La maldonne des sleepings

Ou la nostalgie du voyage
lundi 8 août 2016
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Par Guy Konopnicki

Le train de nuit vient de mourir. Il serait malvenu de protester contre cette décision du ministre des Transports, les voyageurs nocturnes se faisaient si rares qu’ils coûtaient une fortune à la collectivité. Une décision qui, relevant de ce qu’on appelle le « bon sens » », scelle la fin d’une époque, celle des voyageurs.

Qui rêve encore, au bout de ces quais, où s’alignaient des noms de villes qui vous menaient au bout de l’Europe ? Aucune destination ne se charge de la féérie d’un train bleu, qui ne menait jamais qu’à Vintimille, où il arrivait pratiquement vide, les voyageurs étant descendus à toutes les gares, de Saint-Raphaël à Menton. Les destinations de rêve s’affichent sur les panneaux lumineux des aéroports, sans nous faire rêver, tant nous sommes concentrés sur le petit mot en bout de ligne : à l’heure ou retardé. Le voyage commence, au mieux, à l’arrivée. Entre-temps, dans l’avion ou le TGV, nous sommes coincés sur un siège, en attendant que ça se passe. Le mot « voyageur » se charge lui-même de désuétude, si ce n’est d’obsolescence. L’usager d’aujourd’hui se déplace, il ne voyage pas. Ses étapes sont autant de lieux semblables, des halls d’aéroports éclairés par des enseignes de marques, des boutiques similaires où l’on trouve partout les mêmes produits et des comptoirs servant toujours les mêmes boissons en canette ou en gobelet de carton.

L’époque du chemin de fer avait transformé les villes en autant de ports, avec des quartiers d’animation nocturne, des buffets de gare, des brasseries pour voyageurs en correspondance, des hôtels borgnes et des rues mal famées. Les clients de passage mêlés aux noctambules ne donnaient pas une très bonne réputation à ces abords de gares, qui devinrent pourtant les hauts lieux de la littérature du XXème siècle. Le surréalisme commençait ses nuits près de la gare Montparnasse, pour les terminer à la gare de l’Est, en cette heure magique des premiers croissants évoquée par Aragon. Les lumières des gares s’éteignent à l’heure du dernier TGV, les alentours se font sinistres. Les centres-villes ne supportent plus le tapage nocturne. Les arrêts de trains sont même renvoyés, comme les commerces, vers l’extérieur des villes. Emmanuel Berl regrettait déjà, au milieu du siècle passé, de perdre en confort ce que l’on gagnait en vitesse, quand, pour traverser l’Atlantique, l’avion remplaçait le paquebot.

Certes, nous allons plus loin et plus vite, nos pauvres dos cassés sur les sièges semblables des TGV et des vols low cost. Nous ne pourrons plus glisser lentement, bercés sur une couchette de seconde, et nous ne finirons plus le voyage debout dans le couloir en tirant sur une cibiche pour faire passer le goût infect du café SNCF et du croissant à la margarine rance. Le train de nuit n’offrait pas souvent le confort de l’Orient-Express. Sa suppression semblait inéluctable depuis celle du service militaire, tant il était associé au billet de permission et aux bidasses entassés dans les couloirs qui sentaient la bière et le tabac brun. Toutes les nuits de train n’apportaient pas de sulfureuses surprises. Elles constituaient cependant autant de parenthèses, quand des inconnus se mêlaient, partageant le demi-sommeil dans la promiscuité d’un compartiment. Le trajet incitait à la rêverie, debout, le front appuyé contre la vitre. Les nouveaux transports ne connaissent que le départ et l’arrivée. Le trajet a été aboli, de jour la vitesse ne permet pas de s’attarder sur les paysages et moins encore de saluer les bovins, qui ne broutent plus le long des voies ferrées, enfermés qu’ils sont en d’affreux hangars préfabriqués.

On pourrait supprimer les petites fenêtres des TGV, sachant qu’on ne peut rien voir et que les passagers sont rivés aux écrans de leurs ordinateurs, tablettes et autres smartphones. Le voyage se fait virtuel, le monde onirique des gares et des trains a disparu bien avant les couchettes et les wagons-lits. Le principe de plaisir disparaît en toute chose, la transition d’une ville ou d’un pays à l’autre se réduit à la nécessité. Ce n’est qu’un déplacement, dans un conditionnement répétitif, normalisé à l’extrême.

(Illustration : passage du viaduc d’Anthéor près de Saint-Raphaèle sur la Corniche de l’Estérel)

Marianne N° 1009 du 5 août 2016


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