« Les tueurs sont revenus, eux ou d’autres, vivants ou morts… »

vendredi 27 novembre 2015
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Philippe Lançon, qui est journaliste, entre autre, à « Libération », a été grièvement blessé lors de l’attaque contre « Charlie Hebdo », en janvier où il travaille également. De New York, il a écrit ce texte après les attentats du 13 novembre.

Par Philippe Lançon

Dans la nuit du 7 janvier, en salle de réveil à la Pitié Salpêtrière, j’ai d’abord cru que j’avais rêvé. J’étais chez moi, dans mon lit, paisiblement allongé sur le dos. J’allais boire mon café, écrire un article, marcher ou pédaler dans Paris. Les vagues et délirantes images qui m’enveloppaient, aussi intenses et vraisemblables soient-elles, m’indiquaient des petits personnages couverts de noirs qui faisaient irruption pendant la conférence de Charlie Hebdo et éliminaient un par un la plupart de ses participants, dont moi. Je voyais et revoyais sans cesse, en particulier, Franck, le policier qui protégeait Charb, dégainer trop lentement –  au ralenti. Ces images ne devaient être, pensais-je, qu’un effet de mon imagination –  ou, peut-être, d’une soirée trop arrosée. Il était temps de me lever et d’aller préparer le café.

C’est alors que mes bras bandés, une étrange difficulté à respirer, une non moins étrange impossibilité de parler, la lumière blafarde de ce grand lieu inconnu et, à ma gauche, le visage fatigué de mon frère, m’ont appris que ces images étaient la réalité : des tueurs avaient bien surgi dans les locaux de Charlie Hebdo. Ils avaient tiré sur tous et presque chacun, à bout portant, en criant « Allah Akbar ! ». J’étais ce qu’on appelle un survivant. Dès lors, ces images se sont précisées. Le retour à la conscience les fixait, sans que cette conscience puisse les assimiler. Je croyais avoir imaginé ce que j’avais vécu, mais il n’y aurait pas de café ce matin-là. L’imagination courait derrière l’expérience comme un vieux chien essoufflé. Elle ne l’a toujours pas rattrapée. Ce phénomène s’est reproduit, le 13 novembre, quand j’ai appris que des attentats avaient de nouveau eu lieu dans Paris. Par chance, j’étais à New York, d’où j’écris. Encouragé par mes chirurgiens et soignants, j’étais venu ici pour échapper quelques jours, avant une nouvelle opération, à ce huis clos déterminé par l’agenda hospitalier qu’est la vie d’un blessé en rééducation. C’était le crépuscule. Je marchais dans Manhattan, non loin de Ground Zero, le hasard est ainsi, quand un ami m’appela pour m’annoncer la nouvelle. Il craignait qu’elle ne me tombe dessus n’importe comment, par l’intermédiaire d’un écran de bar ou de restaurant –  ajoutant un petit attentat intime à ceux qui, au même moment, emportaient tant de vies.

Instantanément, j’eus la sensation concrète d’être un fantôme et de marcher comme à côté de moi-même. Une sorte de brouillard gris m’environnait, un smog à l’éternité pesante et froide, quelque chose de sourd, de saturé et de renfermé. La vie, depuis quelque temps et difficilement, revenait à une espèce de normalité encadrée   : je dormais toujours très mal, mais je préparais chaque matin mon café. Soudain, cette vie était de nouveau un rêve –  comme dans la nuit du 7 janvier. Les tueurs étaient revenus, eux ou d’autres, vivants ou morts, ils étaient là et ils continuaient le boulot, comme je l’avais craint sans trop le dire depuis des mois. J’avais beau être de l’autre côté de l’Atlantique, ils me (et nous) collaient aux basques et à la conscience, tel le sparadrap du capitaine Haddock. Je venais d’être pris de nouveau pour cible à travers celles du 13 novembre. Il n’y avait de sécurité ni pour moi, ni pour personne. La réalité, c’était eux, les tueurs. Je regardais le ciel bleu finissant entre les gratte-ciel, les gens qui parlaient, buvaient, mangeaient dans les cafés   : leur insouciance m’était interdite  ; elle m’isolait. Depuis cet instant, les nouvelles que je lis m’informent sur les tueurs, les blessés et les morts  ; elles m’informent aussi sur ce que je vis.

Je suis ici, à Manhattan, mais je suis là-bas, dans la salle de rédaction de Charlie, et aussi, parallèlement, au Bataclan et aux terrasses de café   : l’horreur ne se mesure pas au nombre de ceux qu’elle emprisonne. Je sens dans Manhattan l’odeur de la poudre, les corps morts autour des survivants et sur eux, je redécouvre avec eux mes blessures, je traverse cette interminable antichambre entre l’extrême violence subie et la prise de conscience hébétée de cette violence. C’est dans cette antichambre qu’il est aisé, je crois, de devenir fou. Le choc est tel qu’il n’y a plus de réalité –  ou alors, il n’y a plus que ça   : une réalité atrocement pure, aussi peu comestible que le cacao à 100  %. Je n’ai pas besoin d’imaginer ce qu’ont vécu les blessés, ni ce qu’ils vont désormais, à l’hôpital et plus tard, devoir supporter, accepter, pour la plupart surmonter. Ils marcheront moins bien, auront la mâchoire difficile, les bras ou les mains handicapés. Cependant, tout albatros blessé qu’ils soient, ils recommenceront à voler vers des rêves fragiles mais renouvelés. Tout progrès et tout plaisir obtenus seront les résultats d’une grande, quoique petite, aventure. La survie mérite d’être vécue. Comme mes amis touchés et survivants de Charlie, je suis l’un d’eux.

Nous formons une chaîne, soudée par le deuil et la souffrance, certes, mais aussi par le mode de vie et de pensée qu’à travers nous ces tueurs veulent détruire. Ce mode de vie, nous dit-on, est celui des « bobos » et de leurs enfants. Pourquoi ces bourgeois urbains et civilisés, plutôt jeunes, plutôt ouverts, plutôt cultivés, somme toute assez sympathiques jusque dans leurs caricatures, ont-ils provoqué tant de haines et de sarcasmes dans la société française – y compris et peut-être même d’abord parmi ceux qui en font partie  ? Parce qu’ils ne se tiennent pas à la place que cette société voudrait leur assigner. À droite comme à gauche, on leur reproche d’avoir une conscience, bonne ou mauvaise, que ne traduisent plus les vieux dictionnaires politiques. Ils ne se comportent pas comme les bourgeois des beaux quartiers –  lieux où les tueurs ne songeraient sans doute pas à faire un carton  : on ricane de ces traîtres à leur statut, hypocrites bien-pensants, hipsters à états d’âme. Ils vivent dans des zones mélangées, ils sont curieux du monde et des gens, leurs enfants voyagent et parlent d’autres langues, ils ne sont ni racistes, ni nationalistes, ni communautaires  : on les accuse d’être des profiteurs cosmopolites, « hors-sol ». Ils sont assez ouverts dans leurs habitudes et assez vulnérables dans leurs réussites pour donner envie à n’importe quelle brute de les défigurer. Que sont-ils pourtant, sinon des éléments vivants et réfléchis de ce moribond « lien social »   ? C’est cela que les uns dénoncent, que d’autres ont aspergé au fusil d’assaut. Après tout, la plupart des tueurs sont d’abord, eux aussi, des Français bien de chez nous.

J’en viens à la liberté d’expression. Il n’est pas inutile de rappeler qu’après le 7 janvier, nombreux étaient ceux qui, claironnant ou murmurant « Je ne suis pas Charlie », affirmaient ou voulaient croire que ce journal de mauvais goût – il s’en honore  – avait exagéré en publiant des caricatures du prophète. Ils étaient pour la liberté, certes, mais une liberté « responsable », limitée par cette vague et subjective notion qu’est le « respect ». Les attentats du 13 novembre mettent fin à ces vertueuses contorsions : la liberté d’expression ne se réduit pas, ne se divise pas. Ou elle existe, ou elle n’existe pas. La loi seule est là pour sanctionner ceux qui l’utilisent pour injurier, diffamer. Encore faut-il prouver, dans un débat contradictoire, qu’ils le fassent. C’est de cette liberté que découlent les autres, toutes les autres, celle d’aller et de venir, de s’associer, de vivre chacun comme bon lui semble tant que cela ne nuit pas à autrui. Elles sont solidaires les unes des autres. Les tueurs ont fait par le sang, entre toutes ces libertés, le lien que tant d’esprits, pour des raisons diverses, allant de la mauvaise foi à la stupidité, se refusaient à faire. C’est leur démonstration par l’absurde.

Certains des policiers qui m’ont protégé ne me cachaient pas, au printemps, que de nouveaux attentats étaient inévitables et qu’il était à peu près impossible, vu leur nature, de les anticiper. On n’allait pas pouvoir surveiller tous les lieux publics – ce qui, au demeurant, ne servirait pas à grand-chose. On n’allait pas non plus se mettre à arrêter des gens qui n’avaient encore rien fait. C’est le problème avec les terroristes, surtout du genre kamikaze : ils savent se faire oublier et ne passent à l’acte qu’une fois. Avant, c’est trop tôt. Après, c’est trop tard. Puis tous les reporters de guerre savent que la kalachnikov est l’arme idéale du pauvre, facile à transporter, d’un excellent rapport qualité-prix   : coût minimum, dégât maximum. Comme un retour de flamme ou de conscience, voilà qu’elle déborde de ses champs de tir traditionnels –  ceux qu’on préfère ici généralement oublier - pour ensanglanter le cœur d’une ville dont l’essence est d’être civilisée.

C’est une conséquence de la liberté de circulation des personnes, des finances, des violences et des biens. Une liberté dont les tueurs et leurs commanditaires profitent pour mieux organiser des attentats destinés à la restreindre. Ce paradoxe n’est pas nouveau. Il nourrit à raison l’orgueil des démocraties. Liberté pour les ennemis de la liberté – tant qu’ils n’ont rien fait de légalement répréhensible : voilà un excellent slogan démocratique. Il est possible qu’il faille momentanément le suspendre. Mais, même en temps de guerre, puisqu’il semblerait qu’on y soit, il serait préférable de ne pas jouer des muscles et de la rhétorique au point de l’oublier. Sur ce, c’est l’aube à New York et je vais préparer mon café.

Philippe Lançon

liberation.fr


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HLM, des locataires blindés

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Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info