Banana spleen

jeudi 4 février 2016
popularité : 1%

Il s’appelle Tropical Race 4 (TR4), c’est le « serial killer » des bananes. En quelques mois, ce petit champignon blanchâtre d’origine indonésienne a déjà éradiqué plus de 100 000 hectares de bananeraies en Asie, en Afrique, en Australie… et menace désormais l’Amérique latine, le bastion mondial de la banane, où poussent 60 % des 130 millions de tonnes commercialisées sur la planète.

Le péril est tel que la FAO a carrément alerté sur un risque de disparition. Il faut dire qu’on ne dispose à ce jour d’aucun antidote. Insensible à tout fongicide, TR4, de son petit nom, s’infiltre sournoisement par les racines, puis, en très peu de temps, les feuilles flétrissent, tombent, et la plante meurt. Si jamais la banane s’éclipse définitivement de notre assiette, on pourra dire merci, encore une fois, à l’agriculture industrielle. Car, pour fournir toujours plus de bananes standardisées, elle a façonné et imposé une seule et même variété. Malgré le millier de variétés de bananes sauvages existantes, aujourd’hui, plus de 97 % des bananes que nous avalons sont des Cavendish.

La Cavendish est un peu à la banane ce que la Daniela est à la tomate industrielle : parfaitement calibrée pour la grande distribution, elle assure de gros rendements (jusqu’à 40 tonnes à l’hectare) et résiste aux longs voyages en porte-conteneurs. Comme on le sait, l’uniformisation des cultures est une aubaine pour les virus et parasites de tout poil. À l’inverse, plus il y a de variétés, plus ils risquent d’en rencontrer une qui leur résiste. Ajoutons-y une course effrénée à la production intensive – jusqu’à 2 000 plants par hectare. Une surpopulation en monoculture qui épuise les sols au point qu’il faut les redoper par des injections d’engrais azotés. Sans compter les pesticides répandus par avion sur des plantations qui peuvent atteindre, en Amérique du sud, plusieurs milliers d’hectares.

Rappelons-le : la banane est, après le coton, le deuxième produit agricole le plus « pesticidé » au monde, avec 60 traitements par an ! D’où l’apparition de parasites résistants tels que le TR4. Ce cauchemar tropical avait déjà ravagé les bananeraies et fait disparaître, dans les années 60, une variété particulièrement goûteuse, la Gros Michel. Dans les Antilles françaises, il a fallu le scandale du chloredécone, un pesticide organochloré hautement toxique pour l’homme, pour qu’on interdise ce dernier en 1993 dans les bananeraies et qu’on plafonne les pulvérisations d’autres « cochonneries » chimiques.

Comme si ça ne suffisait pas, les bananes sud-américaines bénéficient d’un petit traitement spécial. Pour qu’elles arrivent à point sur les étals européens, elles sont récoltées encore vertes et dures comme du bois, puis, après le voyage en mer, passent en chambre de mûrissement. Pendant 48 heures, on les laisse reposer dans une atmosphère constituée d’azote et de gaz éthylène, histoire de réenclencher le processus de mûrissement stoppé par la traversée en conteneur réfrigéré. Et, pour sauver la banane, qui croyez-vous qu’on appelle à la rescousse ? Les fabricants d’OGM ! Au lieu de réintroduire de la biodiversité dans les variétés tout en freinant la monoculture intensive, la filière bananière (un marché de 36 milliards de dollars par an) rêve d’une banane transgénique résistant au TR4.

Il en existe déjà bien une, mise au point en 1995, la Goldfinger, mais elle encaisse mal le transport en bateau et, surtout… elle a un goût de pomme ! On nous prendrait pour des poires ?

Le Canard Enchaîné N° 4971 du 3 février 2016


Commentaires

Agenda

<<

2017

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
303112345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930123
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois