifestations des organisations sociales et environnementales. Elles permettent de sentir l’énorme vitalité et la créativité des jeunes du Costa Rica, ils innovent dans le militantisme et dans la lutte pour un modèle de gouvernance démocratique où les ressources naturelles et les différentes cultures ne sont pas des marchandises.


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