Dilma Rousseff victime d’un coup d’État très machiavélique

mardi 6 septembre 2016
par  Marilza de Melo Foucher
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Par Marilza de Melo Foucher

La Présidente Dilma Rousseff a-t-elle commis un crime de responsabilité ? Selon le grand juriste brésilien Dalmo Dallari la réponse est NON. La destitution est d’abord avant tout politique car le « pédalage », cette acrobatie comptable a été employée impunément par ses prédécesseurs et ne caractérise pas un crime de responsabilité fiscale car il n’y a pas de perte pour le Trésor public. Le « pédalage » constitue un artifice comptable, mais l’argent ne sort pas des caisses publiques, il ne se caractérise pas comme un détournement des fonds public. Dans une interview au « Journal du Brasil » le jour de l’impeachment de Dilma Rousseff, le juriste Dallari a déclaré que le vote de la destitution et du maintien des Droits politiques de Dilma Rousseff montre que le Sénat n’a jamais pu prouver la responsabilité fiscale, qu’il n’y avait pas de crime et que cela dénote la fragilité du processus.

Le président de l’Association des juges du Brésil pour la démocratie (AJD), Andre Bezerra, a déclaré après la cassation du mandat de la présidente Dilma Rousseff, que l’association considère le vote du Sénat comme « complètement illégitime ». Pour lui, le processus de mise en accusation « ignore complètement le caractère légal qu’il devrait avoir, ce vote a un caractère purement politique ». Pour l’ancien président de l’Association du Barreau du Brésil (OAB), Marcelo Lavenère, la destitution de la présidente Dilma Rousseff, est « l’une des pages les plus tristes » de l’histoire du Brésil. C’est la chronique d’une mort annoncée. Selon Lavenère la distinction du vote du Sénat qui a mis fin au mandat de la présidente tout en lui conservant ses Droits politiques, n’est qu’une tentative pour mettre un peu de vernis sur une illégalité. Cependant la charge la plus violente contre le coup d’État vient de l’ancien président de la Cour Suprême au Brésil Mr Joaquim Barbosa qui a comparé ces partis politiques à des « factions » qui ont pris le pouvoir pour se protéger et pour continuer à voler.

Ainsi, le Brésil va vivre deux ans dans une anomalie institutionnelle. Pour le diplomate Samuel Pinheiro Guimarães, le pays a subi un coup d’État orchestré par les classes hégémoniques. Selon lui, le Sénat a rejeté non seulement la présidente Dilma Rousseff, mais son projet pour le pays. Pour l’ancien ministre du Secrétariat des Affaires Stratégiques, le nouveau gouvernement ne tiendra pas compte de questions telles que l’inégalité sociale, il ne pense qu’au « marché ». Les conspirateurs ne veulent pas entendre le terme « coup d’État » surtout pour se donner une image de normalité institutionnelle au plan international. Mais dans ce cas, comment appeler un processus dans lequel un Chef d’État élu démocratiquement est démis de ses fonctions avec une justification juridique douteuse ? La vérité est que la plupart des sénateurs conservateurs n’ont jamais accepté qu’une ancienne « guérilléra » soit arrivée au pouvoir au Brésil. Le Brésil est un pays conservateur, de culture ultra-misogyne et Dilma Rousseff dès le début de son premier mandat n’a pas été épargnée par les grands médias qui se sont acharnés sur elle avec des propos et des blagues d’une violence sexiste extrême. Elle a été condamnée aussi en tant que femme.

La Présidente Dilma Rousself a été la cible d’une vaste campagne de déstabilisation en permanence. Réélue avec plus 54 millions de voix, son élection a été considérée par l’opposition et les moyens de communication comme une défaite. L’opposition n’a jamais digéré sa défaite. Les partis de la droite brésilienne et les secteurs les plus conservateurs de la société, ont toujours eu le soutien inconditionnel du quatrième pouvoir : les grands médias au Brésil. Avec l’appui de ceux-ci et des conservateurs du pouvoir judiciaire, une femme honnête a été jetée en pâture. La presse brésilienne a donné l’image d’une Présidente empêtrée dans les scandales de corruption, en position d’accusée. Malheureusement la corruption est endémique au Brésil, on la retrouve partout et ne concerne pas exclusivement la classe politique ! C’est sous le gouvernement de Dilma Rousself que les moyens de la lutte contre la corruption on été accrus. La Présidente du Brésil a fait de la « culture de la transparence » son principal cheval de bataille. C’est pour cela qu’elle a été destituée ! La révélation d’enregistrements démontre la véritable raison du coup d’État pratiqué contre la démocratie et contre le mandat légitime de Dilma Rousseff. Dans ces enregistrements le sénateur Romero Juca du PMDB (parti de l’actuel président Temer) propose « un pacte », passant par la destitution de la présidente de gauche Dilma Rousseff pour étouffer l’affaire Petrobas dans laquelle il est lui-même visé : « La destitution est nécessaire » disait-il. « Il n’y a pas d’autre issue. Il faut résoudre toute cette merde. Il faut changer le gouvernement pour stopper l’hémorragie. Il faut un accord, un grand accord national, et mettre Michel Temer au pouvoir ».

L’objectif était bien de freiner l’enquête sur la corruption à Petrobras « pour la mettre sous le tapis » a réagi l’ancien ministre de gauche Ricardo Berzoini. Ce coup d’État parlementaire a été fait sous la pression des médias et d’une frange conservatrice du système judiciaire. Pour les Brésiliens qui ont élu Dilma Rousseff au suffrage universel la démocratie brésilienne vient d’être mutilée. Le Sénat a condamné la présidente Dilma Rousseff - par décision majoritaire - sans vraiment démontrer qu’elle avait commis un crime. Une coalition des parlementaires corrompus a pris cette décision qui entre dans l’histoire des grandes injustices. La présidente Dilma Rousseff est destituée, toutefois elle restera pour l’histoire comme la victime d’un coup d’état parlementaire et comme une grande dame de la RÉSISTANCE. Elle n’était pas obligée de venir se défendre devant les sénateurs déterminés à l’abattre « Je viens pour vous regarder dans les yeux, messieurs les sénateurs, et dire que (...) je n’ai pas commis les crimes pour lesquels je suis injustement et arbitrairement accusée ». Elle a bravé un parlement composé d’une majorité de corrompus transformés en juges. Pendant 15 heures d’affilée, malgré la fatigue elle a répondu calmement mais fermement à chacune des interventions des 48 députés. Au contraire de ses détracteurs, elle n’est personnellement liée à aucune accusation de corruption ou de détournements de fonds publics, mais pour des acrobaties comptables employées impunément par ses prédécesseurs.

Malheureusement il existe au Brésil une justice a deux vitesses, qui retarde la condamnation des parlementaires brésiliens dont 58,1 % - selon l’ONG Transparency International - ont, ou ont eu, des démêlés avec la justice pour des affaires de corruption. Toutefois en raison de leur immunité, les parlementaires ne répondent pénalement de leurs actes que devant le STF - Le Tribunal Fédéral Suprême - qui ne semble pas tellement pressé de les juger. Ce sont ces mêmes parlementaires qui ont été autorisés par ce même tribunal à devenir juges pour condamner une Présidente innocente. Et là, pour casser le mandat de Dilma Rousseff, le processus de destitution n’a pas trainé. La destitution de Dilma est un imbroglio politique et juridique machiavélique, il ouvre une période d’instabilité politique au Brésil. Les fondements démocratiques de la nation Brésilienne sont en péril. La question du coup d’État parlementaire au Brésil n’est pas isolée du contexte international de la crise du capitalisme financier. Il y a eu une remise en cause des politiques néolibérales quand les grandes puissances ont vu les économies s’effondrer à partir de 2008. Même si le néolibéralisme était largement responsable, l’idéologie n’a pas été emportée par la crise car elle a fait l’objet d’une réorganisation et les États sont intervenus pour éviter la dépression et la faillite du système. Keynes a été vite ressuscité et très vite enterré. Le continent sud-américain ne pouvait suivre un autre chemin hors le néolibéralisme…

Michel Temer qui n’a jamais réussi a gagné une élection au Brésil où il est très impopulaire. Il est avide de pouvoir et de vengeance. Il est le meilleur choix pour mettre en place un projet pour le pays qui correspond à un « État néolibéral ». En moins d’une semaine, après avoir pris le pouvoir par intérim, il a démantelé tous les programmes d’inclusion sociale en matière de Droits du logement, de l’éducation, de la santé et du travail. Ce qui représente une énorme injustice envers les populations défavorisées. Ces programmes d’inclusion sociale avaient façonné la réputation de Lula et Dilma sur la scène internationale. Réaffirmant son innocence, Dilma a quitté la Présidence de la République avec cette déclaration : « L’histoire sera implacable avec eux » dans un discours incisif défendant la continuité de la lutte pour construire « un Brésil meilleur ». « Rien ne nous fera reculer, a-t-elle déclaré. Je ne vous dirai pas adieu aujourd’hui, je suis même sûre que je peux vous dire à très bientôt. Nous reviendrons pour continuer ce chemin au service du Brésil, pays dont le peuple est souverain ». Elle a ajouté : « ils auront contre eux l’opposition la plus déterminée qui puisse exister face à un gouvernement né d’un coup d’État ».

La première femme présidente du Brésil a combattu et continuera la lutte pour la défense de la primauté du Droit et de la démocratie. Ce « coup d’État » parlementaire restera enregistré dans la mémoire de l’histoire politique brésilienne et Mr Temer sera toujours considéré comme un Président illégitime. Je souhaite partager avec le public de Mediapart une autre vision peut-être différente de celle de la presse française. À quelques exceptions près, les correspondants français au Brésil ont préféré faire du copié/collé sans faire d’analyse politique. Il est difficile de savoir si c’est par manque d’information sur la complexité politique du Brésil, ou par méconnaissance de la partialité du monde médiatique au Brésil. Cela a largement contribué à déformer la perception de la réalité de la politique brésilienne en France.

Marilza de Melo Foucher
(Docteur en Économie (Sorbonne) a travaillé dans la coopération internationale en France, actuellement journaliste et bloggeuse, collabore avec Mediapart ainsi qu’avec Altermonde depuis de longues années et au Brésil avec les journaux Correio do Brasil-Rio de Janeiro et Brésil 24/7-Sao Paulo)

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