La presse marocaine a bien du mal à ôter son bâillon

jeudi 10 septembre 2015
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Par Ilham Rachidi, correspondante au Maroc

L’affaire des deux journalistes français qui se sont laissé corrompre par les autorités marocaines sert le royaume qui multiplie les embûches, les procès et les interdictions contre tous les journalistes qui essaient d’exercer leur métier indépendamment. Au Maroc, la création d’un journal peut ressembler à un saut d’obstacles administratifs. Le journaliste marocain et directeur du site Demain Online,, Ali Lmrabet, s’est longuement heurté aux autorités pour obtenir les documents nécessaires à la création de son nouvel hebdomadaire.

En avril 2015, Lmrabet annonçait son intention de lancer un journal satirique avec le caricaturiste Khalid Gueddar et l’humoriste Ahmed Snoussi. Mais les autorités locales de la ville de Tétouan, où il affirme habiter, ont refusé de lui délivrer un certificat de résidence, indispensable, d’après lui, au renouvellement de ses papiers et par conséquent au dépôt du dossier d’enregistrement du journal. Pour obtenir gain de cause, il a poursuivi une grève de la faim et tenu un sit-in devant le palais des Nations unies à Genève pendant 35 jours, jusqu’à ce que la machine médiatique commence à s’emballer et que le ministre de l’Intérieur réagisse, assurant que le passeport de Lmrabet serait renouvelé s’il en faisait la demande à Barcelone, où il a résidé quelques années. Il a finalement obtenu ses papiers le jeudi 3 septembre 2015.

Au-delà de cette affaire, les difficultés rencontrées par Lmrabet sont une illustration d’une répression administrative, financière – parfois tout aussi dangereuse que les condamnations judiciaires – que subissent bon nombre de journalistes. L’objectif : réduire au silence ce qui reste de la presse indépendante, laminée depuis quelques années par les sanctions financières et le boycott publicitaire. Plusieurs journaux à la ligne éditoriale jugée trop insolente – Nichane, Le Journal hebdomadaire, disparus des kiosques en 2010 – ont déjà par ce biais été forcés de mettre la clé sous la porte. La récente affaire des deux journalistes français Éric Laurent et Catherine Graciet qui ont accepté de l’argent du palais pour enterrer une enquête sur le roi a été abondamment commentée au Maroc, sur le thème : « Regardez ces pourris qui prétendent être des justiciers ! » Cette histoire est tombée à pic pour les autorités marocaines qui cherchent avant tout à dissuader dans leur propre pays les journalistes un peu trop entreprenants et impertinents.

Ali Lmrabet est connu pour son irrévérence envers le Makhzen. Interdit d’exercer le journalisme en 2005 pendant dix ans après avoir vu ses deux publications (Demain et Doumane) interdites deux ans auparavant, il avait finalement créé un site internet, Demain Online. Comme lui, de nombreux journalistes se sont réfugiés sur le web pour s’exprimer plus librement et échapper à la censure imposée dans les rédactions. Mais la presse électronique indépendante non plus n’a pas été épargnée par une nouvelle vague répressive, même si elle tente de réapparaître, par à-coups, à travers quelques projets portés par une poignée de journalistes. L’été 2015 aura été marqué par les condamnations de plusieurs journalistes. En juin, Ahmed Najim, directeur du site électronique Goud.ma, poursuivi pour diffamation par le secrétaire particulier du roi Mounir Majidi, a été condamné à lui verser 500 000 dirhams (225 000 euros) de dédommagements pour un article déjà publié dans un autre journal qu’il avait repris dans sa revue de presse.

Quelques jours plus tard, Hamid Mahdaoui du site Badil Info était condamné à payer 100 000 dirhams à la DGSN (Direction générale de la sûreté nationale) et à quatre mois de prison avec sursis pour un article sur le décès, en mai 2014, du militant Karim Lachkar dans des circonstances controversées, suite à son arrestation par la police. Et début septembre, le tribunal de première instance de Meknès a ordonné la fermeture du site pour trois mois pour publication d’une « fausse information ». En juillet, c’était le dessinateur Khalid Gueddar – déjà condamné à trois ans avec sursis pour une caricature du cousin du roi – qui apprenait sa condamnation à trois mois de prison ferme pour une affaire remontant à 2012. « Trois ans se sont écoulés, et voilà qu’ils dépoussièrent le dossier. Je ne me fais aucune illusion quant à cette affaire : cette condamnation vise ma liberté d’expression. Elle tombe au moment où mes collègues Ali Lmrabet, Ahmed Snoussi et moi-même nous apprêtons à lancer un nouveau magazine satirique », a-t-il déclaré dans un communiqué. En juin 2012, il avait été placé en garde en vue sans même, d’après lui, avoir été informé du motif de son arrestation, puis était passé devant le juge pour « ébriété sur la voix publique » et « atteinte à un corps constitué ». Il affirme n’avoir eu aucune nouvelle de la justice marocaine pendant trois ans, précisant que ni lui, ni son avocat, n’ont été notifiés du jugement.

« Il y a un retour en force de la répression », regrette le dessinateur Curzio, également journaliste sur un site d’informations. Et à mesure que la répression contre la sphère militante s’est intensifiée, le réseau de solidarité qui avait permis une mobilisation importante, notamment lors de l’arrestation du journaliste Ali Anouzla en 2013, s’est distendu. « Les liens se sont oxydés et rompus », affirme Curzio. « Le contre-pouvoir a été dissous par le Makhzen et la possibilité de répondre ne fonctionne plus de la même manière. » Néanmoins, alors que les procès se multiplient, deux nouveaux journaux électroniques aux modèles économiques opposés viennent d’être créés. Le Desk, dirigé par Ali Amar, ancien du Journal hebdomadaire, sera un site réservé aux abonnés. Un pari audacieux et un modèle économique inédit au Maroc. « Nous avons décidé de ne pas nous lancer dans la course au clic », explique Ali Amar. « Nous connaissons la relation incestueuse entre les annonceurs et la presse. C’est une des raisons de l’autocensure et une des causes de la baisse de la qualité de l’offre éditoriale. »

Lakome2, lancé le 10 août par Ali Anouzla, en liberté provisoire et toujours poursuivi pour apologie du terrorisme, a vu le jour grâce à des fonds privés et sera financé par les recettes publicitaires. « La chose la plus importante, c’est que le financement par la publicité n’affecte pas notre indépendance éditoriale. Nous travaillerons avec indépendance et professionnalisme et nous allons traiter tous les sujets sans exception », se défend le journaliste Rachid el-Belghiti.

« Le Makhzen veut un journaliste sans opinion, qui gagne son pain »

Le journal gardera la ligne éditoriale de Lakome, fermé depuis deux ans, assure de son côté Anouzla. Alors qu’il était incarcéré pour incitation au terrorisme pour avoir publié un lien vers une vidéo d’Al-Qaïda menaçant le Maroc, Anouzla avait annoncé l’arrêt provisoire du site depuis la prison de Salé car, dit-il, il ne pouvait pas en assumer la responsabilité éditoriale. S’en est suivi un long combat pour parvenir à récupérer le site, sans succès. Les autorités ont déclaré qu’il devait saisir la justice pour pouvoir le rouvrir mais Anouzla a rétorqué qu’il n’y avait eu aucune décision de justice qui avait établi sa fermeture. Le bilan du Maroc en terme de liberté de la presse est peu reluisant. Il est classé 130ème par Reporters sans frontières, loin de la réalité décrite par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement Mustapha Khalfi, toujours prompt à défendre les avancées du royaume dans ce domaine. Or, elles datent quelque peu. Si la fin de l’ère Hassan II et le début du règne de Mohammed VI avaient vu fleurir des publications indépendantes et bourgeonner le journalisme d’investigation, ces dernières années ont été marquées par la fermeture de ces mêmes journaux qui avaient accompagné un début de démocratisation rapidement avorté. Le Maroc continue d’emprisonner les journalistes indépendants, jugés dissidents, bien qu’un nouveau Code de la presse, qui doit en finir avec les peines privatives de liberté, soit régulièrement annoncé.

Dans son premier rapport rendu public en février 2015, l’association Freedom Now recense 20 cas de violation de la liberté de la presse et d’expression entre avril (date de création de Freedom Now, toujours pas reconnue par l’État) et décembre 2014 : « Freedom Now enregistre que les lignes rouges, l’expansion de l’autocensure et l’apparition d’une nouvelle génération de violations visant à taire toutes les voix dissidentes et à imposer le point de vue unique du pouvoir sont les principales caractéristiques de la scène médiatique marocaine aujourd’hui. » Rachid el-Belghiti jette néanmoins un regard sans concession sur ses confrères, qui, selon lui, partagent une responsabilité importante dans cette crise que traverse la presse marocaine. « J’ai toujours travaillé avec indépendance. Quand je sais qu’il y a quelque chose qui touche mon intégrité en tant que journaliste, je quitte tout simplement le journal », dit-il. « Je pense que les journalistes sont responsables de la situation que vivent les médias. La majorité d’entre eux se comportent comme des fonctionnaires qui n’ont pas d’idées. Ils ne sont pas exigeants, ils reçoivent des instructions de leurs patrons et ils exécutent sans discuter. »

« Le Makhzen veut un journaliste sans opinion, qui gagne son pain », avance Soulaiman Raissouni, journaliste au quotidien Al-Massae et coordinateur du comité de soutien à Lmrabet. « Il veut faire fondre le journaliste, le transformer en un simple salarié. » Souvent, ceux qui s’aventurent à franchir les lignes sont victimes de diffamation, voire d’acharnement sur les sites proches du pouvoir. « Ils attaquent le journaliste, pas le journal, ils savent qu’il est une voix audacieuse dans un certain journal », précise Raissouni. Quels sont aujourd’hui les sujets sur lesquels un journaliste ou un dessinateur de presse peuvent librement s’exprimer ? Les sujets à éviter demeurent grosso modo le roi et son entourage, l’islam et la situation au Sahara. Mais aucune loi ne définit clairement les fameuses lignes rouges, forçant chaque journaliste à évaluer les risques et à repousser les limites. Ainsi, Khalid Gueddar prétend que son droit à caricaturer le roi est « un droit sacré » et que les procès intentés contre lui sont des représailles. Avant son incarcération, Ali Anouzla avait, quant à lui, osé évoquer dans un éditorial les longues absences à l’étranger du souverain. Il avait par ailleurs enquêté sur le Danielgate, le scandale né de la libération d’un pédophile espagnol lors d’une grâce royale.

« Il y a des lignes rouges – le roi et son entourage », explique Raissouni. « Mais en même temps, il y a une marge de liberté d’expression », nuance-t-il. « Parfois, on peut parler du roi avec un peu d’audace, mais pas de certaines notabilités. On peut dire qu’il n’y a pas de démocratie, de transparence dans les ministères, mais sans toucher ces gens. » « Jamais un conseiller du roi n’a perdu dans un tribunal, sauf contre Ahmed Benchemsi », ajoute-t-il. Mais ce sont les instances judiciaires françaises qui ont relaxé en juin dernier l’ancien directeur de la publication de Telquel et de Nichane, poursuivi par le secrétaire particulier du roi Majidi pour diffamation pour un article intitulé « La grande corruption règne en maître au Maroc », publié en 2012 dans Le Monde. Malgré les risques, Raissouni évoque tout de même les sujets qui fâchent, en évitant l’auto-censure autant que possible. « Je travaille dans un journal. J’ai donc des lignes rouges », reconnaît-il. « On fait apparaître la vérité sans réellement pouvoir la dire. On fait de la rhétorique, on zigzague, on crée des termes pour dire et ne pas dire. Bien sûr que je m’autocensure. Mais j’arrive à faire des exceptions, à utiliser des symboles pour dire des choses qui dérangent. » Curzio, qui signe tous ses dessins de son pseudonyme, n’a encore jamais été inquiété. Son travail consiste précisément à jouer avec les limites avec subtilité, mais aussi avec une prise de risque assumée. Car les bornes sont encore plus floues dans le domaine de la caricature. S’il a déjà été censuré par les publications pour lesquelles il travaille, il a toutefois choisi de les ignorer. Il publie donc sur Facebook les dessins qui ne paraissent pas dans la presse, notamment ceux où paraît son personnage fétiche, qui ressemble étrangement au chef de l’État.

« Je n’ai jamais de problème pour un dessin particulier, du moins pas directement... Je suis préparé, quand on s’y attend, on mesure les risques, on sait où on va. Et puis, le dessinateur ce qui lui donne envie de dessiner, c’est le petit coup d’adrénaline. »

mediapart.fr


Commentaires

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La presse marocaine a bien du mal à ôter son bâillon
lundi 28 août 2017 à 09h18 - par  républicain

En effet on voit bien que la presse marocaine est muselée puisque "demainonline" a été bloqué.

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