Elections : participer ou pas ?

dimanche 29 février 2004
par  Patrick Mignard
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ELECTIONS : PARTICIPER OU PAS ?

Il est un fait évident, c’est que la question se pose avec de plus en plus d’insistance. Il y a quelques années, mis à part des irréductibles de l’abstention, la question ne se posait pratiquement pas… aujourd’hui le spectre de l’abstention hante les organisations politiques. Comment en est-on arrivé là ?

Il y aurait, paraît-il, une « perte de civisme »… c’est un peu rapide comme jugement… mais il est vrai que l’abstention progresse. A quoi est du ce phénomène ? Ecartons la thèse ridicule d’une génération qui aurait, « par quel miracle de la génétique ? » perdu ce sens inné de la citoyenneté et essayons de comprendre.

Le principe de base de l’élection est clair et précis : faire participer activement le citoyen aux affaires de la cité, faire en sorte que soit tenu compte de son opinion et qu’il soit représenté dans les instances décisionnelles… Ce principe n’est pas nouveau,…il remonte à l’Antiquité. Sur ce principe il y a peu de chose à redire… et il est évident que la plupart de celles et ceux qui n’ont plus confiance, aujourd’hui, dans l’élection, ne le remettent pas en cause. Pourtant…

UN SYSTEME VERROUILLE QUI SE BLOQUE

Méfions nous des évidences. Ce n’est pas parce qu’un système est, au niveau de son principe, juste, qu’il l’est réellement et donne toute satisfaction.

Il est évident qu’un système qui donne le pouvoir de l’expression politique, comparé au système antérieur qui faisait sans l’assentiment des membres de la collectivité, est un progrès… en ce sens, le droit de vote est un acquis, c’est incontestable… mais est ce suffisant ? Apparemment non… pourquoi ?

La critique la plus généralement développée par celles et ceux qui « ne vont plus voter » est de dire : « même si l’on va voter, rien ne change sur le fond, après les élections, on est toujours dans la même situation ». Le recul que l’on a aujourd’hui montre qu’un tel jugement correspond en grande partie à la réalité.

Le principe de l’élection n’est pas contestable, ce qui le relativise ce sont les conditions sociales dans lesquelles elle s’exerce. En effet, le système marchand n’est pas un système égalitaire, n’est même pas un système qui fait de l’être humain son fondement essentiel. La preuve en est, et on peut le vérifier tous les jours, que les femmes et les hommes dans notre société sont instrumentalisés, sont soumis aux conditions de la réalisation de la valeur de la marchandise. « J’ai besoin, j’embauche, je n’ai plus besoin, je licencie » « tu as un revenu, tu consommes, tu n’en as pas, tu galères », tel est le principe concret du système marchand… de même qu’entre l’intérêt financier et la santé publique, voire l’environnement, c’est toujours le premier qui prime. Ceci n’est pas une analyse, c’est simplement un constat.

Il faut rapprocher cette situation concrète au principe et au discours sur « le citoyen qui exerce son pouvoir par l’élection », alors apparaît le décalage entre un statut politique de l’individu, celui de « citoyen », en principe libre et acteur de la vie politique, et celui économique de salarié ou assimilé, complètement dépendant de lois économiques qui le déterminent socialement.

Tant que la situation économique des salariés n’est pas catastrophique, tant qu’ils ont les moyens de gagner leur vie, tant que les possesseurs du capital peuvent s’acheter la paix sociale… le décalage, même s’il existe, est plus ou moins accepté par tous. Les choses se gâtent lorsque la situation économique dévoile l’ampleur du décalage qui rend ridicule le statut de citoyen au regard des conditions de vie de ces mêmes citoyens. Or c’est exactement ce qui se produit aujourd’hui. En effet, l’évolution du système économique précarise les individus et le système a de moins en moins les moyens de s’acheter la paix sociale (licenciements, exclusion, réduction des budgets sociaux). Le vécu de l’alternance politique (droite… gauche… droite… gauche…etc) révèle les limites du système politique comme instrument du changement, voire simplement instrument de gestion des besoins collectifs.

Ainsi les élections, en principe, expression libre du peuple, peuvent devenir, et deviennent, un extraordinaire instrument de contrôle et de conservation d’un système qui instrumentalise l’individu et est incapable de lui assurer bien être et dignité. Le système est de fait verrouillé.

Les partis politiques qui au début (au 19e s) exprimaient, pour certains, des nuances, voire des critiques du système sont rapidement devenus les gestionnaires de ce système et à ce titre trouvent leur compte dans le système électoral qui permet de conserver une situation qui correspond à leurs intérêts et en particuliers aux aspirations de leurs dirigeants de bénéficier des privilèges du pouvoir.

La classe politique qui est passée maître dans l’art de la manipulation électorale, transforme le principe de l’élection en un simple instrument de reproduction du système politique. pour cela, elle dispose d’un certain nombre de moyens : le charcutage des circonscriptions (diviser pour régner), la main mise sur les grands moyens de communication (journaux, télés, radios), et donc organise à son profit le partage du pouvoir dont l’accès est bloqué et filtré par ces bureaucraties politiques.

Le discours officiel (la pensée unique) et dominant de la classe politique, ne retient de tout cela que l’aspect « droit et devoir du citoyen »… l’accent est d’ailleurs surtout mis sur le « devoir ». En effet, et on le comprend, il est vital pour la classe politique gestionnaire que le citoyen considère comme un impératif moral catégorique le fait d’aller voter. Toute suspicion concernant ce « devoir » remet en question la légitimité du pouvoir et donc la légitimité du système. C’est ce qui explique l’extraordinaire effort de culpabilisation de celles et ceux qui ne vont plus voter. Autrement dit il faut que le « salarié instrumentalisé » ai l’impression d’être un « citoyen libre et acteur de la vie sociale »… et pour cela vote. Cette illusion joue de moins en moins (les marges de manœuvres des politiques étant limitées par la mondialisation marchande), d’où aujourd’hui cette soit disante « perte de civisme » qui n’est en fait que la prise de conscience d’une mystification.

L’ABSTENTION EST-ELLE UNE SOLUTION ?

Bien sûr que non, mais pas plus que l’élection n’en serait une. La seule solution est (serait) le changement de rapports sociaux, or, nous l’avons vu, tout est fait par les gestionnaires du système pour faire en sorte que l’élection n’aboutisse pas à cette situation, ne se pose même pas la question et permette simplement, avec l’illusion du consentement collectif, la reproduction du système.

On se rend compte également que les organisations politiques les plus contestataires, les plus critiques à l’égard du système, tentées par l’utilité propagandiste de l’élection, commencent à participer superficiellement au processus électoral, puis, peu à peu, en font l’essentiel de leur activité politique… le piège a parfaitement fonctionné et s’est refermé sur elles.

Alors que c’est la pratique en vue d’un changement des relations sociales, des rapports de production qui devraient constituer le centre de gravité de toute stratégie de changement, ce sont en fait les élections qui tiennent ce rôle. Alors que les élections ne devraient constituer, dans la stratégie de changement, qu’un facteur marginal, permettant par exemple de populariser les nouvelles pratiques et d’aider à la prise de conscience collective (l’essentiel se faisant dans la pratique), elles sont, en fait, présentées comme l’instrument fondamental de la pratique démocratique. Ainsi, le système marchand a réussi l’extraordinaire tour de force à faire admettre et accepter la pratique électorale, qui ne fait que reproduire le système, comme un instrument de changement… la mystification est totale, l’illusion est parfaite, toute velléité de changement est tuée dans l’œuf.

La question essentielle aujourd’hui n’est pas, et n’a jamais été : « faut-t-il aller voter ou pas ? ». Le vote, pas plus que l’abstention, ne peuvent être une attitude stratégiquement positive en vue du changement. Le problème se situe ailleurs, dans les pratiques sociales permettant de mettre en place une alternative sociale et économique aux rapports marchands. Il est évident que dans le cas d’une dynamique de changement des rapports sociaux, l’élection pourrait être alors considérée comme un élément intéressant d’échange, de discussion, d’élaboration et de choix. Or, ce n’est absolument pas le cas aujourd’hui, l’élection n’étant même plus l’aboutissement d’une réflexion, d’un débat politique, mais simplement un « défilé de mode » des candidats prétendant au pouvoir qui sont prêts à tout (compromission, promesses mensongères, séduction,…)pour être élus.

On peut comprendre ainsi que l’élection soit considérée comme une mascarade et une insulte à la démocratie et donc que l’abstention ne soit pas une attitude de désintéressement de la chose publique, mais au contraire un refus de cautionner une mystification. De même que l’on peut comprendre que devant le vide politique et social pour l’avenir, certaines et certains, au risque de cautionner, ce système, aillent « tout de même » voter « pour le moins pire ».

Dans les deux cas c’est une faillite de la démocratie.

Patrick MIGNARD


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HLM, des locataires blindés

jeudi 2 décembre 2010

Plus de 50.000 familles parmi les plus riches de France bénéficient d’un logement HLM.

Fin 2007, quelque 53 000 familles parmi les plus fortunées de France étaient logées en HLM, selon des chiffres de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, révélés par La Tribune. (Mais ne vous précipitez pas sur le lien : l’article est payant bien sûr ! Ces gens-là ont investi le net seulement pour faire de l’argent) 37 000 familles logent en Ile-de-France, dont 18 000 à Paris, et 15 000 en province. Elles gagnent 11 200 euros par mois avec un enfant ou 13 500 euros par mois avec deux enfants.

bakchich.info