« Sous le choc »

jeudi 29 octobre 2015
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Par Jean-Luc Porquet

Les familles des victimes sont évidemment « sous le choc ». Apparaissent à l’écran, la fille de victime, le père de victime, le voisin de victime. « Petit-Palais est, ce soir, la commune la plus endeuillée de France ». Ils sont en larmes. On les voit tomber dans les bras l’un de l’autre, se taper sur l’épaule pour se réconforter. Les caméras n’en perdent pas une miette. Les envoyés spéciaux promènent leurs micros partout, à l’affût.

« C’est une atmosphère bien pesante qui règne ici à Saint-Germain-de-Clairefeuille. » Des personnes interrogées sanglotent. À Paris, la présentatrice relance : « Est-ce que l’émotion est toujours très forte sur place ? » L’envoyé spécial confirme : elle l’est. Les gens « sont bien évidemment bouleversés, très émus ». Les petites villes « sont plongées dans la tristesse ». Comme le dit Cohn-Bendit, « les Jeux Olympiques de la compassion ont commencé ».

Voilà trente-trois ans, lors de l’accident de Beaune qui avait fait 53 morts, seuls Paris-Match et quelques journaux à sensation exploitaient à fond le spectacle de l’horreur : « Les photos de l’enfer ! L’aube tragique ! Les obsèques ! Les familles ! Les leçons ! » Télés et radios faisaient montre d’un peu de retenue. Aujourd’hui, plus de frein. Le « drame de Gironde » et ses 43 morts ont envahi toutes les antennes. Les chaînes d’info continue n’en peuvent plus. BFMTV affiche un bandeau permanent en bas de l’écran : « Édition Spéciale : Le plus lourd bilan depuis 1982. Le drame. » On grandiloque. On nous parle de « cette désormais tristement célèbre départementale 17 ».

On affirme gravement que « les proches des victimes commencent le douloureux travail de reconstruction ». On fait défiler les psychiatres, qui parlent de l’« impossibilité de mettre en mots ce qui s’est passé ». Un expert en accidentologie affirme qu’« il faut avant tout déterminer les circonstances de l’accident ». Noël Mamère s’offre un dérapage et met en cause « Monsieur Macron, qui a décidé de libéraliser le transport par autocars ». Jusqu’à plus soif, on parle fuite de carburant, huile hydraulique, chronotachygraphe, route accidentogène.

Mardi matin, les journalistes sont convoqués à 5 heures 20 à Villacoublay pour embarquer dans l’avion qui emmène le Président, son Premier ministre et cinq ministres à Puisseguin. Polémique en vue : pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas déplacé en bloc ? Le ministre de l’Économie, celui de l’Agriculture, ceux de la Défense, de la Justice et de la Culture n’ont-ils pas de cœur ? Le lendemain du « drame de Gironde », sur les plages de Tripoli sont découverts les cadavres de migrants qui cherchaient à rejoindre l’île de Lampedusa, et dont l’embarcation a fait naufrage.

Ils sont 43, le même nombre, exactement, que celui des victimes françaises. L’info donne lieu à quelques brèves. Aux Jeux Olympiques de la compassion, certains sont mal placés…

Le Canard Enchaîné N° 4957 du 28 octobre 2015


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