Appel à la grève mouvementé sur les autoroutes du Sud

dimanche 2 août 2015
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Par Mathilde Goanec

Alors qu’une intersyndicale appelle à la grève pendant trois jours sur les Autoroutes du Sud de la France (ASF), du 31 juillet au 2 août, la direction régionale Auvergne de l’entreprise fait face à deux référés pour entrave déposés par les organisations syndicales. La baisse d’effectifs massive dans les sociétés autoroutières passe de plus en plus mal auprès des salariés.

Trois organisations syndicales des Autoroutes du Sud de la France (ASF, détenu par Vinci) appellent à la grève pour le week-end à venir, ces trois jours de bascule entre juillet et août. FO, la CGT et l’Unsa digèrent mal le bilan social de la privatisation, qui s’est traduit par une très forte diminution des emplois et, selon les syndicats, des sous-effectifs chroniques. Pour mémoire, la branche autoroutière dans son ensemble employait, avant 2006 et la cession de la plus grosse partie des autoroutes au privé, 20 000 personnes. Huit ans plus tard, ils ne sont plus que 13 000. Rien que chez ASF, plus de 900 emplois ont été supprimés. À moins d’une mobilisation massive, le mouvement devrait être relativement indolore pour l’usager lambda. En effet, les péages ASF sont automatisés à 100 %. Pas de gratuité annoncée non plus, seul le service aux usagers pourrait pâtir du ras-le-bol des salariés. Et pourtant, en Auvergne, l’appel à la grève s’est fait de manière plus que mouvementée : deux référés, déposés auprès du tribunal de grande instance de Brive-la-Gaillarde, opposent syndicats et direction, le premier pour embauche de saisonniers afin de pallier l’absence de salariés grévistes et le deuxième pour entrave syndicale.

FO, l’Unsa et la CGT, ainsi que le comité d’entreprise, accusent la direction régionale d’avoir embauché des saisonniers pour remplacer les grévistes potentiels. Leurs contrats, qui courent du 20 juillet au 9 août, sont selon les syndicats en inadéquation avec le gros rush de l’été, situé plutôt autour du chassé-croisé du 15 août localement. « Normalement on prévoit ça trois mois à l’avance, et là on voit apparaître les saisonniers sur le planning le jour après le dépôt du préavis, sachant qu’il avait fuité en début de mois. Pour nous, la direction a anticipé », se plaint Franck Rebuzzi, délégué syndical FO d’ASF Centre Auvergne. La direction assure que les douze saisonniers embauchés cette année ne sont en rien différents des 26 recrutés l’an passé pour l’été, sans plus de précisions sur la durée réelle des CDD. Mais, « à titre conservatoire, dans l’attente du jugement », elle promet néanmoins qu’ils ne travailleront pas les trois jours de la grève. L’audience prévue le jeudi 30 juillet a été reportée au 27 août à la demande d’ASF. Selon plusieurs témoins, l’avocat de l’entreprise a néanmoins reconnu lors de cette première confrontation judiciaire que les saisonniers ont bien été recrutés pour pallier l’absence des grévistes.

Mi-juillet, un salarié a de son côté tenté de remettre en mains propres le préavis de grève de Sud ASF (non représentatif au niveau national) à la directrice régionale, sans succès. Il a donc envoyé par courrier recommandé le préavis, utilisant pour cela le service de courrier interne de l’entreprise. Selon ce salarié, le courrier a été ouvert, puis retenu pendant sept jours, pour finalement être renvoyé par la responsable des ressources humaines à son expéditeur. Le préavis de Sud, hors délai, est caduc. ASF récuse le fait d’avoir ouvert le pli, et estime que le salarié n’aurait pas dû envoyer un recommandé, portant mention de son adresse personnelle, depuis l’entreprise. La pratique, autorisée sous réserve de remboursement, serait selon la direction interdite depuis le 1er juillet, sans que le personnel n’en ait été informé, ce que confirme un délégué syndical concurrent. « Rien n’empêche les salariés de s’adosser sur d’autres organisations syndicales pour se mettre en grève », complète la direction d’ASF, alors que Rodolphe Gaziello, secrétaire général de Sud ASF Brive, parle lui « d’entrave à un Droit fondamental ».

Ces deux affaires interviennent dans un climat dégradé, au sein d’une direction régionale marquée par le suicide d’une jeune cadre en 2013, dont le décès a été reconnu comme accident du travail par la Sécurité sociale, version contestée par l’entreprise au tribunal administratif. Sur le fond comme sur la forme, le dialogue social semble donc s’être grippé. Longtemps pourtant, il est resté harmonieux chez ASF, version Vinci. Les premières années, la manne autoroutière a permis de dédommager très largement les péagiers qui partaient, et de favoriser les fins de carrière anticipées. Mais la diminution flagrante de la masse salariale commence à peser sur le moral et le travail des troupes. « Ce qui nous inquiète, c’est que la réduction de personnel touche désormais l’administratif et la viabilité (le personnel qui intervient en maintenance et au service des usagers – ndlr), assure Franck Rebuzzi, ce que confirmait, en off, un ancien cadre haut placé du secteur à Mediapart en avril dernier. Cela se traduit par un stress au travail accru pour les employés et les cadres, et une inquiétude quant à la sécurité du personnel et des automobilistes. »

La concentration des équipes (symbolisée par le regroupement d’un certain nombre de PC sécurité), la transformation des métiers (anciens péagiers travaillant désormais en centre d’appel ou en administratif), le manque de perspective ou le vieillissement des salariés sont autant de points de discorde. « Nous ne refusons pas d’évoluer, mais il faut ralentir le rythme des transformations pour le personnel, car il vit mal ces changements à marche forcée », poursuit le responsable FO. Les syndicats ont beau jeu d’appeler à la mesure. La gestion des autoroutes est un marché plus que florissant, la marge dans le secteur oscillant entre 20 et 24 % en 2014, d’après les calculs de la Haute Autorité de la concurrence. Les syndicats sont d’autant plus amers que l’État semble avoir renoncé à reprendre la main sur le dossier, et en particulier son volet social. Après plusieurs mois de négociations, les ministères de l’Écologie et de l’Économie ont effectivement obtenu en avril 2015 un lissage de la hausse des tarifs sur huit ans, en échange d’un prolongement de deux à trois ans des contrats de concession mais surtout de 3,2 milliards d’euros (sur onze ans, ce qui correspond à moins de 300 millions par an) pour financer de grands travaux. Se réjouissant de cet accord, les deux ministres ont passé sous silence la demande répétée de l’intersyndicale autoroutière de freiner la chute des emplois.

Le directeur général d’ASF, le 24 juillet, s’est engagé à répondre en partie aux revendications syndicales pour obtenir le retrait du préavis de grève, qui intervient sur un gros week-end en termes de trafic. Un discours partiellement démenti trois jours plus tard par le président d’ASF qui a, en comité central d’entreprise, assuré que l’entreprise était « toujours en sureffectif » et que la politique d’emploi menée jusque-là allait « s’intensifier ».

mediapart.fr


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